Commune republie une série d’articles consacrés à la vie de Jack London sous forme de cinq souvenirs consignés dans notre revue par son ami, le militant Edmondo Peluso, en 1934. Deuxième épisode.
La réputation de Jack London comme écrivain était déjà faite quand éclata la guerre russo-japonaise. Sa plus récente œuvre, en 1904, était l’Appel de la Forêt (The Call of the Wild). Ce fut le livre le plus lu de la saison, tant aux États-Unis qu’au Canada. Il avait été réimprimé plusieurs fois à des centaines de milliers d’exemplaires, mais cette œuvre mettait en quelque sorte fin au cycle de ce qu’on pourrait appeler ses Nouvelles d’Alaska. En moins de cinq ans London avait exploité jusqu’à l’épuisement toutes les réminiscences personnelles d’une vie brève, mais agitée, d’esclave salarié, de persécuté, d’aventurier sur terre et sur mer. À peine adolescent, quand l’usine lui avait déjà broyé le corps et l’âme, il s’était révolté et avait juré : « Je ne travaillerai jamais plus. » Par réaction, il s’était fait vagabond et avec les « hobos » américains, il avait parcouru, couché sur les axes des wagons de chemin de fer, l’Amérique de long en large. La bourgeoisie américaine lui avait bien vite fait payer par la prison son amour pour la liberté physique illimitée. Revenu à San Francisco, après sa sortie de prison, il s’était mis deux choses en tête : lire sans fin et… écrire. Il dévora tous les livres qui lui tombaient sous la main. Auto-didacte, il était aussi éclectique. Il s’efforça de lire Marx mais en même temps il s’attardait sur Spencer ; il inclinait surtout vers Nietzsche, par toute sa constitution psycho-physique, par l’amour qu’il étalait pour la force, pour la « bête blonde », pour le « surhomme » tant vanté par le philosophe allemand.
Dans les récits historiques, spécialement dans ceux relatifs au peuple anglo-saxon, il puisait les éléments de la lutte de classe, dont plus tard il tira profit ; c’est ainsi que le mouvement des luddites, les briseurs de machines, lui laissa une profonde impression. Jack avait aussi étudié à plusieurs reprises la Commune de Paris. Les actes héroïques, la défense acharnée des héros de la première dictature du prolétariat lui servirent de modèle pour sa commune de Chicago. Comme il le reconnaissait lui-même, Jack ne trouvait chez aucun des écrivains américains, qu’il s’agit de ses prédécesseurs ou de ses contemporains, un idéal qu’il pût suivre. Il cherchait son modèle chez les écrivains étrangers. Si la forme littéraire des auteurs français avait pour lui beaucoup d’attraits — comme par exemple celle de Balzac et de Guy de Maupassant, le contenu ne le satisfaisait point. Leur monde était un monde du passé, et Jack n’avait devant les yeux que le présent et surtout les luttes sociales de l’avenir. Maintenant que son premier cycle littéraire venait de se clore, il ne trouvait que dans la littérature russe, et surtout chez Maxime Gorki, les sujets, les thèmes, le milieu qui l’intéressaient. Il avait non seulement une grande admiration pour l’art limpide de l’écrivain russe, mais il éprouvait aussi une sympathie personnelle pour l’homme lui-même, dont la vie avait tant de points de ressemblance avec la sienne. Dans les nouvelles de son premier cycle il s’était acquis une grande popularité précisément par la façon vigoureuse dont il avait décrit les entreprises hardies et les instincts primitifs de l’Américain aventureux au milieu des régions arctiques ou à la recherche de quelque nouvel El-Dorado enfoui parmi les sables tropicaux de la Californie. Il avait exalté la force physique, la révolte individuelle, la supériorité de l’Américain. Cette glorification du « surhomme » n’était pas due seulement à ses lectures nietzschéennes, ni au milieu où se développait l’action, c’était plutôt un état d’âme subconscient de Jack London lui-même, qui devenait ainsi le héros de toutes ses nouvelles. Cet hymne constant à l’homme fort trouvait un écho puissant dans toute la jeunesse nord-américaine, et lui avait créé, à la grande joie de son éditeur, un cercle très large d’admirateurs et de lecteurs. Or, tant que Jack London pût puiser dans le souvenir de ses aventures personnelles, ou dans les réminiscences de récits entendus au cours de ses pérégrinations, il écrivit sans interruption, utilisant à l’extrême ses sources. Au moment où Hearst l’envoya au Japon comme correspondant de guerre, il était arrivé pour ainsi dire à la fin de son stock.
Lire le premier épisode de notre série consacrée à Jack London.