Olivier Bivort : « Verlaine a cherché avant tout d’être lui-même et à se garder des écoles »

À l’occasion de la parution de la nouvelle édition des Œuvres complètes de Paul Verlaine dans la Bibliothèque de la Pléiade, Commune s’est entretenu avec Olivier Bivort, éditeur scientifique de cette édition.
Il revient sur les enjeux philologiques, critiques et historiques d’un travail qui renouvelle en profondeur la lecture de Verlaine.


Qu’est-ce qui a motivé la décision de proposer aujourd’hui une nouvelle édition des Œuvres complètes de Verlaine dans la Bibliothèque de la Pléiade, et en quoi le contexte critique et éditorial actuel rend-il ce travail particulièrement pertinent ?

OB : Les dernières mises à jour des éditions précédentes (Œuvres poétiques complètes et Œuvres en prose complètes, par Jacques Borel) ont été entreprises il y a plus de soixante ans. Beaucoup d’eau a passé sous les ponts depuis : le corpus s’est étoffé et de nombreux documents inédits sont passés en vente publique ces trente dernières années. On a vu ainsi réapparaître des pièces importantes (des manuscrits entiers de Sagesse et de Cellulairement, par exemple, ou encore la correspondance de Verlaine avec Mme Mauté, sa belle-mère) et d’heureuses découvertes ont été faites (notamment la série « Nos murailles littéraires », retrouvée par Michael Pakenham). Une édition augmentée et mise à jour s’imposait donc qui rende compte de ces acquis, tout en tenant compte des progrès de la critique verlainienne, particulièrement active depuis les années 1990.    

Toute édition d’Œuvres complètes engage une certaine lecture de l’auteur : l’ancienne édition de Verlaine dans la Bibliothèque de la Pléiade — publiée en 1938 sous la direction d’Yves‑Gérard Le Dantec et de Jacques Borel, à une époque où des contemporains ou des proches de Verlaine, comme Rachilde, étaient encore vivants — appartient à un monde intellectuel et littéraire aujourd’hui profondément différent. En quoi les présupposés de cette édition, conçue dans le cadre culturel de la IIIᵉ République et de la Pléiade de l’entre‑deux‑guerres, ont‑ils orienté sa construction, et en quoi votre propre édition se distingue‑t‑elle de cette lecture historique du poète ? 

OB : L’approche psychologisante qui caractérisait les commentaires de Jacques Borel dans les dernières éditions de la Pléiade (1962, 1972) était le reflet d’une critique qui liait intimement l’œuvre et la vie, l’une et l’autre s’éclairant mutuellement. Cette perspective n’avait pas été celle du premier éditeur des Œuvres poétiques complètes, Yves-Gérard Le Dantec (1938, 1954) : se gardant « d’émettre un jugement tendancieux sur la personne humaine du grand poète », il s’était d’abord attaché à donner la première édition critique de l’œuvre en vers, variantes comprises, développant ce qu’on n’appelait pas encore « intertextualité ». Plus proche de la tradition philologique et de l’histoire littéraire que de la perspective herméneutique, j’ai pour ma part privilégié l’histoire de l’œuvre, de son évolution et de sa réception dans le contexte tourmenté du second XIXe siècle. Je me suis concentré sur les questions liées à l’établissement du texte et à la description des états (même si, malheureusement, le repérage complet des variantes n’est plus de mise aujourd’hui dans la Bibliothèque de la Pléiade), préférant donner au lecteur des instruments susceptibles d’éclairer la composition et la richesse des textes plutôt que de lui imposer une hypothétique interprétation.

Verlaine est souvent lu à travers des figures bien identifiées (le poète lyrique, le bohème, le symboliste) : y a-t-il des aspects de son œuvre, poétiques ou prosatiques, que vous avez souhaité mettre au premier plan ?

OB : J’ai voulu avant tout sortir Verlaine de ces catégories, dans lesquelles il ne se reconnaissait pas, et dont par ailleurs il se méfiait. Il a certes exploité sa posture de « bohème » tout en affirmant qu’elle lui était étrangère ; il a flirté un moment avec le symbolisme avant de s’en démarquer, se retranchant derrière les concepts de clarté, de naturel et de sincérité. Il me semble qu’il a cherché avant tout d’être lui-même et à se garder des écoles. Le fait de publier des œuvres complètes et de ranger les textes qui les composent dans l’ordre chronologique, comme c’est le cas dans cette édition, permet de ne pas valoriser une période, un genre ou des modèles à défaut d’autres. Ce que j’ai voulu mettre au premier plan, c’est précisément la capacité de Verlaine de se jouer des étiquettes et de se remettre en question, abandonnant sciemment une poétique pour une autre, passant du républicanisme « le plus noir » au légitimisme le plus conservateur, abordant la poésie érotique avec la même ferveur que dans ses vers catholique, etc.   

La question du corpus est centrale dans une édition d’Œuvres complètes : comment avez-vous abordé les textes dits mineurs et quel statut leur attribuez-vous dans l’économie générale de l’œuvre ?

OB : la catégorisation des textes entre « mineurs » et « majeurs » est subjective. Elle pourrait à la rigueur être appliquée aux textes recueillis en volume pour les distinguer de ceux qui n’ont fait que l’objet d’une publication en revue ou de ceux qui, pour une raison ou une autre, sont restés à l’état manuscrit. Mais cette distinction recouvre en réalité un critère de valeur auquel j’ai essayé de me soustraire, dans le but de montrer que l’œuvre de Verlaine est composite et que, à côté de ses recueils, subsiste une myriade de textes dont le statut n’est certes pas moins intéressant ni moins performant. C’est pourquoi j’ai adopté une structure fixe dans les six parties chronologiques qui forment le corpus, préférant présenter, toujours dans l’ordre chronologique et à la suite des recueils, les vers épars, la critique et les proses éparses qui n’ont pas fait l’objet d’un livre, sans les hiérarchiser.    

Le travail d’établissement des textes suppose des choix parfois délicats : pouvez-vous évoquer une difficulté particulière rencontrée au cours de l’édition, et ce qu’elle révèle de la pratique verlainienne de l’écriture ?

OB : l’établissement du texte de Cellulairement peut être une bon exemple de ces difficultés. Ce recueil, préparé par Verlaine en prison et jamais publié de son vivant faute d’éditeur, nous est parvenu à l’état manuscrit à travers trois (ou peut-être quatre) copies, différentes les unes des autres. Tout en se fondant sur le manuscrit le plus complet, il importe de prendre en compte le contenu du « recueil » dans sa totalité, en distinguant les supports et les provenances : c’est pourquoi nous donnons, à la suite des textes du manuscrit principal, les poèmes présents dans les autres manuscrits et qui ne figurent pas dans le premier. Le texte respecte les particularités graphique de ces états, notamment la ponctuation, et l’appareil critique invite le lecteur à comparer les versions de Cellulairement avec celle des recueils ultérieurs où ces textes ont trouvé place (Sagesse, Jadis et naguère, Parallèlement). D’autre part et d’une manière générale, l’étude des manuscrits nous renseigne sur ce que vous appelez la « pratique verlainienne de l’écriture » : à savoir une grande attention au texte, au choix des termes, au rythme de la phrase et du vers, loin de l’image « brouillonne » que pourrait donner le personnage.    

Votre édition permet de proposer une approche plus rigoureuse de la “musique” de Verlaine, souvent évoquée de manière imprécise : pouvez‑vous nous en expliquer les principes, notamment du point de vue métrique, rythmique ou prosodique ?

OB : La perception de la « musique » ou de la « musicalité » d’un vers dépend de plusieurs facteurs, et en premier lieu de la qualité de l’oreille du lecteur/auditeur et de sa familiarité avec la métrique et la langue françaises, classiques et modernes. S’il est toujours possible d’analyser la prosodie d’un point de vue technique (syllabation, accentuation, tonalités, distribution des phonèmes, rythmes des mots et de la phrase, versification), il est plus difficile de décrire les effets et les impressions qu’elle laisse à la lecture. Quelques constantes sont à mettre au crédit du chant verlainien : les tonalités mineures, les échos et les répétitions, les parallélismes, l’économie lexicale, l’étirement de la phrase donnent à certains de ses vers une modulation qui peut faire penser, par exemple, au moderato ou au lento d’une sonate de Schubert. Les musiciens du tournant du siècle ne s’y sont pas trompés, qui ont mis ses poèmes en musique : Saint-Saëns, Fauré, Debussy, Ravel, Stravinsky… 

Les textes en prose de Verlaine demeurent relativement peu lus : quelle image de l’écrivain font-ils apparaître, et comment dialoguent-ils avec l’œuvre poétique ?

OB : la prose forme la moitié de l’œuvre de Verlaine. Dans son édition des Œuvres en prose complètes (1972), Jacques Borel avait classé les textes par genre, non sans quelque approximation : œuvres d’imagination, œuvres autobiographiques, œuvres critiques, œuvres polémiques et voyages. C’est dire que les domaines où Verlaine s’est exercé en prose sont multiples. Si l’autobiographie devient prépondérante dans les dernières années (Mes hôpitaux, Mes prisons, Confessions) et alors que le moi s’impose comme sujet principal de l’œuvre poétique, c’est le très important volet critique qui, depuis ses débuts, fait de Verlaine un témoin capital de la production littéraire de son temps (Les Poètes maudits, Les Hommes d’aujourd’hui) donnant à lire, en miroir, l’image de sa propre conception de la poésie. La disposition chronologique des Œuvres complètes permet ainsi de suivre pas à pas poésie et poétique, de vérifier le poids des influences, de mettre en parallèle théorie et pratique. Il faut peut-être dire un mot sur la phrase de Verlaine : constamment brisée par une série d’incidentes, de parenthèses, d’apartés, elle fluctue au gré d’une pensée vagabonde mais qui toujours atteint son but ; non sans quelques tics fin-de-siècle, elle fait elle aussi entendre la voix de l’auteur, et, en la lisant, on imagine sans peine Verlaine discourant de poésie au milieu d’un auditoire respectueux mais pas bégueule !   

La Bibliothèque de la Pléiade s’adresse à un public à la fois savant et non spécialiste, et depuis la dernière édition, Verlaine est entré plus largement dans la culture populaire, notamment à travers la musique, le cinéma ou d’autres formes de médiatisation. Comment avez-vous conçu l’appareil critique pour conserver cet équilibre entre exigence philologique et accessibilité, tout en rendant l’édition pertinente pour un lectorat contemporain élargi ?

OB : Depuis sa création avant-guerre, la Bibliothèque de la Pléiade a passé par différentes phases, tentant de concilier les exigences des spécialistes avec celles des lecteurs présumés. Les « Pléiades » des années 2020 ne sont plus celles des années 1970, en partie parce que le lectorat s’est diversifié et que la collection s’est adaptée au climat culturel contemporain, perdant en partie sa dimension scientifique et technique. Il y a soixante ans, le public cultivé connaissait les œuvres de Lamartine et de Victor Hugo, les politiciens de la IIIe République et les règles de la métrique française. Il pouvait suivre, grâce à la description des variantes, les différentes étapes de la formation des textes. Dans l’esprit de la collection, l’appareil critique contemporain devrait refléter cette situation, sans pour autant céder aux sirènes de la vulgarisation, même si un tel compromis, conciliant par nature, ne peut satisfaire pleinement et les chercheurs, et les amateurs. Il reste que chaque éditeur scientifique est responsable de sa démarche et que, pour ma part, et parce que j’ai été formé à l’école de l’histoire littéraire et de la philologie, j’ai tenu à maintenir dans la mesure du possible une certaine tradition dans l’édition de textes.    

La relation entre Verlaine et Rimbaud reste un véritable éléphant dans le magasin de porcelaine comment avez-vous géré cette dimension dans votre édition ?

OB : Il est un fait que la relation avec Rimbaud a éclipsé une partie de l’œuvre de Verlaine, les news people faisant toujours plus recette que la poésie. Sans minimiser ce rapport et en me concentrant sur ses implications littéraires, j’ai d’abord tenu à le replacer dans l’itinéraire global de Verlaine. On oublie parfois que les deux hommes ne se sont fréquentés que pendant un an et demi (octobre 1871-juillet 1873), même si cette courte période a marqué toute la vie de Verlaine. Si j’en ai donné le détail dans la chronologie et si j’ai publié intégralement le dossier judiciaire de « l’affaire de Bruxelles », il m’a semblé que la construction du mythe de Rimbaud de la part de Verlaine méritait d’être soulignée, celui-ci ayant consacré une grande partie de son activité critique à sauvegarder l’œuvre de son ancien ami, tout en fixant de lui une image qui, encore aujourd’hui, continue d’alimenter la doxa rimbaldienne. Ce sont des poèmes, des dessins, des lettres, des préfaces, des aperçus et des souvenirs qui témoignent d’une vénération à son égard, mais aussi, et surtout, de son génie poétique hors pair. 

Après la mort de Verlaine, l’influence de son œuvre s’est manifestée de manière très diverse,   si certains proches ou gardiens du temple — comme Gustave Le Rouge ou Edmond Lepelletier — se sont intéressé à sa vie et son œuvre, ils restent souvent éloignés de son style. Quels écrivains, selon vous, peuvent réellement se reconnaître dans ses thématiques, ses formes ou son rapport à la langue, et la relecture de l’ensemble de ses textes vous a-t-elle conduit à penser à des auteurs contemporains, dans le champ littéraire français ou international ?

OB : Verlaine a été imité, voire plagié, dès les années 1880, période où son influence, surtout auprès des jeunes, est à son zénith. Il est alors imité par les petits décadents, par les symbolistes, par les poètes néo-catholiques. Mais sa postérité, au début du XXe siècle, subit le contre-coup de la rupture avec une tradition à laquelle, bon an, mal an, il appartenait : les avant-gardes, promotrices d’un vers libre dont il a toujours nié le bien-fondé, le regardent comme un poète au lyrisme suranné ; le surréalisme l’ignore ou le méprise ; l’expérimentalisme des années 1950-1960 lui préfère Mallarmé. Aujourd’hui que le vers a disparu du langage poétique, il est illusoire de lui trouver une postérité formelle ; cependant, le retour du quotidien, la simplicité apparente du discours, la recherche d’impressions au contact de la réalité chez certains poètes contemporains (Jaccottet, Guy Goffette) lui sont liés en grande partie.  

Entretien réalisé par Victor Laby.

Paul Verlaine, Œuvres complètes, bibliothèque de la Pléiade, 138 euros.