Mardi 5 décembre dernier, Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation nationale, annonçait l’arrivée d’une intelligence artificielle pour les lycéens à la rentrée 2024 : le plan MIA Seconde (« Modules Interactifs Adaptatifs » mis en place pour les élèves de seconde en France). Dans cette tribune, Romain Lancrey-Javal, ancien professeur de chaire supérieure en classes préparatoires littéraires, associé à la mise au point de l’un des projets concernés, revient sur les avantages et les risques de l’utilisation de ces technologies à l’école.
En France, l’école est le sujet sur lequel tout le monde a son avis – puisque tout le monde y a fait au moins un tour et a pu y envoyer aujourd’hui ses enfants. D’où la prolifération des propos – souvent plus catastrophistes les uns que les autres, et qui s’accumulent depuis des années. Baisse du niveau (que confirment les classements PISA), désaffection généralisée, quand ce n’étaient pas des accusations de « fabrique du crétin ».
Certains responsables de l’Education ont même cru bon d’apporter leur pierre à l’édifice en évoquant, de manière délicate, le nécessaire « dégraissage du mammouth » ou, plus récemment, le « paquet d’heures pas sérieusement remplacées ». On ne s’étonnera pas que, las de la demande syndicale de « moyens supplémentaires », l’opinion publique puisse adhérer à l’annonce claironnante du retour à l’école d’autrefois : port de l’uniforme (qui relève d’un passé mythique), unité du manuel unique, retour du redoublement, constitution de groupes de niveaux… « Choc des savoirs » qui ressemble à une marche arrière vers une école qui n’existe plus (ou n’a jamais existé). Si on peut être sceptique devant la tentation nostalgique, on peut être aussi inquiet devant la projection futuriste et technologique.
Un mot ici sur l’introduction du numérique et de « l’intelligence artificielle » à l’école, plus précisément en classe de seconde, avec un plan « MIA Seconde », destiné à consolider, par des exercices numériques et des ressources diverses, les acquis (faut-il dire les « compétences »?) en maths et en français (faut-il dire les « fondamentaux »?).
Juge et partie ici, je n’entends pas défendre la proposition lancée par l’entreprise Evidence B (qui a simplement sollicité mes pauvres services dans des vidéos d’appoint), et dont le projet est devenu « propriété souveraine de l’Education nationale »…
J’aimerais simplement soumettre à la réflexion ce programme, objet d’une expérimentation progressive, qui vise à toucher 200 000 lycéens en juin, puis 600 000 à la rentrée prochaine…
Récapitulons simplement l’enjeu. Face aux enquêtes alarmantes (PISA), il paraissait urgent de trouver une parade en France dans deux disciplines (sont-elles majeures?) les mathématiques et le français à l’entrée du lycée pour les élèves.
Le mode opératoire : la construction d’un outil permettant individuellement à chaque élève de s’entraîner à des exercices progressifs (en français et en mathématiques) en étant chaque fois redirigé par un algorithme vers un exercice lui permettant de s’entraîner à ce qu’il a manqué une première fois. Des ressources supplémentaires (études progressives d’oeuvres, capsules vidéos et audios synthétiques permettant de faire le point parallèlement sur les « acquis »). On voit les avantages et les risques de ce qui pourrait être proposé à tous les élèves de seconde en France à la rentrée prochaine de septembre.
Le premier avantage est celui d’une adaptation personnelle et d’une autonomie plus grande – puisque chaque lycéen pourrait continuer sa progression par lui-même sur son smartphone ou sur son ordinateur sans l’assignation à un « groupe de niveau » qui concentre aujourd’hui les critiques. Le deuxième avantage est sans doute celui de l’adaptation au réel : quand on voit le nombre d’heures passées sur les écrans, on se dit que ce ne serait pas mal que les lycéens français y apprennent aussi quelque chose. Le troisième avantage est enfin le complément donné aux enseignants qui peuvent prolonger le cours et les exercices de manière « personnalisée » en indiquant aux élèves ce qu’ils peuvent faire et dans quel sens pour progresser à leur rythme dans ces deux disciplines au centre des toutes les attentions : le français et les mathématiques. Le dernier avantage est le caractère somme toute démocratique d’un moyen d’apprendre et de progresser, gratuit, qui ne ferait pas le jeu des « petits cours » pour privilégiés ou, plus globalement, de cet enseignement privé dont on a beaucoup entendu parler ces derniers mois.
Le revers de la médaille est aussi évident (et l’expérimentation dira si les inconvénients ici l’emportent).
Le premier défaut – et les pamphlets contemporains se multiplient sur la question – est dans l’illusion que peut communiquer le dialogue avec « l’intelligence artificielle » et la sacralisation de cet outil (sans compter les enjeux économiques de son extension en France qui alimente tous les fantasmes d’un « meilleur des mondes » contemporain). Le deuxième défaut est celui de l’impression d’une concurrence désastreuse entre les enseignants et cet outil (pourtant destiné à les aider avec leurs élèves) : l’homme remplacé par la machine, on connaît ce vieux fantasme. Rien ne remplacera jamais un enseignement incarné avec une personne vivante. La virtualisation du dialogue ne serait là que pour pallier le problème de présence physique des professeurs, qu’on a de plus en plus de mal à recruter… Mais un élève n’apprendra jamais vraiment tout seul face à son smartphone ou à son ordinateur s’il n’est pas guidé. Le troisième défaut tient à l’absence de rédaction véritable des lycéens : avec des exercices conçus sous forme de QCM, avec des ressources complémentaires objet d’une simple réception, on peut craindre que, loin de favoriser l’initiative et l’émancipation, MIA seconde ne fasse l’objet que d’une simple « consommation » (à supposer qu’il soit consommé – puisque les habitudes des adolescents les poussent plutôt à consommer d’autres séquences – jeux, clips ou musiques – sur leur portable ou leur ordinateur…). Le dernier défaut enfin est évidemment l’encouragement à utiliser davantage les écrans chez une jeunesse dont il faudrait limiter la manipulation compulsive de l’objet… Rêve paradoxal d’un bon usage des écrans, qui ne feraient plus écran, et susciteraient davantage le contact direct, la curiosité, l’écrit et la parole… Ce serait à prouver…
En attendant, voyons cette expérimentation et ses résultats. Il fallait bien sans doute tenter quelque chose en tenant compte du réel… Et il n’est pas sûr que le retour aux méthodes d’autrefois soit ici, de toute façon, la solution.
Ici, d’avance, rien n’est écrit. Même pas le sort des écrans.
Romain Lancrey-Javal
