Le tableau de Chardin « Le panier de fraises » devait quitter le pays, mis en vente pour un acquéreur étranger. Après une mobilisation décisive, il restera finalement en France, au Musée du Louvre. Voilà, écrit le poète Olivier Barbarant, « pour notre plus grande gratitude, toute la chair du monde concentrée dans quelques fruits ».
C’est l’événement majeur en matière d’art de 2024 ; sans doute l’une des très rares bonnes nouvelles de l’année. L’un des plus grands chefs-d’œuvre du monde, et à coup sûr le plus important apport de l’art français à la peinture universelle, mais aussi à l’humanité tout entière (puisque ce tableau est non seulement une leçon de vue, mais aussi une leçon de vie), « Le panier de fraises » de Chardin, déclaré « trésor national » au moment de son adjudication aux enchères pour un acquéreur étranger, est à présent assuré de demeurer en France, grâce à un financement qui a associé fonds publics et appel au mécénat privé.
L’apprenant, après un peu de tristesse devant le fait que l’État ne soit pas en mesure désormais de sauver seul son patrimoine, j’ai pensé à Laurence des Cars, qui dirigea excellemment le musée d’Orsay, et dont la culture, l’audace intellectuelle, le dynamisme profitent désormais au Louvre, où le tableau est exposé, et où l’on peut affirmer à présent (97% de la somme ayant été obtenue) qu’il restera. Cette époque si affreuse aura donc connu cela, dont se souviendront, on peut le penser, les livres d’Histoire : le talent fou de certains serviteurs d’un État sciemment dépecé par des politiques destructrices ; une opération qui aura permis d’éviter que disparaisse du sol qui l’a vu naître et du peuple qui y a droit un trésor de beauté ; ajoutons-y quelques livres et quelques créateurs géniaux sans doute dont il faut penser qu’on les découvrira plus tard, de même qu’hormis les spécialistes, nul ne sait plus les noms des ministres d’après la Commune, tandis que L’Année terrible et Une saison en enfer marquent pour toujours l’année 1872…
Peut-être me trouvera-t-on ici bien lyrique. Je ne le suis pas assez. Si Chardin peut rester en France, et dans un musée visible de tous, c’est que cette toile de petit format (38 x 46 cm) révélée à l’été de 1761 (en matière de saison, il ne pouvait en être autrement !), au sujet apparemment si humble, est une merveille d’architecture, de délicatesse de la touche, de traitement de la lumière, qui répond à nombre de questions de l’art pictural ; c’est surtout parce qu’à jeter au visage des visiteurs une sorte particulière d’incandescence tranquille de la matière, elle apprend à voir et à vivre ; qu’elle tend, pour notre plus grande gratitude, toute la chair du monde concentrée dans quelques fruits ; qu’elle nous dit enfin que vivre est d’être saisi, corps nous-même, enlacé dans celui des choses, celui de la lumière tombée sur elles, celui des fruits dont les rougeurs palpitent…

Ce tableau nous l’apprend donc, sans une once de didactisme : le présent est un fruit. La présence, c’est d’y prêter attention, c’est d’y être, de comprendre en être. La présence, c’est le présent aimé. La grâce exceptionnelle de cette pyramide de lèvres muettes, de ces deux cerises dont le vernissé contraste avec le corps moelleux et presque indistinct des fraises des bois, la blancheur craquelée de deux œillets, la transparence rafraîchissante d’un verre d’eau, tout cela comme négligemment oublié sur une table sans apprêt, de gros bois à peine distinct du fond marron et gris, est un résumé du monde, et de la vie. « Toi qui es devant la beauté des choses : regarde-la », nous murmure Jean-Siméon Chardin, sans avoir besoin d’aller chercher de grands mots, d’arrogantes théories (et de cette désarmante simplicité de l’œuvre, qui ne préjuge en rien de la difficulté de sa réalisation, nous devrions tous appendre à nous souvenir). Pas d’allégorie, pas de crâne dans un recoin ni la moindre tache sur les peaux distinctes des fruits (velouté de la pêche, cire rutilante des cerises, éclat fragile, comme de cristaux, des fraises onctueuses, si justement restituées que l’œil craint, en y pesant, de les blesser…), rien dans tous les cas qui tende vers le message, qui voudrait contrebalancer l’humilité du sujet par un « Memento mori » ou tout un marbre de maximes. « Mon dieu mon dieu la vie est là », disait Verlaine – et ainsi Chardin, avant lui. Et elle peut être merveilleuse. Et le tremblement devant cette évidence, quand elle vous saisit, ne peut guère se comparer qu’à la rencontre amoureuse.
Chardin apprend donc à aimer le monde, dont il résume les beautés. Une pêche, deux cerises, deux œillets, une corbeille d’abondants et fragiles petits fruits rouges. Et cela fait, dans la poitrine, comme les premières mesures des Suites de Bach, comme l’air le plus voluptueusement alangui de gratitude, « Ombra mai fu » chez Haendel…
D’autres diront la pureté de la composition, le génie de la sélection, l’admirable de l’éclairage, et tout cela sera très vrai. Pour ma part je m’en tiendrai à l’épure par laquelle, en limitant le sujet d’une œuvre à presque rien, mais en le respectant et l’aimant, on peut, quand on est un artiste sincère et méticuleux, y faire vibrer tout ce qu’il y a de plus délicat, de plus sacré dans la vie. On espère à présent que d’ineptes militants n’iront pas verser des seaux de soupe sur les œuvres mêmes qui sont les meilleurs porte-paroles de leur cause (que fit la peinture sinon nous rappeler que nous sommes au monde, que nous sommes du monde, et qu’il faut aimer et respecter la matière dont nous ne sommes jamais séparés ?), qu’on épargnera à Chardin l’injure d’une bonne cause qui gagnerait à choisir ses cibles, et dont m’inquiète qu’elle s’en prenne à ce point à l’art… Passons.
Après Diderot, qui lui aussi savait vivre, et savait ce que sont la grâce et la joie, après les Goncourt, après Huysmans, on peine à ajouter des mots aux grandes plumes qui ont tenté d’affronter la merveilleuse énigme d’un des plus beaux tableaux du monde. Un jour, dans le deuxième étage de l’aile Richelieu, j’ai cependant cru que la toile se mettait à trembler. Elle devenait floue. Ce n’était pas elle. C’était moi, évidemment. Une buée sur les yeux. Les cils criant merci, merci. Et j’ai noté, bien forcé, ces quelques lignes que je risque ici :
REGARDANT CHARDIN
Son siècle a permis, non sans luttes cependant, à Chardin de représenter des choses humbles, sans rapport avec la majesté des sujets historiques ou dont la grandeur était préfigurée par l’antiquité de leur fable. Bien des entrées de telles ou telles troupes devant telle ou telle ville, bien des Apollons (à moins que leur gloire ne soit l’occasion, le prétexte voire, d’une caressante production d’anatomies), bien des Assomptions découragent l’œil, et projettent surtout une poussière de fausse grandeur. Et même quand elles sont accomplies, les toiles occupées par ces galeries de grands personnages sont essentiellement encombrées de récit, de psychologie, de symboles. La chair du monde se voit bien mieux sans tout cet attirail narratif-psychologique, sans ces intentions et ces significations. Le mystère d’une peau de fruit, d’une texture, d’une couleur. Un instant nu, pur comme un jet de flèche, et qui vibre au cœur de sa cible.
Un panier de fraises des bois. Rutilantes, comme bercées dans la douceur de leur propre lumière. Des fraises affirmatives, et qui pépient : « nous sommes là ! nous sommes là ! » Qui mettent l’eau à la bouche des yeux.
Elles disent sans un mot, mais avec insistance, que la profondeur se situe sur la plus fine pellicule de la matière.
C’est là l’unique infini : il n’y en a pas d’autre.
On peut (je crois) l’appeler fruition.
Olivier Barbarant
