Shlomo Sand Commune

Shlomo Sand, retour à la solution à un seul État

Après les massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre dernier et la riposte sanglante du gouvernement d’Israël dont l’ampleur meurtrière inquiète jusqu’à la Maison-Blanche, comment vivre en paix ? Dans Deux peuples pour un État ? Relire l’histoire du sionisme (Éditions du Seuil), l’historien israélien Shlomo Sand, professeur émérite à l’université de Tel-Aviv, revient sur la solution à un seul État binational.

En France, la gauche institutionnelle défend de longue date la reconnaissance d’un État palestinien viable, existant en paix et en sécurité aux côtés d’Israël dans le cadre des frontières reconnues par l’Organisation des Nations Unies. Pourtant, au cours des décennies, la politique de colonisation et de segmentation du territoire palestinien menée par les dirigeants de l’État d’Israël, dont les frontières n’ont jamais été définies, semble avoir rendu caduc un tel projet. Aujourd’hui, malgré les résolutions des Nations Unies qui condamnent l’occupation et la colonisation de la Palestine, 12 % des Israéliens, soit 900 000 colons, dont près de 400 000 à Jérusalem, vivent dans les territoires occupés de Cisjordanie. Le 28 octobre 2023, Craig Mokhiber, jusqu’alors directeur du Bureau de New York du Haut Commissariat aux droits humains, écrivait dans sa lettre de démission :  « Le mantra de la “solution à deux États” est devenu une plaisanterie ouverte dans les couloirs de l’ONU, à la fois pour son impossibilité absolue dans les faits et pour son incapacité totale à tenir compte des droits humains inaliénables du peuple palestinien. »

C’est dans ce contexte que l’historien israélien Shlomo Sand a fait paraître en janvier dernier un ouvrage intitulé Deux peuples pour un État ? dans lequel il réfléchit à la possibilité d’un État binational israélo-palestinien. L’auteur a brièvement milité à partir de 1968 au sein de Matzpen (La boussole), organisation israélienne d’extrême-gauche et antisioniste qui défendait l’édification d’un État commun où cohabiteraient Israéliens et Palestiniens. Shlomo Sand a quitté l’organisation en 1970 et il a, depuis, fréquemment fait part de son attachement à l’État d’Israël. En tant qu’historien, il remet en cause l’idée que les juifs formeraient un peuple ou une nation, tout en défendant la culture développée par le peuple israélien. En raison de cela, Shlomo Sand est longtemps demeuré partisan de la « solution à deux États », et, au nom de la préservation de la culture israélienne, a parfois perçu les réfugiés palestiniens et leurs descendants comme une menace démographique. En 2012, dans le documentaire Vers où Israël ? réalisé par Camille Clavel, il affirmait son opposition au droit au retour des réfugiés et de leurs descendants dans leurs villes et leurs villages d’origine, droit pourtant reconnu par la résolution 194 de l’ONU.

Si Shlomo Sand, qui se définit lui-même comme très attaché à Israël, appuie dorénavant la perspective d’un État commun pour les Israéliens et les Palestiniens, c’est donc à contrecœur, d’une part car la colonisation et le morcellement du territoire ont rendu impossible toute souveraineté palestinienne, et d’autre part car les droits aujourd’hui niés des deux millions de Palestiniens détenteurs de la citoyenneté israélienne, soit 21 % des citoyens israéliens, ne sauraient être oubliés si l’on veut parvenir à la paix. Aussi, dans des entretiens récents, à l’aune de l’attaque menée le 7 octobre 2023 comme du massacre en cours à Gaza, Shlomo Sand reconnaît que l’année 1967, date du début de l’occupation de Jérusalem et de la Cisjordanie, est moins importante pour comprendre la situation présente que 1948, qui marque la création de la Bande de Gaza, où ont été concentrés une partie des réfugiés palestiniens après leur expulsion par les milices sionistes au moment de la fondation d’Israël.

Aujourd’hui, dans le contexte de l’annexion d’une part grandissante du territoire palestinien par l’État israélien, les questions posées sont celles relatives à la mise en place d’une structure reconnaissant et garantissant les droits individuels et collectifs des deux peuples, israélien et palestinien. Dans son ouvrage, Shlomo Sand reprend l’expression « démocratie de concordance » forgée par le chercheur néerlandais Arend Lijphart pour désigner les pays dans lesquels vivent différentes communautés, et où est instituée une coordination de représentations de leurs intérêts collectifs respectifs, dans un cadre assurant l’égalité civile et politique.

Shlomo Sand, politiquement libéral, cite en exemple la Grande-Bretagne, le Canada, la Suisse et la Belgique. Au modèle qu’il défend, il oppose la France, dont la nation fut créée sur l’écrasement des particularisme linguistiques et culturels, la Pologne et la Hongrie, où un juif n’était pas vraiment citoyen, et des États qui, tout en se présentant comme des regroupements de nations, faisaient prédominer une nationalité sur une autre (un Slovaque n’étant pas tout à fait Tchécoslovaque, et un Croate n’étant pas exactement reconnu comme Yougoslave).

Tout au long de son ouvrage, Shlomo Sand revisite l’histoire du sionisme et relit les écrits de ses grandes figures afin d’y trouver des arguments pour un État binational. Il cite notamment Ahad Haam, l’un des fondateurs du mouvement sioniste, qui s’alarmait déjà en 1891, dans un texte intitulé La vérité sur Eretz Israel, du comportement des colons à l’endroit des Palestiniens, qui compromettait déjà la possibilité d’une coexistence. Ahad Haam écrivait alors : « Ils traitent les Arabes avec hostilité et cruauté, empiètent sur leur propriété, les frappent sans raison, s’en vantent même, et il n’y a personne pour les réfréner, pour mettre fin à ces pratiques éhontées et dangereuses. »

À l’aube de la création d’Israël, le mouvement Brit Shalom (Alliance pour la paix), soutenu par le philosophe Martin Buber, par Leon Magnes, fondateur de l’université de Jérusalem, puis par Albert Einstein, défendait la création d’un « État pour deux nations », permettant au plus grand nombre de juifs d’y vivre. Fait notable, Brit Shalom tentait de se départir de l’obsession coloniale pour la démographie et ne considérait pas que le fait d’être numériquement majoritaire doive conférer un privilège.

Martin Buber défendait cette idée binationale en juin 1947 dans un texte intitulé Deux peuples en Palestine. Il s’appuyait alors sur trois arguments. D’abord, dans le contexte de la Palestine, aucune paix n’est possible dans un État mononational où un peuple domine un autre. Ensuite, seul un système binational peut garantir l’existence des langues, des institutions et des cultures de chaque peuple. Enfin, une union fédérale qui garantirait les droits individuels et collectifs des Israéliens comme des Palestiniens permettrait de dépasser l’obsession pour la démographie.

Parmi les organisations qui ont envisagé la possibilité d’un État binational, Shlomo Sand cite les sionistes de gauche de l’Hashomer Hatzaïr (La jeune garde). Cependant, comme il le note lui-même, l’organisation ne prônait pas un projet égalitaire, mais accordait une importance politique particulière au fait que les juifs soient majoritaires en « Eretz Israel ». Aussi, l’Hashomer Hatzaïr a très tôt prôné l’adhésion au syndicat Histadrout, qui a toujours défendu la colonisation et « le travail juif ». Dans ce cadre, les kibboutzim relevaient d’un projet colonial et n’intégraient pas les travailleurs palestiniens dans ce que l’Hashomer Hatzaïr et l’Histadrout défendaient comme une démarche de « conquête du sol ». Quant à lui, le Parti communiste palestinien, d’abord hostile au sionisme avant la guerre, est devenu relativement favorable à un État binational après le génocide, sous l’influence du Mouvement communiste égyptien de libération nationale, ce qui l’empêcha probablement d’élargir son audience, tant chez les Palestiniens que chez les juifs.

Shlomo Sand ouvre son livre sur le fait que la politique menée par les différents gouvernements israéliens a rendu impossible la « solution à deux États », tout en affirmant plus loin que la création d’Israël a, dès 1948, fait reculer l’idée d’un État binational. À titre d’exemple, l’Hashomer Hatzaïr, qui avait envisagé un temps la possibilité d’une coexistence avec les Palestiniens a, en 1948, fondé le parti Mapam, allié de Ben Gourion dans le gouvernement de coalition. Une organisation nommée l’Action sémite tentera de faire perdurer l’idée d’un État binational, tout en échouant à devenir un mouvement de masse.

Aujourd’hui, s’il est extrêmement minoritaire, parmi les Israéliens, ce paradigme est encore défendu par Gideon Levy, éditorialiste du quotidien Haaretz et par Avraham Burg, président de la Knesset de 1999 à 2003, qui a par la suite rompu avec le sionisme et fondé en 2010 le parti Shivyon Yisrael (Israël Égalité) qui demandait « la pleine égalité pour tous les citoyens d’Israël, le type d’égalité que nous exigeons pour les Juifs de la Diaspora, où qu’ils vivent ». Parmi les Israéliens dont le nom sert d’argument pour défendre l’idée d’un État binational, il est plus étonnant de lire celui du romancier Avraham B. Yehoshua, que Shlomo Sand désigne comme un « grand pacifiste ». L’historien reconnaît toutefois que les réflexions de Yehoshua à ce sujet n’étaient qu’embryonnaires, et qu’il proposait seulement d’accorder le droit de résidence aux Palestiniens vivant dans les territoires annexés, et non une citoyenneté pleine et entière.

Pourtant, Shlomo Sand ne mentionne pas les propos tenus en 2012 par le « grand pacifiste » Yehoshua qui, précurseur, proposait dans un entretien donné au quotidien italien La Repubblica d’organiser la famine à Gaza : « Le temps est venu pour Israël d’admettre que Gaza est un ennemi. Et d’agir en conséquence : cesser de fournir de l’électricité et de faire passer de la nourriture. (…) Gaza est un ennemi et doit être traité comme tel. (…) Nous parlons d’un État, qui possède sa propre armée et l’utilise contre nous. À quoi ça rime dans cette situation de sélectionner les méchants à éliminer ? (…) Je pense que la paix ne peut pas se faire avec Gaza. »

On peut par ailleurs s’interroger sur l’opportunité d’insister comme le fait Shlomo Sand sur le fait que des hommes politiques israéliens, tels Moshe Dayan, ont pu, de manière purement discursive, valider l’idée d’un État binational avant d’arriver au pouvoir, quand toute leur carrière militaire et politique fut mise au service de la conquête et de l’occupation de la Palestine, au détriment des droits de ses habitants. En outre, si les conditions matérielles semblent rendre impossible l’édification d’un État palestinien aux côtés d’Israël, peu de choses sont développées dans l’ouvrage de Shlomo Sand à propos de la stratégie à appliquer pour défendre, en l’état des rapports de force actuels, ce projet binational.

Shlomo Sand admet que peu de Palestiniens ont défendu l’idée binationale, tout simplement parce qu’ils étaient colonisés, soumis à une occupation brutale, et que toute demande de reconnaissance d’un « droit historique » des juifs en Israël/Palestine leur apparaissait comme un chantage indigne. Du côté palestinien, et notamment à gauche, on parle parfois de la mise en place d’un État unique, démocratique, laïque et égalitaire, sur toute la Palestine historique. Ce projet est défendu dans les programmes du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), du Front démocratique de libération de la Palestine (FDLP), comme dans les écrits d’Ali Abunimah (journaliste créateur du site Electronic Intifada) et d’Omar Barghouti (cofondateur de la campagne BDS, pour le Boycott, des Désinvestissements et des Sanctions à l’égard d’Israël tant que les droits des Palestiniens ne seront pas respectés). Si ces Palestiniens reconnaissent la présence des Israéliens au Proche-Orient et ne proposent évidemment pas leur expulsion, Shlomo Sand remarque que la forme à donner à la reconnaissance des droits des Israéliens en tant que nation n’est pas précisée. Pour ce qui est du programme du Hamas, comme le fait remarquer Shlomo Sand, les Israéliens et leur culture ne sont pas mentionnés en tant que tels, et il est simplement spécifié qu’une population juive pourra habiter au sein d’une Palestine islamique.

La possibilité d’un État binational est plus souvent développée sous la plume d’intellectuels et d’hommes politiques palestiniens citoyens d’Israël, tels Assad Ghanem, enseignant en science politique à l’université de Haifa, et Azmi Bishara, fondateur et dirigeant du parti Balad (Ligue démocratique nationale), dont le principal objectif consiste à « lutter pour transformer l’État d’Israël en démocratie pour tous ses citoyens, quelle que soit leur nationalité ou leur origine ethnique ».

À ces noms cités par Shlomo Sand, nous pouvons probablement aujourd’hui ajouter ceux de représentants de la diaspora palestinienne en Occident, et notamment celui de la juriste franco-palestinienne Rima Hassan, fondatrice de l’Observatoire des camps de réfugiés et du collectif Action Palestine, qui s’est plusieurs fois prononcée pour la mise en place d’un État binational, sous une forme fédérale. Dans un entretien diffusé le 23 novembre sur la chaîne Youtube de la revue Regards, elle qualifiait la « solution à deux États » de « solution de boomers » et développait : « Il faut, à mon sens, garantir une égalité de droit pour tous les Israéliens et tous les Palestiniens et en finir avec cette logique de frontière et de séparation. (…) C’est un État binational, c’est-à-dire qu’il faut une représentation politique, nationale, des deux peuples. On a deux représentations politiques, on peut avoir deux capitales, qui sont d’ailleurs déjà celles de Jérusalem-Est et de Jérusalem-Ouest, et une collaboration politique, que ce soit en culture, en langues. J’essaye, à mon échelle, d’avoir des perspectives qui nous fassent espérer, et qui n’excluent pas l’autre. C’est quelque chose qui n’est pas évident, parce qu’on peut être tenté au nom de ce qu’on a vécu, au nom de ce qu’on continue de vivre, de ne plus avoir assez de place pour l’empathie, et même si ce n’est pas simple parfois, j’essaie, avec cette perspective de paix, cette proposition d’un État binational, de répondre aux intérêts communs des Israéliens et des Palestiniens, la sécurité et la liberté. »

Rima Hassan est aujourd’hui candidate aux prochaines élections européennes sur la liste de la France insoumise, et Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste, a donc pu déclarer à son sujet, le 10 mars sur Cnews : « Elle porte un projet qui n’est vraiment pas du tout le nôtre, et qui n’est pas porteur d’une solution de politique et de paix, respectueux des deux États, des deux peuples, qui doivent pouvoir coexister ensemble sur ce petit bout de terre (…) Nous ne partageons pas du tout ce projet. »

S’il est difficile de voir en quoi Rima Hassan s’opposerait au fait que les deux peuples puissent « coexister ensemble sur ce petit bout de terre», cette proposition entre effectivement en opposition avec celle du Parti communiste français, qui défend, sur la base des résolutions de l’ONU, la reconnaissance d’un État palestinien dans le cadre des frontières dites de 1967. Le programme de la France insoumise étant, sur ce point précis, identique à celui du PCF, plusieurs dirigeants de la FI ont pu affirmer que Rima Hassan défendrait elle aussi « la solution à deux États » dans le cadre de la campagne électorale. Rima Hassan, passant du rôle de juriste et militante associative à celui de candidate à une élection, semble avoir fait évoluer sensiblement son discours. Elle s’en est notamment expliquée dans une interview pour le journal 20 minutes : « On ne peut pas me reprocher, en tant que Palestinienne, d’avoir pris la parole pour dire que, à cause de la politique israélienne de colonisation, à cause de cette impunité, nous avons matière à peut-être ne plus croire en cette perspective. Mais ma parole ne peut pas être exactement la même en tant que militante de la société civile et responsable politique. Je ne peux pas débarquer au Parlement européen en disant que maintenant, c’est un État binational et on jette tout le reste à la poubelle. Si on peut agir politiquement au Parlement européen, il faut tenter de sauver un État palestinien aux côtés de l’État israélien. Par contre, ce que je veux dire clairement, c’est que si collectivement on n’arrive pas à sauver, dans les toutes prochaines années, la perspective politique palestinienne pour un État souverain, viable et indépendant, il va falloir se préparer à l’idée que les Palestiniens eux-mêmes finissent par réclamer l’égalité de droit, un État binational, le droit de circuler sur tout le territoire comme les Israéliens. J’ai une parole d’alerte : si cette perspective politique des deux États échoue, les Palestiniens ne disparaîtront pas. »

Dans les mouvements de soutien aux Palestiniens, ce débat sur les institutions à mettre en place pour garantir les droits des deux peuples en passionne certains, autant qu’il en exaspère d’autres. Souvent, dans le contexte du massacre en cours à Gaza et de l’intensification de la colonisation de la Cisjordanie, les sempiternels appels des gouvernements occidentaux à une « relance du processus de paix » en vue d’une « solution à deux États » apparaissent comme une tentative de diversion. Quant aux discussions militantes sur les institutions à mettre en place après la fin de l’occupation et de l’apartheid, elles paraissent parfois abstraites, à tel point que Michel Warschawski, militant anticolonialiste franco-israélien, ancien dirigeant de Matzpen et fondateur du Centre d’information alternative de Jérusalem, les qualifiait en novembre dernier dans un entretien donné à Siné Mensuel de « débat de cons ».

Si la « solution à deux États » semble caduque en raison d’un rapport de force trop favorable à Israël, rien ne garantit que la mise en place d’un État unique où vivraient Israéliens et Palestiniens empêcherait la perpétuation des discriminations et des oppressions. Dans tous les cas de figure, la question principale reste celle des conditions d’une politique égalitaire, et donc de la lutte contre la colonisation et l’occupation.

Vivian Petit