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De Welles et Hitchcock à Scorsese : les Hauts de Bernard Herrmann (1911 – 1975)

Le compositeur Karol Beffa1 consacre un essai alerte et complet (Actes Sud, 2024) au musicien Bernard Hermann qui permet de le situer à sa vraie place, le sommet. Il complète la vision réductrice que le public cinéphile a du compositeur préféré d’Alfred Hitchcock. La première musique de film écrite par Bernard Hermann est celle de Citizen Kane d’Orson Welles (1941) ; la dernière, celle de Taxi Driver de Martin Scorsese (1976). Entre les deux, huit bandes-son pour Hitchcock et des partitions pour tant d’autres, dont Truffaut, Mankiewicz, Hathaway, Nicolas Ray, De Palma…  Et des symphonies, des œuvres de musique de chambre, et un opéra Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heigths, 1951). La parution de la biographie de Karol Beffa est pour nous l’occasion de réveiller images et souvenirs.

Sans aller d’emblée aux plus célèbres partitions, écoutons par exemple ceci signé Herrmann : 

Cette marche macabre est plus connue pour ses effets spéciaux visuels conçus et réalisés par le maître en ce domaine Ray Harryhausen dans l’impressionnant péplum de Don Chaffey, Jason et les Argonautes (1963) que pour sa musique. Et pourtant, quelle efficacité dramatique elle parvient à donner à la levée des soldats squelettes et à leur formidable marche guerrière ! Terrifiante et drolatique à la fois, car l’humour n’est pas absent de cette séquence musicale. Pour l’ensemble de la partition, Herrmann a mobilisé un nombre réduit de cordes (à peine quelques harpes), mais un effectif impressionnant de cuivres (trombones, cors d’harmonie, tubas), de hautbois et de timbales aux effets saisissants, et même castagnettes et vibraphone.  Le résultat donne une première idée des qualités d’Hermann compositeur pour le cinéma. Fermez les yeux : la musique sait à elle seule nous montrer les squelettes surgir, s’élancer, batailler. Kitch, Herrmann ? Oui, mais au service d’un film qui recherche et assume la sensation et le spectaculaire. Karol Beffa n’accorde à cette partition que quelques lignes dans le chapitre « films fantastiques ». Il semble préférer dans cette même catégorie la bande-son du Voyage au centre la terre (1959) ou du Septième Voyage de Sinbad (1958) dont il loue à l’orchestre le « ruissellement de gemmes et de pierres précieuses évocatrices de la magie d’Orient ».

A mille lieues de ces horrifiques ou exotiques épopées, Herrmann avait créé pour le film The Ghost and Mrs. Muir de Joseph L. Mankiewicz, sorti en 1947, une fantasmagorie sonore dont Beffa revit les sortilèges dès la deuxième page de son essai : « J’ai […] un souvenir très précis de l’émerveillement ressenti à l’écoute de la musique de L’Aventure de Mme Muir : je fus fasciné par les chatoiements orchestraux et les somptuosités oniriques d’une partition qui n’a jamais cessé de m’enchanter ». Outre la richesse du scénario, le sens de la poésie et l’humour du réalisateur, ce film admirable sur les fantômes, mais aussi sur l’écriture, la mémoire, la mer, le rêve, le mensonge, doit beaucoup aux interprètes (l’éblouissante Gene Tierney, Rex Harrison, George Sanders et la toute jeune Nathalie Wood dans le rôle de l’enfant de l’héroïne). Mais pour envelopper le récit d’une sorte de grâce, la musique d’Herrmann tisse un réseau sonore fait de transparence, d’échos, de correspondances mystérieuses. Le musicologue et biographe rappelle : « Pour lui [Herrmann], la musique de ce film est la meilleure qu’il ait jamais écrite. Elle résume à elle seule son art poétique, imprégné d’un romantisme très Old England, et accompagne au plus près une œuvre hantée par la contemplation esthétique, la solitude et la mort. […] Dans ce film tout d’amour, de mystère et de nostalgie, les tenues de violons dans l’aigu, en notes réelles ou en harmoniques, dessinent des semblants de lignes d’horizon, tandis que des trémolos épars de cordes suggèrent les rides qui viennent troubler la surface de la conscience. ». On appréciera la précision, la clarté, la poésie très bachelardienne de l’analyse musicale.

Et enfin Hitchcock vint !  La rencontre entre le compositeur largement reconnu et le cinéaste déjà célèbre aurait pu se faire plus tôt. Beffa raconte les occasions manquées et analyse le point commun entre les deux créateurs aux tempéraments bien trempés : « Il y a d’abord cette ambition démesurée, dont la contrepartie est un caractère difficile, une tendance à l’autoritarisme, mais aussi une peur de l’échec – d’où une angoisse qui peut prendre la forme de pensées morbides ». La complicité artistique, forgée par le respect mutuel, dure 12 ans et 8 films, de Mais qui a tué Harry ? (1955) – « musique étrange, acide » – au lyrique Pas de printemps pour Marnie (1964) dont l’échec commercial lézardera les relations entre les deux hommes. Fidèle à son parti pris chronologique, Karol Beffa consacre à chacune des bandes-son une étude rapide, mais précise et éclairante. Entre Vertigo, Psycho, La Mort aux trousses et autres qu’élire ici ? Mettons à part The Birds (1963) pour lesquels Herrmann a élaboré une bande -son dénuée de musique instrumentale, faite uniquement de bruitages. Beffa nous apprend qu’Hitchcock et Herrmann sont allés à Berlin écouter les possibilités sonores d’un curieux instrument électronique le mixturtrautonium conçu en 1929 par un ingénieur allemand Friedrich Trautwein qui leur a permis de reconstituer les cris et battements d’ailes des volatiles envahisseurs. Malgré l’affection que le compositeur portait à la partition de Sueurs froides (Vertigo, 1958) irriguée par les réminiscences wagnériennes 2 , malgré les qualités de celle écrite pour La Mort aux trousses (North by Northwest, 1959), folle poursuite musicale justement admirée, c’est celle de Psychose (1960) que nous préférons privilégier, « la plus célèbre bande-son de l’histoire du cinéma » selon Karol Beffa. Il commente : choisissant exclusivement les cordes, « Herrmann s’est privé de toute parure orchestrale ». Pour ce film en noir et blanc, il voulait une partition qui soit elle-même en « noir et blanc », dixit le compositeur. « Parallèlement à un paysage hitchcockien scandé par des lignes horizontales et verticale contrastantes […], Herrmann a créé un cauchemar géométrique sonore fait d’épisodes musicaux pulsés, hachés, télescopés. ». Chacun se remémore avec effroi la scène de la douche, zébrée, après un long épisode silencieux, des cordes stridentes dans l’aigu, assénant un même accord croissant pour accompagner les coups de couteau et les cris de la victime, sous l’œil voyeur d’un pommeau ruisselant.

Beffa ne néglige aucune des bandes-son magnifiant l’univers d’autres réalisateurs, ainsi les deux pour François Truffaut qui sort le maitre d’un relatif oubli. Il s’attarde singulièrement sur la musique écrite en 1975 sur Obsession de Brian De Palma. Nous renvoyons le lecteur aux belles pages consacrées à cette partition vibrante, tel un thrène dont il souligne le romantisme et l’influence debussyste. Ce sera enfin Taxi Driver (sorti en 1976) de Martin Scorsese, « chant du cygne de Herrmann » où pour la première fois il introduit du jazz. Il meurt le 23 décembre 1975 épuisé après avoir supervisé et terminé le jour même les séances d’enregistrement de cette partition.  Le grand réalisateur américain disait de la musique de Herrmann : « C’est une sorte de tourbillon émotionnel et psychologique ». L’éloge funèbre est éloquent. Tout au long de ce court essai (174 pages annexes comprises), Beffa analyse évidemment les compositions que Herrmann n’a pas consacrées au cinéma. « Elles s’inspirent de ses musiques de films, ou réciproquement les nourrissent ». Elles jalonnent le parcours du compositeur chef d’orchestre. On veut retenir d’abord son unique opéra Wuthering Heights (1943 -1947) que Herrmann – et ce fut le regret de sa vie – n’a jamais vu représenté à cause de son intransigeance artistique. Il l’a cependant enregistré en 1966. On trouve sur la Toile de larges extraits de la version dirigée par Alain Altinoglu (2011). Et on écoutera dans ce bref podcast de France-Musique quelques extraits d’autres œuvres dont une Sinfonietta (1936).

Bernard Herrmann dirige l’Orchestre symphonique de Londres dans une séquence culte du film d’ Hitchcock L’Homme qui
en savait trop
1956

Quel portrait de Bernard Herrmann le lecteur peut-il construire ? L’homme tient d’un père aventurier, tempétueux, à la jeunesse romanesque et dandy excentrique, un caractère affirmé, colérique, ombrageux.  Une anecdote livrée par Beffa le révèle. Son professeur de conservatoire à New-York lui donne un coup d’archet lors d’une dispute. Herrmann réplique en cassant son violon sur la tête du maître. Par ailleurs, sans le savoir peut-être, chaque cinéphile a aperçu les traits et la battue d’Herrmann chef d’orchestre. Dans la scène culte du coup de cymbale lors du concert de l’Albert Hall, un des derniers épisodes de L’Homme qui en savait trop (1956) d’Hitchcock, c’est lui qui dirige l’imposant Orchestre symphonique de Londres dans la Storm cloud Cantata, – déjà utilisée lors de la première version du film de 1934 – et composée non par lui-même, mais par Arthur Benjamin. Mais quelle joie a-t-il éprouvée, lui qui voulait voir plus amplement reconnus ses talents de chef d’orchestre, à diriger pareille phalange symphonique et le Chœur de Covent Garden. Redécouvrons-le furtivement enserré par les deux cymbales fatidiques !

Hermann a construit une culture musicale et littéraire hors du commun, nourrie par une curiosité inlassable et la lecture incessante de partitions dès son plus jeune âge. C’est un arrangeur de génie, et il sait défendre et promouvoir les musiciens qu’il admire, notamment Charles Ives, son « compositeur fétiche » (dixit Beffa). La personnalité d’Herrmann a cependant une face plus sombre que l’on pourrait taire ici, conscient de la distinction entre l’homme et l’œuvre. Cet aspect permet cependant de rappeler une des périodes les plus sinistres de l’histoire des USA, le maccarthysme. « Quoique furieux que l’on mette au chômage des acteurs sous prétexte de convictions politiques, Benny [entendez Bernard Herrmann] ne prend pas publiquement parti. Cette attitude lui vaut de perdre plusieurs de ses amis », note Beffa. Pis ! Lorsque le nom de son camarade d’enfance Abraham Polonsky apparait sur la liste établie par le House Un-American Activities Committe (Comité parlementaire sur les activités antiaméricaines), Herrmann affirme ne l’avoir jamais connu ! 

Assurément, visionnant un des films de Welles, de Mankiewicz, d’Hitchcock, de De Palma, de Scorsese dont Hermann a composé la musique, nous aurons oublié cette infamante lâcheté. Au-delà de cette ombre, le génie de Bernard Herrmann impose sa marque. Il est un de ceux qui ont fait d’un genre musical décrié un art à part entière.  Face à ses détracteurs, il écrivait : « La musique au cinéma est une nécessité vitale, une force vivante impérieuse. »  Merci à Karol Beffa de la promouvoir avec son autorité de compositeur et de musicologue, et sa clarté pédagogique. 

Jean Jordy

  1. Karol Beffa, né en 1973 à Paris, est un « compositeur, musicologue, pianiste et écrivain » comme il se présente sur son site. Signalons deux de ses dernières publications.
    Avec Guillaume Métayer comme co-auteur, un coffret de trois livres aux éditions La Rumeur libre : Camille Benoit musicien
    Le troisième volume des aventures de Sol et Rémi, Le Château de Monsieur Gymnopède, livre jeunesse co-écrit avec Guillaume Métayer et illustré par Odilon Thorel). Editions Seghers Jeunesse
    Karol Beffa a signé la musique d’un conte musical Cabot-Caboche (à partir de 8 ans) sur un livret de Daniel Pennac et Lucien Schneegans. Il sera présenté en création française le 19 mai à la Halle aux Grains de Toulouse.
    Saluons aussi un enregistrement d’œuvres de Beffa intitulé Media Vita (Klarthe) où l’on peut entendre entre autres la soprano Jeanne Gérard accompagné par le compositeur au piano interpréter Deux Poèmes de Guillaume Apollinaire (2019)
    www.karolbeffa.net
    ↩︎
  2. Karol Beffa a composé en 2020 un quintette pour clarinette et quatuor à cordes intitulé Vertigo en hommage à la partition qu’Herrmann a écrite pour le film d’Hitchcock. « Il n’y a dans Vertigo aucune citation du compositeur américain, j’ai simplement voulu saluer sa mémoire et rendre hommage à l’une des rares œuvres pour le concert qu’il ait écrites et qui soient entrées au répertoire : ses Souvenirs de voyage, composés précisément pour clarinette et quatuor à cordes » (sur Olyrix, en date du 29/10/2022) ↩︎