Miki, c’est un EP de 3 titres et déjà une couverture médiatique impressionnante. L’artiste a récemment signé un contrat avec le label Structure, après Eddy de Pretto et Clara Luciani. Récemment, elle était en concert aux Transmusicales de Rennes où, selon le storytelling maintes fois répété, Nirvana, Etienne Daho et Stromae auraient été révélés au public français. Miki est fréquemment comparée à Angèle et Eloi, quand elle semble pouvoir être en 2025 la nouvelle Lio ou la successeuse de Françoise Hardy. Elle publiera un EP de sept titres en mars, avant un concert à la Gaité-Lyrique. Un album et une représentation à l’Olympia suivront à l’automne prochain. Plusieurs des morceaux publiés par l’artiste ces dernières années furent retirés des plateformes, sur conseil ou injonction des producteurs et directeurs artistiques.
À chacun de ses concerts, seule en scène, entourée de synthétiseurs, Miki enchaîne les morceaux d’électropop aux refrains entêtants. L’air est faussement nonchalant, les paroles doucement crûes, subtilement confuses. Chaque jour, la chanteuse de 26 ans, dont le visage lui donne un air à peine sorti de l’adolescence, consigne remarques et réflexions dans son journal. Puis, ces éléments épars sont soigneusement choisis, juxtaposés, superposés pour donner des textes de chanson dont le réalisme et l’acuité la rapprochent d’Orelsan et Gwendoline. Les phrases sont elliptiques, les images évocatrices.
Miki le chante : « J’vois ma vie comme les pages d’une bande dessinée / J’aimerais effacer certaines cases ». Les éléments de vécu sont disparates. Ils semblent au moins en partie autobiographiques, du plus anecdotique au plus dramatique et structurant : « J’ai les cuisses qui se touchent parfois / J’dis des balivernes quand on m’écoute pas / J’ai un prof de tennis qui m’a touchée là où fallait pas / Depuis j’suis un peu ping-pong ding dong ».
Faussement naïves, les paroles mêlent sentiments intemporels et éléments contemporains. Les références au bubble tea, aux oréos, aux kdramas et aux pom’potes s’enchaînent sur fond de prise d’antivomitifs et de psychotropes. La jeune femme n’est pas dupe, le désir est influencé par la violence : « Un jour t’es bon un jour t’es con / Comme quand t’aimes plaquer ma tête contre la plaque de la cuisinière / J’aimais l’idée que c’était pour me tenir chaud / Parce que sans toi j’ai froid / Sans toi j’suis rien / Mon guérisseur / Qui se fringue chez Guerrisol ». Comme souvent, les sentiments sont ambivalents, ce qui est gênant, inquiétant ou violent s’avère excitant : « J’mate des kdramas même si ça me gêne / J’kiffe les coursiers qui draguent même si ça me gêne / Je laisse des traces de transpi sur la selle / Ça me gêne et en même temps j’trouve ça sexy comme / Une cravate au bout du cou / Des cratères sur les genoux / Le revers de ma jupe raccourcie pour toi ».
Les clips semblent simples et bricolés rapidement. Ils nécessitent pourtant le déploiement d’un savoir-faire important, comme ce long plan séquence dans une voiture. Celle qui se nomme Mikaela Duplay à l’état civil sort d’une école de cinéma, après avoir appris la musique au conservatoire et suivi des cours de jazz. Elle est franco-coréenne, a grandi entre Luxembourg, Paris et Londres au gré des évolutions de carrière de ses parents. Il est peu probable qu’elle ait beaucoup fréquenté le Buffalo grill devant lequel est filmé l’un de ses clips. Pour cette raison, l’été dernier, des centaines de messages publiés sur les réseaux sociaux accusaient cette jeune bourgeoise de n’être qu’une « industry plant », c’est-à-dire une créature commerciale.
On ne sait pas si c’est Mikaela ou le personnage bricolé par un directeur artistique qui se définit comme une « meuf kétaminée, pâteuse, pétasse », « [cherchant] des stages au pif, copiant-collant les lettres de motivation ». Peut-être est-elle à l’image de certaines jeunes femmes des classes supérieures, partiellement paumées, qui, au grand dam de papa et maman, fréquentent des hommes au plan de carrière peu défini : « J’sors qu’avec des geeks ou des dealos car j’kiffe les mecs qui sont pas qu’addicts à moi. »
Le talent de Miki, indéniable, est accompagné d’une stratégie marketing et d’une attitude faussement je m’en foutiste sur les réseaux, des fautes d’orthographe sur TikTok à l’absence de ponctuation sur Twitter. En outre, il est à prévoir que le stigmate d’« industry plant » sera bientôt retourné, selon une stratégie de communication bien connue. En réalité, pour qui s’intéresse à l’art, cela importe moins que l’effet produit par ses chansons sur les auditeurs. Quand Miki insiste dans un refrain sur l’« échec et mat » dont elle est « à deux doigts », c’est une image érotique qui vient. Ce qui est entendu n’est pas exactement ce qui est prononcé.
Dans un autre refrain, « Je t’aime encore, ne m’oublie pas », chaque mot est composé de syllabes samplées du premier couplet, long déni de l’attachement d’une jeune femme à son ex-copain. Le texte est le récit d’une dénégation. Dans le clip, Miki, seule sur son lit, joue cette phrase à l’aide d’un sampler, mise en abîme d’une signification qui dépasse ce qui est montré ou articulé. Volontairement ou non, c’est son œuvre et sa réception que Miki semble illustrer ici.
Vivian Petit
