Giuliano Da Empoli

« L’heure des prédateurs » de Giuliano Da Empoli : un monde sombre dans l’abîme

Après le triomphe de son premier roman Le Mage du Kremlin (Gallimard), finaliste du prix Goncourt 2022, le brillant Giuliano Da Empoli revient avec L’heure des prédateurs. Un texte sombre et profond dont le journaliste José Fort conseille la lecture à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à la politique… et à l’avenir du monde.

Je viens d’achever la lecture de L’heure des prédateurs de Giuliano Da Empoli, chez Gallimard. Un conseil : précipitez-vous sur ce bouquin si vous voulez saisir le souffle d’un monde au moment, affirme l’auteur, où il sombre dans l’abîme, et l’emprise glacée d’un autre qui prend sa place. Un conseil que les animateurs de la vie politique française feraient bien de suivre. Tous. Surtout ceux qui me sont proches.

Je ne démords pas actuellement du roman qui m’aide à surmonter des moments pas toujours très drôles. Et pourtant ce livre, disons politique, extrêmement bien écrit avec des brillantes références historiques et artistiques, m’a immédiatement saisi sans pouvoir le lâcher avant une fin de lecture, la nuit venue. L’auteur qui a sillonné le monde, les couloirs et les « cuisines » des rencontres officielles, les salons des discussions discrètes, et sait de quoi il parle, de New York à Riyad, de l’Onu au Ritz-Carlton.

Glaçant, le saoudien Ben Salman (MBS, celui qui a fait tronçonner un journaliste dans le consulat de son pays en Turquie) prenant le pouvoir en confinant pendant des mois ses rivaux dans les suites du plus luxueux hôtel de sa capitale avec tortures à disposition pour une note finale de 100 milliards de dollars payés par les invités avant leur sortie. Glaçantes, les rencontres à l’Onu. Glaçant, Trump (qui ne lit jamais, y compris les notes de ses collaborateurs dépassant le feuillet) et sa troupe d’oligarques. Glaçant, tous ces autocrates adeptes du chaos. Celui qui voudrait changer le monde, celui qui donne le pouvoir aux seigneurs de l’argent et des nouvelles technologies. Et l’auteur de prévenir :

« Ce qui a changé, c’est que le socle sur lequel reposait l’ancien ordre s’est effondré. Si, au milieu des années 2010, les Brexiters, Trump et Bolsonaro pouvaient apparaître comme un groupe d’outsiders, défiant l’ordre établi et adoptant une stratégie du chaos, comme le font des insurgés en guerre contre une puissance supérieure, aujourd’hui la situation s’est inversée : le chaos n’est plus l’arme des rebelles, mais le sceau des dominants. » Et de poursuivre : « Quiconque imaginerait (que la conduite de Musk) est une excentricité du milliardaire commettrait une erreur fatale. Les conquistadors de la tech ont décidé de se débarrasser des ancienne élites politiques. S’ils parviennent à leurs fins, l’axe porteur de nos démocraties sera balayé. Les seigneurs de la tech sont bien plus que les Borgia. Comme eux, ils incarnent presque toujours des personnages excentriques qui ont dû briser les codes pour se faire une place. Comme eux, ils se méfient des experts et des élites, de tous ceux qui représentent l’ancien monde et qui pourraient les empêcher de poursuivre leurs rêves. »

Quant à l’intelligence artificielle (IA) qui peut représenter un progrès dans de nombreux domaines, comme par exemple la médecine, l’auteur affirme qu’elle se déploie « sans aucun contrôle aux mains d’entreprises privées qui s’élèvent au rang d’Etats-nations. » Avec des exemples édifiants notamment en matière électorale.

Tous mes amis qui se préparent à des élections feraient bien de lire les lignes consacrées à ce sujet. La politique « à la papa » ne suffit plus. Elle doit obligatoirement prendre en compte les avancées technologiques, comprendre ce qui se prépare pour mieux y répondre.

Giuliano Da Empoli, L’heure des prédateurs, Gallimard, 2025, 19 €.

José Fort