Les Peuples Veulent - Commune

« Les Peuples Veulent » : un internationalisme par en bas

Dans Révolutions de notre temps, le collectif « Les peuples veulent » dessine les contours d’un internationalisme par en bas, fait de luttes, de récits et d’expériences partagées. Vivian Petit revient sur ce manifeste composite, qui relie les soulèvements d’hier et d’aujourd’hui, et interroge ce que pourrait être une solidarité révolutionnaire à l’échelle mondiale.

« Les Peuples veulent » est le nom d’un réseau international, qui vise à mettre en partage les expériences de révolte et de révolution dans le monde ainsi qu’à penser la solidarité internationale. Le collectif prône un « internationalisme par en bas » et c’est au nom de ce principe que des rencontres sont organisées depuis 2019. Des révolutionnaires issus des comités de résistance au Soudan peuvent ainsi échanger avec des féministes chiliennes ou des Syriens qui ont connu l’insurrection contre Assad et la mise en place de conseils locaux dans les villes libérées. Des participants aux mouvements de base dans les quartiers populaires de Mexico rencontrent des paysans libanais et irakiens, des indigènes d’Amérique et des jeunes habitants des villages insurgés du Sri Lanka. Des activistes investis dans les luttes écologistes en France et aux États-Unis dialoguent avec des féministes iraniennes et des militants engagés contre le néo-colonialisme en Afrique de l’ouest. Signé du collectif « Les peuples veulent », l’ouvrage Révolutions de notre temps récemment publié en français aux éditions Zones est à la fois le fruit de ces rencontres et leur prolongement. Ce manifeste internationaliste a été rédigé par soixante personnes issues des cinq continents. Il est paru en arabe, en espagnol, en français et en anglais.

Le premier mérite du livre est de rendre compte d’expériences et de situations singulières. Une partie des discussions qui ont nourri la démarche se sont tenues dans l’exil. Alors que la figure de l’exilé est souvent dépolitisée à gauche, il ne s’agit pas pour le collectif de réduire la migration à sa seule dimension humanitaire. Aussi, il serait absurde de revendiquer une « liberté de circulation » pour celui ou celle qui ne peut pas retourner dans son pays car il y est menacé de mort. L’attention portée aux exilés ne peut pas non plus être réduite à sa dimension exotique, l’attrait pour une culture enrichissante. Dans le rapport aux exilés, il s’agit aussi de se rencontrer et de percevoir l’autre comme porteur d’une histoire politique et parfois d’une expérience révolutionnaire.

Tout au long du manifeste, ses rédacteurs insistent sur le partage des expériences qui permet de se méfier du dogmatisme, des rigidités tactiques ou de la fétichisation d’un mode d’action. Les contextes et les temporalités varient, rien n’est efficient en tout temps et en tout lieu. La force d’un mouvement réside dans l’expérimentation de nouvelles hybridations, l’articulation de moyens pluriels, le sens qui leur est donné et le but poursuivi. « En Birmanie, écrivent-ils, le mouvement de résistance pacifiste pour la démocratie s’est transformé en lutte armée avec le soutien d’une diaspora qui collecte des fonds par le biais d’événements queers et de jeux vidéo en ligne. Les révolutionnaires libanais-es ont créé des coopératives autogérées tout en essayant d’investir des organisation professionnelles. » Si des enseignements peuvent être tirés des situations, aucune vérité n’est immuable. Pour ce qui est de l’élaboration d’une stratégie, il s’agit de « faire des plans mais les dessiner au crayon ».

Le constat est celui de la montée du fascisme, des durcissements autoritaires et des proclamations fréquentes d’états d’exception face aux menaces, réelles ou inventées, intérieures ou extérieures. C’est dans ce contexte que se révoltent des populations marginalisées par leurs positions sociale, raciale ou de genre. Quand ces marges, telles les intouchables en Inde ou les indigènes en Équateur, sont rejointes par des pans de la population pourtant plus intégrés à l’ordre social, alors l’élaboration commune a lieu. Si ceux qui sont désignés comme « les dissidents des centres » doivent être particulièrement attentifs aux préoccupations des marges, il ne s’agit pas de se ranger derrière l’autre ou d’idéaliser la position des plus opprimés. Le manifeste constate que « les rencontres n’ont lieu que quand elles transforment les deux partis ». Pas plus qu’il n’existerait de modèle de révolution fixe, aucun sujet n’est révolutionnaire en soi. Aussi, la jonction entre différents secteurs n’a pas toujours lieu. En France, en 2005 et en 2023, les révoltes dans les quartiers populaires furent peu rejointes et les expressions de solidarité furent rares. Lors du mouvements des Gilets jaunes, peu de travailleurs syndiqués ont participé aux blocages et aux manifestations. À l’inverse, en Équateur et en Inde, partant de mobilisations déclenchées respectivement par les indigènes et les intouchables, les populations mobilisées ont obtenu le retrait des réformes contestées dans la lutte avec ceux et celles qui les avaient rejointes.

L’ouvrage se penche sur les limites des soulèvements qui ont traversé le monde ces deux dernières décennies, auxquels ont participé une partie des rédacteurs et des rédactrices. Des régimes ont été renversés en  Égypte, en Tunisie, en Ukraine. Des gouvernements sont tombés au Liban, au Sri Lanka, en Irak. Pour autant, les insurrections n’arrivent à empêcher ni les retours à l’ordre ni l’arrivée du pire, nouvelle dictature ou invasion militaire. Les hypothèses développées dans Révolutions de notre temps semblent prolonger certaine déjà présentes il y a plus de dix ans dans les livres parus à La Fabrique et signés du « Comité invisible », appellation qui permit de consigner les réflexions d’une partie du mouvement autonome en France. Le grand public a surtout retenu le nom du premier de ces ouvrages, L’insurrection qui vient, en raison de son instrumentalisation par les services de renseignement qui déboucha sur la piteuse affaire dite de Tarnac. C’est cependant à la deuxième publication du Comité invisible, titrée À nos amis, que nous pensons aujourd’hui. En 2014, dans le contexte des « printemps arabes », ses rédacteurs écrivaient : « quelque grands que soient les désordres sous le ciel, la révolution semble partout s’étrangler au stade de l’émeute. Au mieux, un changement de régime assouvit un instant le besoin de changer le monde, pour reconduire aussitôt la même insatisfaction. Au pire, la révolution sert de marchepied à ceux-là mêmes qui, tout en parlant en son nom, n’ont d’autre souci que de la liquider. Par endroits, comme en France, l’inexistence de forces révolutionnaires assez confiantes en elles-mêmes ouvre la voie à ceux dont la profession est justement de feindre la confiance en soi, et de la donner en spectacle : les fascistes. L’impuissance aigrit. »

Une dizaine d’années plus tard, à partir des discussions entre celles et ceux qui ont participé à plusieurs de ces soulèvements, Révolutions de notre temps prolonge la réflexion. Le manifeste internationaliste cite l’exemple des villes de Syrie auto-administrées par les conseils locaux mis en place par les insurgés, qui servirent à assurer le fonctionnement et l’autogestion des hôpitaux, des moulins, des centrales électriques et à organiser les distributions alimentaires. Cependant, les rédacteurs du texte semblent s’étonner qu’en situation, les insurgés n’aient jamais considéré que ce mode d’organisation pût constituer un avenir politique plus viable que celui prôné par les représentants autoproclamés de la révolution. À l’inverse, ils désignent la révolte au Soudan comme l’exemple d’une situation où les comités de base d’un mouvement se sont affirmés en tant que pouvoir révolutionnaire. En effet, au Soudan, de 2013 à 2023, les comités de résistance ont servi à organiser à la fois les mobilisations massives contre la dictature et l’entraide populaire. Après le départ du dictateur Omar al-Bashir, des centaines de ces comités, opposés à la décision de certains opposants de participer au Conseil de transition civil et militaire, ont rédigé puis voté la charte pour l’établissement de l’autorité du peuple, prônant une démocratie civile et la participation de tous aux décisions politiques. Cependant, cette expérience et la confiance du peuple en ses propres forces n’ont pas empêché la guerre et la famine qui ont fait suite à la révolution. Celles-ci sont notamment liées aux rivalités entre les différents pouvoirs militaires et aux interventions extérieures.

Face aux invasions et aux instrumentalisations des révoltes sur fond de tensions internationales, le manifeste internationaliste se tient à distance de la géopolitique de plateau télé comme des proclamations abstraites, des références au droit international ou à des libertés formelles dont la jouissance n’est jamais garantie. On lit notamment : « que la Déclaration universelle des droit de l’homme ait été proclamée en grande pompe par les Nations unies la même année que la Nakba en Palestine veut tout dire. L’universalisme libéral est le rival apolitique de l’internationalisme. Il prêche que les droits humains sont inaliénables, mais il les refuse au plus grand nombre. »

Pour ce qui est des alliances géopolitiques, il ne s’agit pas pour « Les peuples veulent » de condamner moralement le fait que des insurgés acceptent un soutien étatique pour assurer leur survie. Il est par ailleurs logique que les Ukrainiens et les Irakiens ne perçoivent pas l’OTAN de la même façon, et que le Hezbollah jouisse de plus de sympathie à Gaza qu’auprès des insurgés syriens réprimés par lui. Cependant, l’un des principes éthiques d’un internationalisme par en bas est le refus du campisme, cette capacité à se ranger dans le camp d’un oppresseur au nom du combat contre un ennemi plus grand. Les manifestants irakiens qui scandaient « Ni États-Unis ni Iran » en 2019 sont donc un exemple pour « Les peuples veulent ».

À ce refus du campisme, s’ajoute la question de l’efficacité de la lutte dans un contexte de mondialisation des échanges. Pour désigner la globalisation de la domination du capital et des instances internationales, l’imposition de la forme de l’État-nation au monde entier suite à la colonisation et une relative continuité dans la dimension policière des régimes, c’est  le terme « Empire » qui est utilisé, à la suite de Toni Negri et de la revue Tiqqun. En opposition à des pouvoirs mondialisés, l’internationalisme doit cependant se doter d’un ancrage local. Il s’agit de se rencontrer, de se comprendre, de s’inspirer des expériences des autres, de se coordonner et d’être solidaires en actes pour éviter que l’internationalisme ne soit qu’« une chanson nostalgique, ou l’occasion de sympathiques rencontres pour une élite militante cosmopolite. » Dans Révolutions de notre temps, nous lisons donc : « Nos territoires sont imbriqué dans des logiques de production transnationales. Toute la puissance d’une proposition politique locale repose aujourd’hui sur sa capacité à se penser comme faisant partie d’un maillage planétaire de résistances et de soulèvements. ».  

Tout en restant conscients de la dimension globale du pouvoir, et en s’organisant en conséquence, il s’agit de prendre appui sur des expérimentations territorialement situées et de construire des foyers de lutte locaux sans chercher à singer les formes du pouvoir que l’on combat. En 2014, le Comité invisible considérait déjà que « l’expression la plus erronée de cette tragédie de la symétrie » réside dans la volonté d’« opposer à l’Empire diffus, structuré en réseau, mais tout de même doté de centres de commandement, des multitudes, tout aussi diffuses, structurées en réseau, mais tout de même dotées d’une bureaucratie à même, le jour venu, d’occuper les centres de commandement. ». Le Comité invisible considérait que « marquée par une telle symétrie, la révolte ne peut qu’échouer – non seulement parce qu’elle offre une cible facile, un visage reconnaissable, mais surtout parce qu’elle finit par prendre les traits de son adversaire. »

Si s’organiser de la même manière qu’un ennemi plus fort accroît le risque de défaite, cela peut aussi favoriser le contrôle de la lutte par les forces les plus à l’aise avec l’exercice d’un pouvoir vertical. C’est entre autres pour cette raison que le manifeste internationaliste insiste sur l’importance de l’éthique, de l’évaluation des risques que l’on prend pour soi et pour les autres. Les modes d’action doivent être réfléchis collectivement et il s’agit de toujours garder contact avec ce qui nous a mis en mouvement. La décision du recours aux armes incombait moins aux insurgés syriens qu’à l’armée du régime décidant de massacrer les manifestants. Il en est de même de certains anarchistes ukrainiens passés du mouvement de Maïdan à la constitution de brigades liées au Ministères de la défense contre l’envahisseur russe. Pour autant, le collectif « Les peuples veulent » insiste sur le fait que la lutte armée ne doit jamais devenir l’unique horizon de la lutte.

Le plus souvent, le recours aux armes dépossède les population civiles de leur pouvoir d’agir. Il conduit aussi à des alliances regrettables et à l’acceptation de soutiens étatiques, jamais désintéressés. Il ne s’agit pas de condamner moralement le fait que certains ont dû s’allier avec l’OTAN, l’Union Européenne, la Turquie ou le Qatar pour se défendre à l’arme lourde face aux chars de Poutine ou d’Assad, mais d’analyser les effets d’un tel soutien et de se demander à quelles conditions il aurait été possible de s’en passer. Pour dépasser cette contradiction, l’ouvrage met en discussion une hypothèse résumée par le slogan « Seuls les peuples sauvent les peuples ». Ainsi, le recours aux armes pourrait être retardé voire rendu superflu par une solidarité l’internationaliste qui désactiverait la force armée de l’ennemi, par les désertions, les sabotages ou les blocages des flux qui alimentent ceux qui menacent d’un massacre.

Comme le collectif le précise à l’aune des expériences révolutionnaires de certains de ses membres, de nombreuses questions demeurent non résolues. Avec honnêteté et sans dogmatisme, plusieurs de ces interrogations sont énumérées : « Comment protéger les pouvoirs populaires naissants du risque de la guerre civile ? Existe-t-il une alternative à la prise d’armes ou s’agit-il d’un horizon inévitable de la révolution ? L’établissement d’un pouvoir révolutionnaire à l’échelle « nationale », en lieu et place de celui que nous combattons, est-il une étape indispensable pour rendre le changement irréversible ? Faut-il au contraire consolider partout le pouvoir populaire pour éviter sa mise au pas par un nouvel appareil d’État, fût-il révolutionnaire ? Nous n’avons pas les réponses à ces questions, que tant de révolutionnaires ont déjà posées. »

 Le collectif à l’origine de l’ouvrage se méfie de toute théorie unique mais aussi des stratégies unificatrices qui risquent surtout d’uniformiser : « Chercher une théorie qui donnerait la formule secrète de la victoire est une impasse. Il n’y a que des expérimentations, des paris et des compositions stratégiques plus ou moins fertiles. » Il s’agit moins de regrouper que de mettre en réseau, de partager les expériences vécues. Cette tentative est résumée dans une métaphore : « Au lieu de voir les étoiles séparées dans le ciel, nous pouvons les mettre en constellation. »

À côté des jalons posés et des questions inscrites avec humilité, d’autres interrogations viennent à la lecture. Premièrement, existe-il des pistes pour susciter un désir massif envers cet internationalisme par en bas dans un contexte de montée des nationalismes et d’accroissement des tensions entre les États ? Comment éviter que le désintérêt constaté au sein des gauches occidentales lors des révolutions au Soudan et en Syrie soit reconduit au prochain soulèvement dans un pays du Sud ? Comment soutenir un peuple sans soutenir son régime quand les deux sont attaqués en même temps comme c’est aujourd’hui le cas en Iran ?

Les rédacteurs et les rédactrices de l’ouvrage sont entre autres inspirés par l’histoire du féminisme en Amérique latine, des comités de résistance au Soudan, des conseils locaux en Syrie et du mouvement autonome en France. Ils se méfient à juste titre de l’État, des formes de gestion de population et de l’ordre international, qui n’est souvent que le prolongement des rapports de force entre États et entre armées. Pourtant, la question de savoir comment régler les problèmes engendrés par la société industrielle comme les effets du réchauffement climatique, la propagation rapide des pandémies ou le risque d’accident nucléaire, sans planification étatique et internationale semble ardue.

L’analyse « par en bas » aide à comprendre précisément les forces et les faiblesses des révoltes ou des résistances civiles. Elle permet aussi de ne pas réduire la révolte contre Kadhafi à la reprise en main de la situation par l’OTAN ou de ne pas résumer les mobilisations en Afrique de l’ouest à « l’arrivée au pouvoir de juntes pro-russes ». Dans l’action, l’internationalisme par en bas aide à trouver des prises sur les situations tout en se situant à distance des analyses géopolitiques caricaturales, qui mènent souvent aux prises de position binaires et cyniques. Pour autant, nous pouvons nous demander à la lecture si le partage d’expériences locales ou nationales est suffisant. L’accroissement des tensions mondiales et le risque de guerre généralisée dans un contexte où les ressources se raréfient et où l’accumulation du capital s’exerce de moins en moins en Occident, n’imposent-ils pas de garder aussi une analyse globale ?

Enfin, et cela s’explique probablement en partie par la composition d’un collectif constitué essentiellement par les rencontres, nous trouvons peu de choses dans le manifeste internationaliste à propos des luttes ouvrières en Inde, au Bangladesh ou en Chine, qui constituent pourtant les ateliers du monde et les principaux regroupements d’ouvriers. De manière générale, les luttes ouvrières structurées par les organisations historiques sont quasiment ignorées. Alors que le mouvement des Gilets jaunes et les révoltes dans les quartiers populaires sont évoqués, les grèves et les manifestations pour les retraites ne sont pas mentionnées. Tout en se refusant à définir un sujet révolutionnaire fixe et fantasmé, « Les peuples veulent » semble accorder plus d’importance aux luttes structurées en dehors des lieux de travail. Ce parti pris semble entrer en corrélation avec une grille de lecture qui repère des « marges » et des « centres », dont certains pourraient être « dissidents ». S’il est pertinent de se méfier de l’identification d’un sujet révolutionnaire qui mène trop souvent à la réification, ces « marges » semblent par ailleurs trop peu définies.

Tout en laissant de nombreuses questions encore ouvertes, Révolutions de notre temps offre des témoignages précieux et des bases importantes pour (re)penser l’internationalisme. À ce titre, l’ouvrage mérite d’être discuté largement et il est souhaitable que le travail entrepris soit prolongé par les membres des « peuples veulent » comme par de nombreuses autres personnes.

Révolutions de notre temps, Manifeste internationaliste, Collectif Les Peuples Veulent, Zones, 2025.

Vivian Petit