L’écrivain François-Henri Désérable a publié en 2022 L’Usure d’un monde, récit de son voyage en Iran, et vient de faire paraître Chagrin d’un chant inachevé, celui de son périple sur les traces de Che Guevara. Commune a voulu l’interroger sur ces deux itinéraires très politiques dans un monde en proie aux flammes.
Bonjour François-Henri Désérable. Merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Si j’ai souhaité échanger avec vous, c’est d’abord parce qu’il y a deux ans vous avez fait paraître L’Usure d’un monde, le récit de votre voyage en Iran à la fin de l’année 2022, au plus fort des manifestations qui faisaient suite à la mort de Mahsa Amini, jeune femme kurde battue à mort par la police des mœurs. Je suppose que vous étiez particulièrement informé du mouvement Femme, Vie, Liberté comme de sa répression avant votre voyage. Cependant, est-ce que des choses vous ont étonné ?
J’ai été étonné par l’ampleur du mouvement Femme, Vie, Liberté. Avant de partir, je pensais que seules quelques femmes osaient braver l’interdiction de sortir tête nue. Or sur place, dans les grandes villes, à Téhéran, à Ispahan, à Chiraz, ce que j’ai vu, c’est autre chose : une foule de jeunes femmes, parfois très jeunes, qui marchaient au vent, sans voile, en plein jour – en dépit des risques qu’elles encouraient. Et puis j’ai été frappé par l’immense défiance à l’égard du régime, que les Iraniens semblaient rejeter en bloc. La plupart des gens que j’ai pu croiser sur ma route, entre Tabriz et le Baloutchistan, honnissaient la République islamique.
On décrit souvent les Iraniens comme épris de poésie, prêts à réciter les vers d’Omar Khayyam, Rûmî ou Hafez à la moindre occasion. Même s’il y a peut-être là quelque chose de l’ordre du cliché, comme à chaque fois qu’on prétend établir une généralité à propos d’un peuple, est-ce que le rapport à la poésie et à la littérature occupe une place particulière dans l’opposition à la dictature en Iran ?
Vous avez raison, il faut se méfier des raisonnements par induction, qui consistent à tirer des conclusions générales à partir de quelques observations isolées. Mais comme au Chili, où il n’y a pas une rue qui n’ait déjà été cartographiée par un poète, comme à Rostov-sur-le-Don, en Russie, où j’ai vu des contrôleurs du tramway renoncer à verbaliser des resquilleurs capables de réciter des vers de Pouchkine, les Iraniens sont un peuple de poètes. C’était déjà le cas dans les années cinquante, quand Nicolas Bouvier traverse l’Iran avec son ami Thierry Vernet. Ils font inscrire un quatrain de Hafez en persan sur la portière gauche de leur petite Fiat Topolino :
Même si l’abri de ta nuit est peu sûr
et ton but encore lointain
sache qu’il n’existe pas
de chemin sans terme
Ne sois pas triste.
« Pendant des mois, écrit Bouvier, cette inscription nous servit de Sésame et de sauvegarde dans des coins du pays où l’on n’a guère sujet d’aimer l’étranger. » Et il ajoute qu’en Iran, « l’emprise et la popularité d’une poésie assez hermétique et vieille de plus de cinq cents ans sont extraordinaires. Des boutiquiers accroupis devant leurs échoppes chaussent leurs lunettes pour s’en lire d’un trottoir à l’autre. Dans ces gargotes du Bazar qui sont pleines de mauvaises têtes, on tombe parfois sur un consommateur en loques qui ferme les yeux de plaisir, tout illuminé par quelques rimes qu’un copain lui murmure dans l’oreille. Jusqu’au fond des campagnes, on sait par cœur quantité de « ghazal » d’Omar Khayam, Saadi, ou Hafez. Comme si, chez nous, les manœuvres ou les tueurs de La Villette se nourrissaient de Maurice Scève ou de Nerval. »
C’est toujours le cas aujourd’hui : je n’ai pas croisé un seul Iranien qui n’était pas en mesure de me réciter au moins quelques vers de Hafez. L’une des rencontres qui m’a le plus marqué : celle d’une jeune fille, à Ispahan, très impliquée dans les manifestations contre le régime des mollahs, et qui se préparait à l’éventualité de la prison en apprenant par cœur des dizaines et des dizaines de vers. Si jamais on l’arrêtait, si on la privait de sa liberté, de sa dignité, de sa famille, de ses amis, voilà au moins une chose, me disait-elle, qu’on ne pourrait pas lui prendre : les poèmes qu’elle avait appris par cœur et qu’elle se réciterait en attendant la mort, ou la liberté.
En rencontrant des Iraniens de différents âges, sexes, ethnies et classes sociales, avez-vous constaté des différences dans les façons d’exprimer leur opposition à la dictature ? Vous ont-ils parlé de ce à quoi ils aspiraient, au-delà de la chute du régime ?
Les sunnites aspirent à ne pas être discriminés ; les baha’is à ne pas être persécutés pour leur foi, traités comme des citoyens de seconde zone ; les jeunes à pouvoir se tenir la main dans la rue sans être interpellés pour « comportement immoral » ; les journalistes à exercer leur métier sans risquer la prison, le harcèlement et l’exil ; les homos à aimer sans avoir à craindre la pendaison publique ; les universitaires à pouvoir penser, débattre, contredire, sans être radiés et réduits au silence ; les femmes, tout simplement, à marcher libres, cheveux au vent, sans risquer la prison ; les prisonniers à ne pas être torturés, etc. Liste non exhaustive. Mais ceux qui portent ce combat avec la plus grande intensité, ceux qui paient comptant, sans assurance-vie, ce sont les jeunes – les lycéens, les étudiants. Et cette lutte, ils la mènent à mains nues.
Récemment, alors que la propagande israélienne prétendait ne s’attaquer qu’au régime iranien et soutenir la population, des figures de l’opposition à la République islamique ont pris position contre la guerre et les bombardements israéliens. Le réalisateur Jafar Panahi, condamné à six ans de prison en 2010 pour avoir participé à des manifestations contre le régime, a tenu à affirmer qu’ « Israël a violé l’Iran et devrait être jugé dans un procès international en tant qu’agresseur de guerre ». Les syndicats iraniens ont déclaré que « la prétention d’Israël à ne pas être hostile au peuple iranien n’est qu’un mensonge et de la propagande politique ». Le Tudeh, parti communiste iranien officiellement interdit par le régime depuis les années 80, a publié une déclaration commune avec le Maki, parti communiste israélien, contre « l’agression israélienne continue dans la région et la dernière attaque contre l’Iran ». Enfin, quatre prisonnières politiques (dont une condamnée à mort) détenues dans la prison d’Evin ont publié un communiqué où elles affirment que « soutenir Israël ou s’appuyer sur sa puissance destructrice (…) est une marque de honte et de corruption morale. » Ces positions, d’opposition à Israël, de soutien aux Palestiniens et de refus de toute intervention militaire étrangère sont-elles partagées par les Iraniens opposés au régime que vous avez rencontrés ?
J’ai traversé l’Iran fin 2022. C’était avant le 7 octobre – avant que Netanyahou et l’extrême-droite messianique ne donnent à ce pogrom ignominieux une réponse aveugle, méthodique, indiscriminée et disproportionnée, transformant la bande de Gaza en champ de ruines : une opération qu’il faut bien qualifier, a minima et si l’on est complaisant, de nettoyage ethnique, et, si l’on abandonne les euphémismes diplomatiques, de génocide. Mais fin 2022, Israël et la Palestine, en Iran, ce n’était pas un sujet.
Cela dit, ce qui m’a frappé, c’est la distinction que les Iraniens font, avec une intelligence politique admirable, entre leur pays et leur régime. L’amour profond qu’ils ont pour l’Iran, pour sa culture, sa langue, sa poésie, et le mépris, la haine parfois, qu’ils vouent aux mollahs, à leur appareil répressif et à leur vision desséchée d’un islam bureaucratique et brutal. On sentait partout cette scission : entre le peuple et l’État, entre l’Histoire millénaire et la théocratie sclérosée. Mais surtout, ce que j’ai compris, c’est que l’immense majorité des Iraniens ne souhaitent pas que ce régime tombe sous les bombes de Washington ou Tel Aviv. Ce qu’ils veulent, c’est s’en débarrasser eux-mêmes, à leur manière. Ils ont la mémoire vive du coup d’État de 1953, orchestré par la CIA et le MI6, qui a brisé la démocratie naissante de Mossadegh. Ils savent ce que coûte une ingérence étrangère, même quand elle prétend défendre la liberté.
Dans votre dernier livre, Chagrin d’un chant inachevé, vous racontez un autre voyage, votre traversée de l’Amérique latine il y a dix ans, sur les traces de Che Guevara, inspiré du fameux voyage à motocyclette qu’il avait effectué alors qu’il n’était qu’étudiant en médecine. D’où vous sont venues l’idée de ce voyage et celle d’écrire ce livre ?
C’est venu de « la contemplation silencieuse des atlas », pour citer encore une fois Nicolas Bouvier. De la puissance d’évocation des toponymes – en particulier des toponymes sud-américains. Vous lisez sur une carte les noms de Cuzco, de Valparaiso, d’Ushuaïa, de Caracas, etc., vous les prononcez à voix basse comme une incantation, et déjà le voyage a commencé. Jusqu’au jour où vous n’avez plus qu’une envie : aller voir tout cela de plus près, pour de vrai.
Ensuite, il a fallu choisir un itinéraire. J’avais lu le récit de Guevara, j’avais vu Carnets de voyage, le film de Walter Salles. Ce qui m’intéressait dans le périple de Guevara et son ami Granado, c’est le processus, lent et implacable, de transformation intérieure. Au départ, ce sont deux jeunes hommes avides de grand air, de rencontres, d’ivresse, de poussière. Deux jeunes hommes qui prennent la route pour prendre la route, pour vivre une aventure et voir du pays. Et puis, au fil des kilomètres, quelque chose en eux se fissure, le monde les rattrape : les lépreux abandonnés, les mineurs accablés, les paysans spoliés… Ce ne sont plus des images exotiques, ce sont des visages, des voix, des histoires qu’ils ne peuvent plus oublier. Je voulais, moi aussi, éprouver cette ligne de fracture, non pas pour devenir révolutionnaire, mais pour voir si le voyage, débarrassé de ses oripeaux touristiques, pouvait encore être une école du réel.

Au début des années 50, ce voyage avait permis au jeune Guevara de prendre conscience des ravages de l’impérialisme, des inégalités économiques et de la nécessité d’une révolution. Quel a été l’effet sur vous de la traversée des mêmes régions six décennies plus tard ?
Ce que le Che a vu comme une révélation, moi, je l’ai vécu comme une répétition. Lui découvrait l’injustice ; je constatais sa persistance. En traversant l’Amérique latine à moto, Guevara est passé de l’observation à l’indignation, puis de l’indignation à l’action. Moi, j’ai traversé les mêmes terres avec un carnet Moleskine et un passeport français. Davantage que transfiguré, j’ai été fissuré. Pas tant par la brutalité du réel que par le vertige de mon impuissance. Mais contrairement au Che, ce n’est pas la politique qui m’anime : c’est la littérature. Le Che a vu l’injustice et a choisi la lutte armée : j’ai choisi l’encre et quelques feuilles de papier. Je crois davantage à la phrase juste qu’au Grand soir. À ce moment fragile où, entre deux lignes, quelque chose vibre, se déchire et s’éclaire. Il y a moins de panache, sans doute. Mais ça fait moins de morts.
Dans Le Figaro, Nicolas Ungemuth a semblé scandalisé par votre ouvrage. Il y qualifie le Che d’« idole pour tee-shirts uniquement portés par des punks à chien », de « tocard », de « loser », de « dingue » et, reprenant les mots de Jean Sévillia, de « psychopathe sanguinaire ». Vous attendiez-vous à déclencher une telle réaction ?
Oui. Il suffit aujourd’hui d’évoquer le Che sans le réduire à « l’idole pour tee-shirts » et certains crient aussitôt à la canonisation bolivarienne. Il y a des figures qu’on ne peut plus convoquer sans provoquer un spasme pavlovien chez les éditorialistes à cravate. Et puis les contempteurs du Che noircissent tellement le tableau de ses quelques méfaits qu’on dirait un Soulages au carré. Ce qui les scandalise, au fond, c’est qu’il était un rêveur. Vous connaissez son credo : « Soyez réalistes : demandez l’impossible ». À une époque où la seule utopie tolérée est celle de la croissance, l’idée qu’un homme ait pu vivre et mourir pour une idée, même si cette idée fut parfois sanglante, paraît obscène. Je ne cherche ni à l’absoudre, ni à le glorifier. Mais ces critiques, je les avais anticipées, puisque – désolé de me citer –, j’écris dans Chagrin d’un chant inachevé :
« À ceux qui n’ont rien connu des convulsions de l’Histoire et se pincent le nez en entendant le nom de Che Guevara, à ces beaux esprits qui ne manqueront pas de faire remarquer que vouloir renverser le pouvoir par les armes est violent et que la violence n’est jamais, en aucun cas, sous aucune circonstance, une solution, rappelons seulement ce que disait l’évêque brésilien Hélder Câmara :
« Il y a trois sortes de violence.
La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième, qui la tue. »
Tout est dit dans ces quelques lignes, non ?
(Cela dit, cette critique politique de Nicolas Ungemuth ne change rien à l’estime que je lui porte en tant que critique littéraire – je ne pourrais pas en dire autant de tous les journalistes du Figaro).
Au début de votre dernier ouvrage, vous expliquez avoir préféré acheter un sac à dos plutôt que d’« investir dans la pierre » et d’acquérir des meubles. Votre ami Quentin, qui vous accompagne au début de ce voyage, semble s’amuser du fait de « voyager au lieu de s’installer bourgeoisement ». Vous insistez sur votre amour des chemins de traverse et votre conception du voyage, que vous opposez au tourisme. J’aimerais débattre avec vous de ces affirmations. Le voyage initiatique, formateur, semble l’héritier du « grand tour » pratiqué par les aristocrates aux dix-septième et dix-huitième siècles, dont découle le terme « tourisme ». À cette époque comme aujourd’hui, le voyage permettait de collectionner des anecdotes que l’on pouvait ensuite raconter et valoriser. Une telle expérience permet aussi de développer un art de la distinction, comme un certain nombre de compétences communicationnelles qui permettront de s’adapter à tout type de situation. Tous ces usages sont socialement situés et la majorité des grandes écoles encouragent ou obligent aujourd’hui leurs étudiants à passer un an à l’étranger. D’ailleurs, au cours de votre traversée de l’Amérique latine, votre ami Quentin doit vous quitter car il est admissible à l’oral d’un concours très sélectif qui peut lui ouvrir les portes d’une carrière de diplomate. Finalement, plutôt que d’entrer en opposition, tout cela n’est-il pas complémentaire au sein d’un mode de vie bourgeois ?
Vous touchez là où ça gratte : au croisement de l’idéalisme mal rasé et du privilège bien repassé. Le voyage est souvent un produit dérivé du capital culturel, de même que le « grand tour » des aristocrates était une répétition générale du pouvoir : on apprenait à lever son verre à Florence, à danser la valse à Vienne, à s’habiller à Londres. Aujourd’hui, on ne part plus pour se perdre, mais pour revenir en ayant « fait l’Asie ». C’est le sac à dos comme propédeutique au leadership. Celui que je trimballe est lesté de contradictions, et j’ai bien conscience que le vagabondage à 2 000 euros l’aller-retour est un privilège d’occidental, muni d’un passeport que les douaniers considèrent avec une relative bienveillance. Mais je préfère encore errer avec mes doutes et mes ambiguïtés plutôt que de m’asseoir confortablement sur mes certitudes. Et puis que voulez-vous que j’aille faire d’un deux-pièces à Levallois-Perret quand je peux avoir pour balcon les cimes himalayennes ?
Merci beaucoup de vos réponses. Souhaitez-vous ajouter une dernière chose ?
Libérez Boualem Sansal !

Chagrin d’un chant inachevé, François-Henri Désérable, Gallimard, 2025, 20 €.
Propos recueillis par Jean Baudry
Photographie Claire Désérable
