Ancien espoir du football, Mathieu Tulissi Gabard raconte, dans un premier roman, une année passée en centre de formation. À travers une prose poétique scandée de voix multiples, Footboys explore l’enfermement, l’exploitation et la virilité forcée. Un texte rageur et organique.
Né en 1986, Mathieu Tulissi Gabard est performeur, danseur, acteur, poète et écrivain. À la fin des années 2000, il a participé au sein de la Parole Errante, théâtre de Montreuil fondé par Armand Gatti, aux créations Didascalies se promenant seules dans un théâtre vide et La Rose blanche. Dans les livres qu’il a ensuite publiés, il a souvent fait entendre des voix d’ordinaire étouffées ou ignorées. CRA – 115 propos d’hommes séquestrés, paru en 2019, est défini comme « un ouvrage de poésie-documentaire relayant les propos de personnes sans-papiers enlevées, séquestrées, torturées et déportées par l’État français ».
Le premier roman de Mathieu Tulissi Gabard, intitulé Footboys, vient de paraître aux éditions Gallimard. Le texte est inspiré de son expérience de footballeur et surtout d’une année d’adolescence passée au sein d’un centre de formation. D’abord repéré par Saint-Étienne quand il avait 12 ans, c’est à Montpellier qu’il passera une saison, de ses 15 à ses 16 ans. Vingt ans plus tard, l’auteur décrit les vies d’adolescents considérés comme des marchandises et achetés à leur famille pour évoluer en vase clos, face à des dirigeants qui les méprisent et un entraîneur qui les humilie.
La forme adoptée par l’écrivain dans Footboys, le style oral d’une prose poétique (le texte fut parfois lu en public ces derniers mois), permet d’entre-couper le récit des monologues d’autres personnages : la mère, le père, les coéquipiers et un éducateur atypique, pour qui l’émancipation des jeunes et le plaisir du jeu ont encore un sens. Le narrateur raconte la situation de ces joueurs à qui l’on fait comprendre qu’ils sont l’actif d’une entreprise, ces jeunes fraîchement majeurs majoritairement abandonnés à l’issue de leur formation, et la minorité d’entre eux qui finiront par avoir accès au contrat professionnel avant d’être revendus.
Le texte nous laisse imaginer l’immaturité qui découle de la situation de ces êtres élevés hors sol, l’exploitation des jeunes corps, les maltraitances éducatives, l’enfermement, l’isolement en non-mixité masculine. Lorsqu’une jeune fille est invitée dans les dortoirs, le sexe est aussi un sport collectif. Les rapports ne semblent pas plus contraints que profondément désirés. Quant à lui, le narrateur rencontre d’autres personnes, il se passionne pour la musique, fait le mur pour assister à un concert de Noir Désir. Peut-être à l’aube d’une carrière professionnelle, il annonce en fin de saison qu’il quitte le centre de formation. Les dirigeants semblent estomaqués et prêts à divers accommodements. Mathieu pourrait habiter seul, sa copine le rejoindre et le club lui payer des cours de guitare. Sa décision est prise, il quitte Montpellier et finira dégouté du football.
Les décennies suivantes, il évoquera parfois ces souvenirs lors de séances de psychothérapie. Le narrateur l’explique : « L’écriture remue des choses de l’enfance et l’adolescence et réveille ma colère, un sentiment d’injustice et des traumatismes. Comme si j’avais déterré un ours ! »
Pendant longtemps, l’ancien footballeur s’est demandé s’il avait « bien fait d’arrêter ». À cette question lancinante, il a aujourd’hui substitué d’autres interrogations, sur lesquelles se clôt l’ouvrage :
« qu’a-t-on fait de nous ? qu’a-t-on fait à ces enfant ?
dans quelles conditions d’abandon, de détresse et de maltraitance nous a-t-on conduits, entretenus, laissés ?
je me suis toujours fixé sur le symptôme, et je ne voyais pas le terrain
qu’a-t-on fait de nous ? »

Footboys, Mathieu Tulissi Gabard, Gallimard, 2025, 18 €.
Vivian Petit
