Dossier 137 — Commune

Dossier 137 : la fiction qui instruit le procès de l’impunité

Dans son film Dossier 137, Dominik Moll met en scène une inspectrice de l’IGPN — la police des polices — chargée d’enquêter à la suite d’une plainte d’un gilet jaune pour violence policière. Le film remonte la chaîne des responsabilités jusqu’au tir de LBD qui brise une vie. Des discours administratifs à l’usage des vidéos, le film met à nu les dénis et la mécanique de l’impunité.

Dossier 137[1] est un film de fiction : cette fiction consiste à organiser, autour de personnages fictifs, tous les registres du cinéma documentaire comme du reportage journalistique, tant dans ses formes cinématographiques que dans son contenu factuel. Et si le scénario en parait relativement simple et linéaire, cette ligne-là ouvre à de vastes perspectives sociales.

Point de départ du scénario : la plainte déposée auprès de l’Inspection Générale de la Police Nationale par la mère d’un jeune homme grièvement blessé et définitivement mutilé lors de la répression du mouvement des Gilets jaunes, en décembre 2018. Une actualité récente et un certain nombre de faits irrécusables : un mouvement incontestablement populaire dans tous les sens du terme, affrontant un pouvoir politique décrit par tous les responsables policiers comme « en panique ».

L’esthétique des images de reportage est utilisée : des silhouettes de tous âges et de toutes conditions, arborant, sur des photographies jouant du noir et blanc ou du contre-jour, le signe jaune fluo de leur appartenance. Des groupes ou des foules, rassemblés ou dispersés dans une énergie commune, avec en fond de scène la symbolique de l’Arc de triomphe en-haut d’une avenue majestueuse entièrement investie par les manifestants. Les fumerolles, au ras du sol, des grenades lacrymogènes, leur remontée en l’air et les effets sur une foule déstabilisée et asphyxiée. En face, la ligne compacte d’une police casquée et surarmée. Esthétique du reportage, mais aussi esthétique des épopées populaires[2] dans la ligne des représentations historiques des soulèvements, puisque selon la formule de Michel Foucault :

On se soulève, c’est un fait ; et c’est par là que la subjectivité (pas celle des grands hommes, mais celle de n’importe qui) s’introduit dans l’histoire et lui donne son souffle. (…) Tous les désenchantements de l’histoire n’y feront rien[3].

Dans le film, ces images vrillent sur le retournement d’un policier casqué qui vient de jeter un pavé sur une foule pacifique. Et l’on reconnaît son visage, dans un bureau, face à une enquêtrice de l’IGPN. Le personnage de l’enquêtrice remplit exactement le rôle qu’on peut attendre d’une Inspection, créée dès le XIXe siècle (en 1854 pour l’Inspection Générale des Services concernant le territoire national et trente ans plus tard, en 1884, pour l’IGPN concernant la région parisienne), dont les deux éléments seront fusionnés par le Ministère de l’Intérieur en 1986. Il s’agit bel et bien d’enquêter sur les cas de manquement à la déontologie policière signalés au service. Mais ces enquêtes sont confiées … à des policiers. Et le conflit d’intérêts est, dès l’origine, patent. L’enquêtrice de cette fiction est en quelque sorte l’idéal-type (pour reprendre la formule de Max Weber) de ce conflit d’intérêt. Elle est décidée à remplir la fonction pour laquelle elle a été officiellement nommée. C’est-à-dire qu’elle refusera de remplir la fonction à laquelle elle est officieusement assignée : participer à l’impunité de ses collègues.

Elle a face à elle (c’est-à-dire contre elle) tous les échelons de la hiérarchie, des flics de base subjectivés à la violence à la représentante de la Préfecture, en passant par le syndicat de police « Concorde » (où l’on reconnait le syndicat d’extrême-droite Alliance), par ses anciens collègues de la Brigade des Stups (incluant son ex-conjoint) et ses actuels supérieurs administratifs. C’est dire que ce personnage, n’existant dans le film lui-même qu’à titre de pure exception, demeure un personnage de fiction destiné à fixer une sorte d’idée régulatrice de ce que devrait être le comportement d’une inspectrice de l’IGPN digne de ce nom. Le scénario est donc très clair : en aucun cas il n’exonère l’IGPN de ses manquements massifs à la déontologie et de sa responsabilité dans l’impunité policière, dont elle est déjà accusée par Amnesty International autant que par le Conseil de l’Europe et par l’ONU. Au contraire, le personnage de l’inspectrice dresse contre l’institution un véritable acte d’accusation.

Toutes les dépositions des plaignants sont parfaitement concordantes : une mère dont le fils adolescent est mutilé cérébralement à vie, la sœur du jeune homme révoltée et traumatisée, et son copain témoin des violences qu’il a subies, lui-même mis en garde à vue, puis assigné en comparution immédiate, et condamné. Les vidéos familiales prises dans la voiture qui les emmène de Saint-Dizier à Paris pour la manifestation, viennent non seulement faire contrepoint à la tragédie qui va suivre, mais mettre en évidence la simplicité joyeuse et spontanée de leur participation au mouvement. D’autres vidéos, parfaitement semblables à celles qui ont circulé à l’époque des faits, montrent les traques policières des manifestants désarmés, poursuivis et tabassés dans un lavomatic.

Le huis-clos du bureau de l’inspectrice met le spectateur face à la déposition de la mère, aide-soignante emmenée par ses enfants à la manif, comme à une occasion de monter ensemble découvrir la capitale dans un moment festif. Mais elle dit aussi la motivation profonde de cette participation : si venir manifester est un moment festif, ce n’est pas seulement par l’occasion qui s’offre de visiter Paris, mais par ce désir commun de faire reconnaître la dégradation des conditions de vie et les injustices sociales dont atteste le mouvement des Gilets jaunes. Loin de ce huis-clos, on a vu précédemment l’inspectrice, hors de son temps de service, traverser en voiture les espaces vibrants des ronds-points réappropriés par les manifestants, le gilet jaune mis sur son pare-brise comme un laisser-passer solidaire. Après cette séquence, le plan rapproché sur cette mère défaite dans l’espace du bureau, racontant simplement les faits qui ont précédé et suivi l’agression de son fils, en dit plus long que n’importe quel discours sur l’usage illégitime de la violence d’État.

Une photo, prise par les jeunes gens avant l’agression à la tombée de la nuit, offre incidemment l’indice d’une fenêtre d’hôtel éclairée. La piste qu’elle ouvre à l’enquêtrice la conduit à une femme de chambre noire susceptible d’être témoin. Une filature s’engage, à l’encontre de ce standard de l’enquête policière : pas de course folle ou de cascade hallucinante, mais, de métro en couloir, l’arrivée dans l’allée sombre d’un quartier populaire où s’engage un dialogue en terrain hostile. Disant en quelques mots ce que représente la police pour une femme des quartiers populaires soumise au racisme et aux discriminations. Le lendemain, l’enquêtrice recevra sur son portable la vidéo qui montre les faits : deux policiers tirant au LBD sur un jeune homme pacifique au coin d’une rue, puis revenant le cogner du pied alors qu’il est au sol.

Les faits sont accablants, les policiers reconnus et parfaitement identifiés. Confrontés à la vidéo, même déstabilisés, ils maintiennent des dénis insoutenables et conservent leur arrogance. Et si l’enquêtrice parvient, par une course contre la montre avec les autorités, à les faire mettre en garde à vue, ils en ressortiront le lendemain, à son insu. On aura le temps de les voir, depuis la fenêtre de son bureau, attendus dehors par leurs collègues, sous les applaudissements. C’est elle qui sera convoquée par sa supérieure, incriminée pour n’avoir pas fait état d’un « conflit d’intérêt » : elle est originaire de la même ville que les plaignants.

Le film, avec un calme et un sang-froid irrécusables, s’organise pour une large part autour d’extraits de procès-verbaux. Des faits, seulement des faits, et l’émotion ne peut que naître de leur énoncé. Il captive aussi par les moyens classiques du thriller, toujours mis au service d’une préparation rigoureusement documentée. Et la direction d’acteurs est à cette aune : tous impeccables, à l’égal de l’enquêtrice[4], depuis son adjoint gagné par l’effarement jusqu’au responsable de section s’enfonçant dans une hostilité hautaine. Depuis la mère passant de l’incompréhension désespérée au mépris glacé du système, jusqu’au jeune homme qu’on voit sur la dernière séquence, attestant, sur le modèle des photos frontales de Gilets jaunes mutilés, de la réalité de sa trajectoire brisée. Élocution difficile, jeune visage mutilé et pensée définitivement ralentie par l’atteinte cérébrale du LBD, il dit, dans un effort de calme et de sourire, une réalité dont atteste à lui seul l’état physique de son visage et de sa voix.

Pour qui a assisté au procès courageusement intenté par Laurent Théron, militant pacifique éborgné par le CRS Alexandre Mathieu lors des manifestations contre la loi Travail avant même le mouvement des Gilets jaunes, pour qui a vu la juge interroger le CRS avec mansuétude et la victime comme un délinquant, pour qui a entendu le verdict de l’acquittement pour un tir de LBD[5] lancé dans toutes les conditions de la faute professionnelle absolue prouvée devant la salle par des experts mal à l’aise, ce film est une énième confirmation de l’impunité structurelle qui affecte, comme une maladie, l’institution policière (et, dans la même ligne, une large part de l’institution judiciaire. Les sociologues Fabien Jobard et Olivier Fillieule publient en 2021 Politiques du désordre, la police des manifestations en France. On peut y lire, à propos de la manifestation du 16 novembre 2019 commémorant le premier anniversaire du mouvement des Gilets jaunes :

L’objectif ce jour-là n’est à l’évidence pas de « maintenir l’ordre » en permettant aux manifestants de se déployer en sécurité, mais plutôt de punir les personnes présentes. (…) La manifestation du 16 novembre 2019 n’est pas une aberration dans un paysage qui serait par ailleurs marqué par une pacification tendancielle de la violence dans les manifestations de rue. Elle constitue plutôt un parangon d’un processus de brutalisation du maintien de l’ordre à l’œuvre depuis le milieu de la décennie 2010, qu’attestent les chiffres effarants de blessés, mais aussi plusieurs décès[6].

L’ouvrage montre comment la gestion par le pouvoir des attentats de 2015 et l’état d’urgence qui s’en est suivi ont provoqué une montée en puissance de l’institution policière :

Lorsque le mouvement contre la loi El Khomri se déclenche au printemps 2016, peu après la première prorogation de la loi de 1955 sur l’état d’urgence, puis lorsqu’éclate le mouvement des Gilets jaunes deux ans et demi plus tard, ni le politique ni les directions centrales ne sont en mesure d’adresser aux forces de police des consignes de retenue dans l’usage de la force[7].

Et il en déduit une véritable « ancillarité » du pouvoir à l’égard des forces de l’ordre, dont l’anthropologue Didier Fassin montrait déjà en 2011[8] la violence structurelle et la subjectivation raciste. Cette dépendance servile, s’accroît, dans le film, de ce que tous les officiers de police interrogés par l’enquêtrice qualifient de « panique » du pouvoir. Panique, manifestement, de la part des dirigeants politiques néolibéraux, de ne plus pouvoir remplir la fonction assignée par leurs commanditaires, celle de la domination sociale. 

La manière dont le scénario – et son traitement dans la réalisation –  abordent avec une rigueur imparable toutes les facettes de cette fabrique de l’impunité policière dans un film grand public, ne peut qu’inspirer un peu plus encore que du respect : de la reconnaissance.

Christiane Vollaire


[1] De Dominik Moll, coscénarisé avec Gilles Marchand.

[2] Voir le travail photographique de Serge d’Ignazzio, ouvrier photographe qui documente, depuis les Gilets jaunes, un très grand nombre des manifestations actuelles (notamment autour de Gaza).

[3] Michel Foucault, « Inutile de se soulever ? », Le Monde, 11-12 mai 1979, in Dits et écrits II, Gallimard, 2001, p.793.

[4] Jouée par Léa Drucker.

[5] Voir notamment, à ce sujet, le travail du collectif Désarmons-les, constitué de victimes des violences policières.

[6] Olivier Fillieule et Fabien Jobard, Politiques du désordre, la police des manifestations en France, Seuil, 2021, p. 10-11.

[7] Ibid., p. 146

[8] Didier Fassin, La Force de l’ordre, Seuil, 2011.