La Femme la plus riche du monde de Thierry Klifa, cruauté délirante d’un vrai faux biopic au cinéma


« L’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase… »

Thierry Klifa revisite l’affaire Bettencourt en en faisant un récit vif, grinçant et étonnamment juste. Derrière la farce et les excès, le film laisse voir les failles d’une famille et celles d’une époque.

Il n’y a qu’un univers où l’on ne doit jamais parler d’argent, au fond, c’est celui des riches. Lorsqu’on demande à Marianne Farrère (masque de Liliane Bettencourt), interprétée par la toujours juste Isabelle Huppert dans le dernier film de Thierry Klifa, si elle est « la femme la plus riche du monde », elle répond qu’elle n’aime pas l’adjectif et qu’elle préfère « fortunée » (adjectif qui semble avoir plus partie liée avec les forces célestes de la déesse Fortune et qui paraît plus « élégant » sans doute).

Il y a certainement des facilités dans cette farce grinçante sur un long épisode des années 2010 qui avait défrayé la chronique (le déchirement de la richissime famille Bettencourt, la doyenne Liliane Bettencourt tombant sous le charme d’un photographe homosexuel et séducteur, François-Marie Banier, et lui faisant des dons mirobolants d’argent, au point de provoquer un procès familial ; l’accusation invoquant l’abus de faiblesse exercé par celui qui était présenté comme un moderne imposteur – imposteur mettant sa séduction et sa bouffonnerie en bandoulière, en lieu et place d’austérité, nouveau mélange de Dom Juan et de Sganarelle à la place de Tartuffe…).

Une procédure interminable, un déchirement violent d’une famille (mère et fille) ont duré pendant des années sous l’œil de la presse amusée. Très vite, la gourmandise du grand public est devenue insatiable. Tous les ingrédients du bon spectacle obscène étaient réunis : le voyeurisme (la manipulation d’un parasite, l’un des plus vieux rôles qui soient), l’implosion d’une famille d’autant plus intéressante qu’elle était la plus riche de France – à la tête de l’industrie de luxe des cosmétiques L’Oréal, « l’argent, c’est de la mousse » disait spirituellement François-Marie Banier. Il faut ajouter l’arrière-fond libertin : celui qui soutirait de l’argent était un aventurier apparemment sans scrupule, passant pour manipulateur, mais aussi un artiste, écrivain brillant et familier en sa jeunesse d’Aragon, de Cocteau (dont il a retranscrit les conversations dans ses Dialogues interrompus, Flammarion, 2024). Car le parasite était aussi un touche-à-tout de la littérature, de la peinture et finalement de la photographie qui lui a permis de s’attirer les faveurs de ses présumées victimes par l’attrait de ses portraits photographiques, de son charme et de ses provocations… Le film montre la ruse de l’intrus, sa conscience de la vulnérabilité première des ultra-riches : l’ennui. Le milieu dans lequel le parasite fait irruption a tous les attributs de la monotonie : tenue où rien ne dépasse, agenda immuable, conseils d’administration momifiés, mobilier « de goût », mondanités répétitives, propos convenus et formules toujours prévisibles. Il suffisait de faire exploser tout cela, d’apporter insolence, fantaisie et ce qu’il faut de transgressions inattendues. D’où la transformation et la modernisation de la maison et des costumes ; d’où les virées dans des lieux « mal famés ». Après une nuit agitée, la femme la plus riche du monde rentre, titubante, sous l’œil effaré de sa famille à la table du petit déjeuner, le matin. « Enfin, je m’amuse »… Le dernier ingrédient : le jeu des sentiments. Être le seul vrai ami de « la femme la plus riche du monde » isolée de tous, même de sa famille – car l’argent isole aussi… Il s’agit alors de la flatter, de multiplier les taquineries séductrices. Isabelle Huppert joue un personnage fort et fragile de victime consentante ; et Laurent Laffitte peut cabotiner en restant crédible dans son rôle de fou du roi – ou de fou intéressé de la reine…

Il se trouve donc que le film de Thierry Klifa est plutôt une bonne surprise. Ce n’est pas un « biopic », comme il y en a eu désormais beaucoup ces dernières années. Impossible de garder les noms, l’exactitude factuelle des événements. Donc, comme autrefois, on a l’avertissement prudent : « Toute ressemblance… ». Sans cette mention, le film aurait été interdit par les descendants. Mais personne n’est dupe. Ce n’est même pas un film « à clé ». « L’affaire Bettencourt » est présentée avec d’autres noms et des épisodes inventés ; cependant la trame est aisément reconnaissable.

Mais le succès de ce film dans la production française ne s’explique pas uniquement par l’annexion d’une histoire qui avait aguiché le public pendant des années (à preuve son succès déjà dans l’adaptation d’une série Netflix… Quel bonheur de voir la haine et la violence, les influences occultes dans l’univers des milliardaires, sur fond de mœurs, de corruption, de manipulation d’une vieille dame)… Pression morale, jeu de séduction et trafic d’argent à l’américaine…

Il se trouve que ce film évite les écueils américains du genre : les bons et les méchants, l’exhibitionnisme, la violence morale gratuite, le pathos, l’argent roi glorifié…

On peut y voir deux raisons.

La première est vraiment cinématographique : c’est une fable morale et cruelle, rythmée, portée par un dialogue constamment incisif (et qui sonne juste – des emprunts à des dialogues réels), interprétée par des comédiens qui s’amusent (Laurent Lafitte, à contre-emploi, dans un rôle de vieux dandy permanenté, cynique et provocateur, qui sait chaque fois jusqu’où il peut aller trop loin ; Isabelle Huppert dans le rôle de la vieille dame digne devenant joyeusement vieille dame indigne – et le duo fonctionne très bien – ; Marina Foïs en fille blessée et revancharde ; et tous les seconds rôles très convaincants…). Excellente scansion du film par des interventions sous forme de fausses interviews, en plateau (les monologues de mise au point du théâtre classique), des protagonistes un à un (chacun livrant tour à tour sa vérité – jusqu’au majordome humilié, comme tous les domestiques de la maison… majordome qui explique les causes et les conséquences de son enregistrement caché sur magnétophone de toute cette comédie familiale atroce). Tout le monde ici, au fond, a raison – ou a ses raisons… Le propos en est moins drôle (mais il n’est pas là pour faire rire) et il est plus complexe… 

La seconde raison relève du témoignage indirect et cruel sur la postérité des années Mitterrand, la fin de la présidence Chirac… C’est l’arrière-fond historique et politique : le passé qui ne passe pas, la bourgeoisie à principes qui essaie de garder ses valeurs dynamitées par une fin du XXe siècle qui a tout bousculé, une entrée chaotique dans le XXIe siècle (les modes qui font table rase du passé, l’homosexualité qui n’est plus clandestine – et les transgressions se multiplient dans le cercle familial qui vacille)… et le rapport trouble à l’histoire… Les années 1940 qui refont surface, le pater familias bonhomme rattrapé par sa jeunesse de collaborateur – avec ses liens de jeunesse avec Mitterrand, Bousquet en arrière-fond et le reste… Tout cela provoque la stupeur dans la partie juive de la famille (qui s’aperçoit qu’elle a été utilisée comme caution). On sent les corruptions par cet argent qui « écrase », comme disait François Mitterrand en 1971… L’art est peut-être plus intéressant que les affaires (même si on se vit comme artiste manqué – ce qui est le cas du parasite… ce qui lui permet de faire jouer à sa protectrice le rôle de mécène, comme autrefois…) ; le film suggère les contradictions d’une gauche qui s’achète une vertu mais qui dépend encore du monde prétendument honni des puissances de l’argent… Cette toile de fond du film peut passer inaperçue. Mais elle l’élève au-dessus du divertissement joyeux adapté d’une saga qui avait passionné les foules. Un ancien lieu commun sexiste disait : « La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a ». Changement de cap. Ici « la femme la plus riche du monde ne peut donner que ce qu’elle a » – c’est-à-dire de l’argent, qui n’est pas, selon une autre formule consacrée, « le nerf de la guerre »… mais l’assurance d’une guerre des nerfs, parfois d’une guerre sans merci tout court, à l’échelle d’une famille – et à l’échelle, autrement, de l’ensemble de la société.

Romain Lancrey-Javal

La Femme la plus riche du monde, Thierry Klifa, novembre 2025.