En signant Sales nouvelles, sa première parution, Hadrien Timon Rouyard, intervenant en institutions psychiatriques, brosse le portrait d’effroyables déviants. Il inscrit ses pas dans ceux de Barbey d’Aurevilly, Huysmans, Apollinaire ou Wittkop et livre un texte à la fois dandy et sadien. Entretien.
Comment vous est venue l’idée d’écrire sur la folie érotique ?
Je pense que l’érotisme est le thème qui nous vient naturellement quand on n’a plus rien d’autre à écrire, et à un esprit provocateur et impuritain comme le mien. J’étais pour ma part, après m’être occupé vingt ans de littérature, trois autres ouvrages dans le tiroir, arrivé à suffisamment de style pour me permettre un sujet extérieur au pronom personnel, bien qu’il soit utilisé dans ces nouvelles, un peu par tic… À vrai dire, ces nouvelles étaient récréatives à mon véritable travail littéraire.
Dans la vie, vous êtes intervenant auprès de patients d’institution psychiatrique. Est-ce que c’est une source d’inspiration du livre ?
Un prétexte… Sachez seulement que tous ceux sur qui j’écris existent, et sont parmi nous. Je n’ai aucune imagination, l’ennui l’a entièrement dévorée, l’imaginaire est toujours victime de faits.
Une lectrice de Sales nouvelles écrit : « J’ai eu plusieurs hauts-le-coeur pendant ma lecture, c’est dire l’impact physique que les mots devenus images peuvent avoir. » Avez-vous écrit dans ce but, susciter l’effarement ? Qu’est-ce que ça vous fait de choquer certains lecteurs ?
J’ai déjà eu vent de cette somatisation de la lecture, souvent féminine, je crois pouvoir le dire. N’étant pas gastroentérologue, je ne saurais m’y intéresser plus que ça. Ceci dit, j’aimerais citer Bloy, en la faveur de ces lecteurs : « […] les mots ne sont pas seulement des combinaisons alphabétiques ou des aventures de gueuloirs, mais les plus vivantes réalités. »
On ne se rend absolument plus compte de ce qu’est le style, et à quel point il a été puissant, et qu’il ne règne plus que par son absence aujourd’hui. Le style doit être le maître-étalon par lequel on peut juger de la qualité d’un texte, et en trouver dans tout et n’importe quoi, c’est ne pas savoir l’identifier. Pourtant, tout est stylé aujourd’hui : « trop stylé ! », comme on le dit à propos de n’importe quoi. C’est bien que ça doit manquer quelque part.

Vous avez justement un style bien à vous et qui en même temps s’inscrit dans les pas de grands devanciers. Quelles sont vos références littéraires ?
Autres que celles citées plus haut, je suis profondément, à mon détriment parfois, imprégné de toute une tradition française encore éblouissante sous l’empoussièrement de notre époque, comme Montherlant, Morand, Dietrich, Cau, Sachs, Rebatet (le pornographe), Drieu la Rochelle, Malaparte, et puis Proust, Châteaubriand et nous pouvons ainsi remonter dans les siècles pendant longtemps…
Une autre lectrice écrit que vous avez « une prose moderne, presque insolente, mais traversée par un regret ancien, celui des hiérarchies disparues, des lieux qui commandaient le respect, des gestes qui avaient leur poids. » Est-ce que vous vous reconnaissez dans ce portrait ?
Ce portrait est digne d’un auteur, pour celui qui le fait, je n’y rajouterai donc pas de notes de bas de page. Mais si ça entend par là que je suis réactionnaire, alors oui. Et l’une des morts de la littérature, de nos jours, est sa date de péremption. L’industrie du livre, culturelle en général, à laquelle travaillent tant d’acteurs, en la personne d’influenceurs, plébiscite un nombre monstrueux de livres sans la moindre valeur, où les bons seront désormais noyés, dans l’histoire contemporaine des Lettres.
Vos personnages sont tous animés par une certaine forme d’élégance désabusée : diriez-vous que ce livre porte aussi sur le thème du dandysme ?
Ce thème est en filigrane dans l’intégralité de mes textes, sans jamais que ce mot ne soit prononcé. Vous connaissez la formule de Brummell quand un homme le complimenta pour l’élégance de son costume : C’était avant que vous l’ayez remarqué !
Comment travaillez-vous vos textes, et quelle est votre pratique de l’écriture : quotidienne, nocturne, de temps à autre, en dilettante ?
Dilettante ! Surtout pas… Pour tout vous dire, j’écris dès le réveil, dans la position du poirier retourné horizontal, c’est sportif mais il s’est écrit une somme de 2 400 pages comme ça, les connaisseurs sauront laquelle.
Enfin, quel est votre prochain projet d’écriture ?
Il est déjà écrit, tout est déjà écrit, comme je le disais au début de cet entretien. Il s’agit de récits qui n’attendent qu’à être signés… Avis aux armateurs !

Hadrien Timon Rouyard, Sales nouvelles, Éditions des Lumières, 2025, 106 pages, 16 €.
