Jaurès et Barrès, deux France face à face

En 1938, dans Commune, Claude Morgan revient sur la relation singulière entre Jaurès et Barrès, deux adversaires que le respect et l’admiration empêchent de se réduire en ennemis. Tous deux viennent du monde des lettres — Jaurès, agrégé de philosophie ; Barrès, auteur du Culte du moi — mais tout, ou presque, les oppose dans leur manière d’habiter l’histoire, le peuple et la nation. Morgan dit à la fois leur proximité d’origine et l’abîme qui les sépare.

Dans le Parlement d’avant 1914, deux hommes, deux députés se dressaient passionnément l’un contre l’autre, se livraient un duel de tous les instants. Bien au delà des préoccupations électorales, ils poursuivaient leur émouvant dialogue, débattaient de la guerre et de la paix, de la religion, de la culture. Et chacun faisait appel aux forces profondes qui étaient en lui, qu’il sentait bouillonner en lui comme un flux irrésistible.

Jaurès, fort de tout l’amour qu’il éprouvait pour les hommes vivants, forts de sa fraternité, de sa passion de la justice, Jaurès dont la voix profonde et vibrante était la voix même de la classe ouvrière qui réclamait le droit à la vie, Jaurès avec sa pureté de cœur pareille à celle d’un enfant. En face de lui, Barrès. En face de ce Jaurès massif, puissant, qui savait déchaîner et dominer l’orage de la foule, Barrès avec son physique ingrat, ses gestes gauches et son abord distant, semblait un homme de bibliothèque. Et il l’était en effet. Car c’est dans les livres et les traditions du passé qu’il avait puisé toute sa culture. Alors que Jaurès s’enrichissait chaque jour par son contact avec le peuple, Barrès vivait uniquement de la pensée des morts.

Bien qu’on ait beaucoup écrit sur sa personne et sur son œuvre, Barrès est en réalité bien peu connu parce qu’il ne s’est vraiment livré que dans ses Cahiers posthumes. Il y apparaît absolument sincère, avec toutes ses contradictions, ses partis pris, ses injustices intolérables, mais aussi avec ce goût de la méditation et du repliement sur soi-même qui était l’une des marques de son esprit. Barrès nous révolte quand il insulte le grand romancier et le cœur généreux que fut Zola.

Pour l’éternité, ose-t-il dire, vous voulez placer Zola (au Panthéon) non loin de Hoche et de Marceau, entre Victor Hugo et Berthelot ? Ne sentez-vous pas qu’il y a là véritablement une inconvenance ?

La seule inconvenance était dans le langage de Barrès qui jugeait en sectaire et en fanatique. Mais écoutez-le décrire avec amour la douce et lente Moselle qui serpente entre les vergers lorrains, écoutez-le vous parler naïvement de son impuissance à vivre : c’est alors que Barrès apparaît réellement humain pour la première fois. Dans ses Cahiers, il nous semble obsédé par son grand adversaire et, malgré ses critiques, il l’admire obscurément.

Jaurès, écrit-il, n’a pas les couleurs brillantes d’un Lamartine. Il ne vous enlève pas. Nulle allégresse légère. Son discours est une locomotive puissante qui passe, emportant un chauffeur, deux si vous voulez, en sueur.

Et encore :

Ce Jaurès, ce puissant esprit que je dis, que nous disons absurde, c’est une imagination reine dans les territoires de l’avenir comme d’autres dans les territoires du passé.

Léon Blum rapporte qu’au lit de mort de Jean Jaurès, assassiné non par un homme, mais par toute une classe égoïste et haineuse, il rencontra Barrès qui lui dit en lui serrant la main : « Votre deuil est le mien. » Il n’était pas comme Maurras aveuglé par la haine et il avait toujours ressenti une attirance profonde pour le grand tribun qui possédait tout ce dont il était lui-même dépourvu : la foi dans la vie, la confiance dans la destinée de l’homme, l’amour désintéressé de l’immense foule des travailleurs.

Que valait la pauvre philosophie de Barrès en face de cette vaste construction, parfois utopique, mais généreuse et puissante, qu’avait édifiée Jaurès ? Il semble que Barrès lui-même en avait senti l’insuffisance. A chaque instant il laisse entrevoir son impuissance à vivre. Il était enchaîné par la tradition, enchaîné par les morts.

En politique, avoue-t-il, je n’ai jamais tenu profondément qu’à une seule chose : la reprise de Metz et de Strasbourg. Tout le reste, je le subordonne à ce but principal. Pour juger tout événement, pour apprécier chaque projet législatif, je me demande : nous fera-t-il plus fort ? Orientera-t-il nos pensées vers la frontière du Rhin ? Ce sont là des idées que je tiens de ma petite enfance, d’un grand-père officier de la Grande Armée et des images de la guerre qui se sont fixées dans mon esprit, en Lorraine et en Alsace, quand j’avais huit ans…

Tout le reste ? répond Jaurès. Mais c’est précisément cela qui compte, car c’est le bonheur humain, c’est la joie de vivre. Tout le reste, c’est la vie ! Barrès vivait hors du réel. Là où Jaurès voyait avec horreur la guerre, les massacres, les souffrances, Barrès ne se représentait que l’héroïsme. Je ne crois pas que ce fût chez lui du cynisme comme chez un certain nombre d’intellectuels d’aujourd’hui dont René Benjamin est le plus clair exemple, lui qui osa célébrer Mussolini comme le poète lyrique le plus génial de ce siècle¹. Mais il y avait chez Barrès un défaut d’imagination et même un défaut d’observation. Il ne vivait pas sur un plan humain. Il parcourut toute l’Espagne et rien ne lui resta des misères de l’Espagne. Il ne rapporta de son voyage que des états d’âme, une vision poétique toute intérieure.

L’insuffisance de sa doctrine, Barrès l’a bien sentie lorsqu’il écrit :

J’allais me trouver à l’étroit. Je sens que depuis des mois je tourne du nationalisme au catholicisme. C’est que le nationalisme manque d’infini.

Il manque surtout d’humanité. En réalité, Barrès a toujours souffert de son isolement.

Le culte des morts, déclare-t-il, est-ce un culte individuel, un culte que l’individu institue pour lui-même et utilise pour lui seul, qui consisterait en états intérieurs et qui serait librement construit par moi ? Heureusement non, j’en mourrais d’angoisse. Les morts ? Ils sont mes choses sacrées. Je les honore en communauté avec les vivants.

Que voyait-il dans la cérémonie de la messe ? Il allait s’agenouiller au milieu de ses frères inconnus.

Je ne suis plus seul. Ils ne sont plus seuls. Plus seuls à souffrir, à nous battre contre la vie, à être exilés. Nous faisons partie de la même équipe. Je vois que c’est une grande chose.

Et Barrès exaltait l’« âme en commun » des bâtisseurs de cathédrales. Cette communion fraternelle avec les hommes, Barrès était incapable de la trouver dans la vie. Aussi la cherchait-il dans le passé. Il était tout entier tourné vers le passé. Jaurès, au contraire, était tourné vers l’avenir. Jaurès ne se préoccupait pas de lui-même. Il avait donné tout son cœur aux autres hommes. Il vivait pour leur bonheur. Il vivait pour que la justice soit faite, la vérité proclamée. Il n’avait pas d’autre passion que la justice et la vérité. Il s’était débarrassé de l’égoïsme. Voilà ce qui le rendait si fort. Voilà ce qui emportait son esprit si haut.

— Croyez-vous, disait-il à Barrès, que ce soit satisfaisant, une patrie dont si peu jouiront, une patrie où cette place Stanislas n’est pas la beauté pour tous ? Je crois à une autre société, à un avenir où tous jouiront de la beauté…

Mais Barrès ne comprenait rien à un tel langage. Il méconnaissait entièrement le peuple et tenait les ouvriers pour des êtres d’une espèce inférieure.

— Dès l’instant que vous apprendrez à un homme à penser, dès l’instant qu’il a pris une conception plus large de l’univers et de la vie, il ne peut plus accepter un certain sort. Il y a des gens qui veulent qu’un cordonnier apprenne à jouir de la Joconde ; il ne voudra, dès lors, plus faire de souliers.

Que penserait Barrès aujourd’hui de tous ces métallos qui ont découvert la vie de l’esprit, de ces dizaines de milliers d’ouvriers qui sont avides de lire et d’apprendre et qui se sont créé une conception du monde plus ample et plus riche que bien des jeunes bourgeois au terme de leurs longues années d’études ? Que penserait-il aujourd’hui de l’admirable élan vers la culture qui a transformé le peuple de l’Union soviétique ? Il y avait chez Barrès un peu du préjugé de l’aristocrate envers celui qui travaille de ses mains. Il croyait que la culture est incompatible avec un métier manuel. (Alors qu’au contraire un métier manuel permet souvent de penser tout son saoûl et ne nous oblige jamais à prostituer notre esprit.) Une pareille méconnaissance du peuple empêchait Barrès de concevoir la solidarité.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Solidarité, cela veut dire tenir à, avoir besoin de, cela veut dire dépendance.

Et il ajoute plus loin :


Solidarité ? Roche me dit : « Il n’y a pas un mot dont j’ai plus horreur que solidarité. Quelle immense blague ! Mais je ne veux pas être solidaire ! »

Solidarité ! Pour Jaurès ce mot signifie amour. La solidarité, une immense blague ? Il suffit de parler quelques instants avec un travailleur pour comprendre qu’elle est le ciment du monde nouveau. Elle est la plus grande force de notre époque et aussi sa plus authentique beauté. Pour Jaurès, la haine est stérile, la haine est une arme qui se retourne contre celui qui l’emploie, mais l’élan fraternel des peuples, la solidarité de tous les travailleurs sauveront l’homme de la misère, de la servitude et de la mort. Barrès demeurait fermé à cette espérance. Aveuglé par ses préjugés de classe il n’aurait pu se sentir l’égal d’un ouvrier. Il avait l’habitude de citer en exemple les officiers, les prêtres et les moines, les pionniers coloniaux, ceux qui, selon lui, consacrent leur vie tout entière à une cause plus grande qu’eux-mêmes. Mais connaissait-il la dure existence du mineur qui lutte dans le danger et la misère, les souffrances des travailleurs des fonderies d’acier qui doivent approcher le métal en fusion, la peine de ceux qui triment dans les soutes, de ceux qui déchargent les navires ? Connaissait-il le douloureux, l’incessant effort de tous ceux qui produisent les richesses et les beautés de la terre, les ouvriers ? Non, il ne le soupçonnait pas et voilà ce qui manquait à sa culture.

Jaurès, parce qu’il connaissait et aimait les travailleurs, avait de la nation une idée plus large. La patrie ce n’était pas pour lui que des choses mortes : c’était avant tout le peuple de France. Aussi abominait-il ce nationalisme étroit et agressif qui avait pour seul but le rétablissement d’une frontière.

A mesure que les hommes progressent et s’éclairent, la nécessité apparaît d’arracher chaque patrie aux classes et aux castes pour en faire vraiment, par la souveraineté du travail, la chose de tous.

Ignorer le fait social, ignorer la misère des travailleurs, c’est servir inconsciemment le capitalisme. Car le régime capitaliste a besoin d’écrivains qui ne comprennent pas. Ce n’est pas être injuste envers Barrès que de l’affirmer. Il ne ressembla en rien à un Maurras, ce Maurras qui écrivait dans l’Avenir de l’intelligence : « Nous avons passé sous la verge des marchands d’or qui sont d’une autre chair que nous, c’est-à-dire d’une autre langue et d’une autre pensée », et qui aujourd’hui prend contre le peuple le parti de ces marchands d’or. Barrès n’a jamais trompé personne. Mais il a moins servi la cause de son pays et la cause de l’homme que ne l’a fait Jaurès. Rien de plus émouvant que le duel de ces deux esprits qui représentent deux philosophies, deux humanismes, l’un tourné vers les morts, le second vers les vivants. Duel que l’actualité rend plus poignant encore : car ces deux humanismes sont aujourd’hui aux prises dans une lutte implacable. Il serait intéressant de conter comment le nationalisme égoïste conduit par une pente naturelle au fascisme et à la trahison, et de jalonner le chemin qui relie Barrès, sincère et honnête, aux méprisables rédacteurs français de l’Occident qui chantent la gloire des assassins d’un peuple libre et trahissent non seulement leur pays, mais la cause de l’intelligence. L’abîme est infranchissable entre ceux qui placent au-dessus de tout le maintien de l’ordre existant et feignent de ne voir dans les malheurs de l’Espagne que la destruction de quelques églises et de quelques toiles de maître, et ceux qui placent au-dessus de tout, au-dessus même des Grécos et des Goyas, la simple vie humaine, source de toute richesse, de toute beauté, de toute culture.

Claude Morgan

Commune, novembre 1938