Benjamin Fogel : « Dans le combat contre l’oubli, la fiction peut être un allié de poids »

À l’occasion de la parution de Les évadés du convoi 53 (Gallimard), Benjamin Fogel revient sur un projet à la fois intime, historique et littéraire, consacré à l’histoire de son grand-père et de son grand-oncle, rescapés d’un train de déportation vers Sobibór. Entre travail d’archives, transmission familiale et réflexion sur les puissances de la fiction face aux récits traumatiques, l’auteur interroge les formes contemporaines du devoir de mémoire.


Pour commencer, comment présenteriez-vous ce livre à des lecteurs qui ne l’ont pas encore lu, et quelles étaient les ambitions littéraires qui ont guidé ce projet ?

Les évadés du convoi 53 raconte la déportation de mon grand-père et de mon grand-oncle, en se focalisant sur leur évasion d’un train de la mort en direction de Sobibór, accompagnés de onze camarades. Ce projet était habité par différentes ambitions, de typologies différentes : intime, avec le besoin de raconter l’histoire de ma famille pour pouvoir la transmettre à ma fille ; historique, avec des questionnements sur le chemin que peut emprunter aujourd’hui le devoir de mémoire ; et enfin philosophique, via l’interrogation des forces et les limites de la fictionalisation des récits traumatiques.  

Comment cette histoire s’est-elle transmise dans votre famille, et sous quelle forme vous est-elle parvenue au départ ?

La Shoah, aussi loin dans le temps que je m’en souvienne, a toujours fait partie de ma vie. Il n’y avait pas de non-dit, pas de tabou dans ma famille. Sans rentrer dans les détails, à cause de notre jeune âge, mon grand-père a toujours mentionné sa déportation devant mes cousins, mon frère et moi. À table, il racontait des anecdotes sur le sujet et répondait facilement à toutes les questions qu’on lui posait. Mais c’est à travers ses témoignages pour des institutions que j’ai vraiment pris conscience de la violence qui avait traversé sa vie.

Vous racontez avoir longtemps résisté à l’idée d’écrire sur l’histoire de votre grand-père avant de finalement vous y confronter : qu’est-ce qui a fait basculer ce refus en nécessité d’écriture ?

Au bout d’un moment j’ai réalisé que le devoir de mémoire primait sur mes angoisses et ma peur de ne pas être légitime – que l’on puisse penser que j’exploitais l’histoire de ma famille pour faire de la littérature. Peu importe ce que j’en pensais, il s’agissait de problématiques personnelles que je devais mettre de côté pour me focaliser sur ce qui compte : transmettre l’histoire.

À la fin du roman, vous remerciez à la fois l’équipe des éditions Gallimard, des chercheurs, et la base de données du Mémorial de la Shoah : comment s’est organisée concrètement la phase de recherche pour ce livre, et comment le travail s’est-il réparti entre ces différentes ressources ?

La phase de documentation s’est divisée en plusieurs étapes, chacune s’appuyant sur des sources différentes. En premier lieu, j’ai synthétisé, avec l’aide de mon père, tout ce que Paul nous avait transmis, au cours de sa vie. Ensuite je me suis plongé dans la documentation liée à l’histoire des treize évadés, à commencer par les témoignages de mon grand-père, puis j’ai élargi mes recherches avec la documentation sur la Shoah en général, avec un focus sur les camps français de Drancy et Beaune-la-Rolande. Enfin j’ai pu approfondir avec des éléments récoltés auprès du Mémorial de la Shoah et des archives Arolsen en Allemagne.

Comment avez-vous travaillé concrètement avec la matière historique (archives, récits, témoignages) pour en faire un matériau narratif sans le figer ni le trahir dans sa transformation en fiction ? Et à quel moment, dans ce processus, sentez-vous qu’un document ou un témoignage cesse d’être une source pour devenir un élément pleinement fictionnel ?

J’ai l’impression qu’une source ne devient jamais une matière fictionnelle. Mais plutôt que toutes les sources peuvent, sans en modifier le fond et le sens, être retraitées comme une matière narrative. Je ne me demandais jamais si la documentation pouvait nourrir la fiction, mais plutôt si la mise en fiction pouvait nourrir la documentation et faciliter sa transmission.

Votre passage de la fiction spéculative à un récit plus ancré dans une histoire familiale et située modifie-t-il votre rapport à ce que la littérature peut “faire” du réel ?

Je dirais que ce passage au roman historique entérine plutôt mon approche. Qu’il s’agisse de reconstituer le passé ou d’imaginer le futur, il s’agit toujours pour moi d’incarner le réel. Les grands romans dystopiques s’inscrivent certes dans la science-fiction, mais participent pleinement pourtant à l’idée que la littérature fait le réel, à l’instar de 1984 de George Orwell. Avec ma trilogie de la Transparence, j’ai étonnamment l’impression d’avoir autant parlé du monde réel qu’avec Les évadés du convoi 53. Ça confirme pour moi que la fiction sert avant tout de fondation pour déployer un discours sur le monde.

Dans votre travail, la dimension collective semble parfois primer sur les figures individuelles : est-ce une manière de déplacer la mémoire hors du registre de l’héroïsation ? 

La question du collectif est au cœur de tous mes romans. C’est pour cela que je privilégie toujours la forme chorale. C’est l’ensemble des voix qui érigent le roman. À mes yeux, la vie et donc les romans ne peuvent pas exister dans l’individualité. Dans Les évadés du convoi 53, c’est moins l’héroïsme de Sylvain Kauffmann qui compte que la manière dont celui-ci rejaillit sur les autres déportés pour les embarquer dans le collectif.

Benjamin Fogel en 2020.

Le fait d’intégrer des éléments biographiques et familiaux dans votre travail change-t-il votre rapport à l’autorité du texte, ou à la figure de l’auteur comme “constructeur” du récit ?

La logique voudrait que ce soit le cas, mais en réalité tous mes précédents romans sont également construits sur des éléments biographiques et familiaux, même s’ils ne sont pas présentés comme tels. J’y parle des relations d’emprise que j’ai vécues, de mes ruptures amoureuses, de mes acouphènes. Si c’est plus affirmé ici, le procédé est resté le même pour moi.

Enfin, pour terminer, une question peut être un peu plus large : à l’heure où l’on voit une résurgence extrêmement inquiétante de l’antisémitisme en France et dans le monde, et alors que les derniers survivants de la Shoah disparaissent, comment faire pour que cette mémoire continue de se transmettre, notamment auprès des jeunes générations, et qu’elle ne se transforme pas en simple objet du passé ?

C’est une question assez large et parfaitement nécessaire. Pour moi, elle concerne la transmission de l’histoire en général auprès des nouvelles générations. Je crois qu’il faut que le maximum de personnes puisse s’emparer de leur histoire familiale et des traumas des générations précédentes pour les mettre en lumière. Le devoir de mémoire est l’affaire de toutes et tous. C’est un enjeu aussi intime que politique. Et je crois que dans ce combat contre l’oubli, la fiction peut être un allié de poids.

Entretien réalisé par Victor Laby

Benjamin Fogel, Les évadés du convoi 53, Gallimard, 21€