À l’occasion de la réédition chez Robert Laffont de trois grands romans de Siegfried Lenz — Le Bateau-feu, Une minute de silence et La Leçon d’allemand — Commune revient sur l’œuvre majeure de l’écrivain allemand. À travers La Leçon d’allemand, il explore les racines morales et culturelles qui ont rendu possible le nazisme, mais aussi la puissance libératrice de l’art et de l’écriture.
Il y a l’explicite de ce texte, dont le lecteur pressé se contentera : vers le milieu des années 1950, Siggi Jepsen, jeune homme détenu dans un établissement d’éducation surveillée après une condamnation pour vol et recel d’œuvres d’art, rend copie blanche à sa rédaction d’allemand ayant pour sujet « les joies du devoir ». Sommé de s’expliquer, il explique avoir non pas trop peu, mais trop à dire sur le sujet. Le directeur, qui se pique de psychologie et de pédagogie active, affecte de le prendre au mot et décide de le placer à l’isolement dans l’attente de recevoir son travail achevé, peu importe le temps qu’il y faudra. Finalement, Siggi se met à écrire. Sa production devient torrentielle. Il finit par remplir un nombre énorme de cahiers, passe plusieurs mois à y décrire en détail le traumatisme qu’il a subi de la part de son père, agent de police particulièrement zélé chargé de faire respecter à son voisin et ami d’enfance Max Nansen (dont le modèle semble avoir été Emil Nolde) une « interdiction de peindre », et ayant prolongé cette mission, avec une rigueur obsessionnelle de persécuté, bien après la fin du régime nazi. Traumatisme aggravé par le fait que, petit garçon à l’époque, Siggi était partagé entre son devoir d’obéissance à son père et sa fascination pour le peintre, et plus encore pour ses tableaux. La dérive du père a entraîné une dérive symétrique du fils, tous deux cherchant à s’approprier les tableaux de Nansen, l’un pour les détruire et l’autre pour les protéger. Siggi raconte par le menu toute cette histoire, s’attirant l’attention des psychologues et la sympathie intéressée de l’un d’entre eux, qui cherche à faire de son « cas » le thème unique d’un travail de recherche. À la fin, libéré d’une partie au moins de son fardeau mental, Siggi bénéficie d’une libération anticipée et peut quitter, sous les applaudissements des autres détenus, la maison de redressement.
Cela, c’est l’explicite. Mais comment expliquer alors que le dernier mot de Siggi, tracé avec la pointe de sa chaussure dans le sable au moment de retrouver la liberté, soit le mot « merde » ? Comment expliquer la scène datant des premiers jours de son incarcération, où lui et son compagnon de chambre se paient la tête des psychologues et du directeur dans une scène hilarante qui nous rappelle que Lenz maîtrise tous les ressorts du théâtre comique ? Comment comprendre la véhémence de Siggi face aux jeunes « modernistes » anarchisants qui dénigrent l’expressionnisme et dont l’anti-intellectualisme converge avec celui de la censure antérieure (et qui le livreront à la police) ?
C’est là qu’il faut parler de l’implicite du roman, de ces « silences qui en disent long », comme il est écrit sur la quatrième de couverture de l’édition française. Le père de Siggi n’est pas un militant du parti nazi, ne parle jamais de politique. Seule allusion au NSDAP, les trois insignes arborés par l’intendant des digues, un voisin. Ni le mot nazisme, ni le nom de Hitler ne sont prononcés au long des quelque 450 pages du livre. Par contre, la mère de Siggi exprime sa détestation des « bohémiens » et met à la porte de chez elle un pensionnaire qu’elle a vu victime d’une crise d’épilepsie. Le fils aîné Klaus, qui s’est volontairement mutilé puis a déserté, est renié, sa photo sortie de son cadre est déchirée en grande cérémonie. De même que Hilke, la fille, coupable d’avoir posé demi-nue pour le peintre. Tout cela dans une atmosphère solennelle, raide, impitoyable, clairement paranoïaque, où les valeurs religieuses n’apparaissent pas, remplacées par une sorte de traditionalisme moral indissociable de la figure du père.

Car l’objet de Siegfried Lenz dans ce livre, ce n’est pas exactement le nazisme, c’est le terreau qui a rendu le nazisme possible, les valeurs et les normes qui l’ont précédé et d’une certaine façon produit. Ce qui caractérise cet ensemble de valeurs, c’est l’amour du terroir, de la tradition, amour étrangement dépourvu de toute sensualité, mais aussi et surtout la valorisation de la stabilité et de la solidité. Or à cette façon de voir s’en oppose une autre, plus souterraine et inquiète, vivace dans l’imaginaire germanique et nordique, celle qui perçoit dans la nature non pas des choses inanimées, mais des êtres, des formes en gestation, des mouvements qui s’élaborent, des possibles qui s’esquissent, des structures qui se déstabilisent, tout un jeu de vibrations et de présences muettes qui s’annoncent dans le tremblement des couleurs. Nansen ne cesse de le dire : il faut apprendre à voir.
Or de ce point de vue, Siggi est un excellent disciple. Observateur passionné des animaux et des humains, il ne cesse d’interpréter ce qu’il voit, perçoit des rapports inattendus, des similitudes cocasses. Les corbeaux tiennent conseil, les chiens philosophent entre eux, les vagues hésitent avant de se décider. Son humour, son « Witz », devrait-on dire, est sous-tendu par une sorte d’animisme dans lequel il n’est pas interdit de voir une constante du romantisme germanique. Mais il s’agit moins d’une fuite dans le rêve que d’une forme supérieure de lucidité, et les petites brutes qui lui mènent la vie dure après l’école ne s’y trompent pas. Lui-même enfant, toujours présent dans son petit coin, collectionneur de clés et de serrures, curieux et solitaire, fait penser à l’un de ces lutins ou de ces trolls si présents dans la mythologie scandinave qui, dans cette région frontalière du Danemark, n’a jamais été totalement recouverte par la culture allemande officielle.
Entre ces deux filiations, celle qui le lie à l’autorité et celle qui le lie à l’imagination, ou encore entre le devoir et la fantaisie, la conciliation ne peut se réaliser que de façon très imparfaite, par une inversion du devoir : quoi qu’il lui en coûte, Siggi restera le fils du policier obsédé par l’accomplissement de son devoir. Et il n’aura plus jamais la confiance du peintre Nansen. Mais au terme de ce qu’il faut bien appeler une thérapie par l’écriture, incomplète mais tout de même très bénéfique, ce jeune adulte (il a désormais 21 ans) est en mesure de se donner non pas comme tant d’autres une permission d’oubli, mais au contraire un devoir de lucidité.
« Je voudrais savoir qui cogne à la porte quand il fait de l’orage chez nous et qui force le poêle à cracher des bouffées de fumée frémissante ; et je voudrais savoir pourquoi ils n’éprouvent que mépris pour le malade, pourquoi celui qui a, comme on dit, des visions, leur donne ce frisson, leur inspire cet effroi, qui, chez nous, règne sur les ténèbres et sur l’affliction, qui fait bouillir le marais à gros bouillons, qui jette sur la plaine ce manteau de brouillard, qui fait gémir la charpente du toit, qui siffle dans la marmite, qui suspend le vol des corbeaux et les dépose en plein champ : voilà ce que je voudrais savoir. Et je me demande pourquoi ils laissent l’étranger devant la porte, pourquoi ils dédaignent son aide. Et pourquoi ils ne veulent jamais revenir en arrière, prendre une résolution différente, je me le demande bien. Qui noircit les pâturages le soir, qui assaille la remise ? Je voudrais savoir pourquoi chez nous les gens voient plus clair et plus loin la nuit que le jour et pourquoi, une fois qu’on leur a confié une mission, ils mettent tant d’acharnement à la mener à bien. J’interroge leur muette gloutonnerie, leur bonne conscience, et cet amour du terroir dans lequel ils baignent, lui aussi je l’interroge. »
Jean-Michel Galano
