Enseigner, une affaire de vie ou de mort ? La solitude des professeurs est infinie de Yannick Haenel

Avec La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel fait de l’expérience d’un jeune enseignant une plongée dans les grandeurs et les désillusions du métier. Professeur lui-même, Romain Lancrey-Javal reconnaît la force de certaines scènes et la vitalité du récit, mais juge sévèrement ses effets de dramatisation et sa vision parfois caricaturale de l’Éducation nationale.

On connaît le lieu commun perfide sur l’enseignement : « Quand on maîtrise une discipline, on la pratique ; quand on ne la maîtrise pas, on l’enseigne. »

C’est cette idée reçue que combat Yannick Haenel, unissant l’enseignement et la création dans son roman en vue de cette rentrée littéraire : La solitude des professeurs est infinie. Comment faire de l’art d’enseigner la matière même de l’écriture d’un roman ?

Le sujet est dans l’air du temps. Priorité soudain donnée à l’éducation en France… au moment d’une année électorale. On connaît l’antienne : un constat répété de faillite du système éducatif français et un appel au sursaut.

Yannick Haenel ne fait pas campagne pour s’attirer les bonnes grâces des enseignants et des parents d’élèves. Il construit un roman en partant de l’expérience d’un professeur de français débutant au collège.

C’est donc doublement un « roman d’apprentissage » : roman où les élèves doivent apprendre, roman où le jeune enseignant apprend la vie, le métier, les grandeurs et les misères – et la profonde solitude – du métier de professeur.

Ce métier était appelé « le plus beau métier du monde » ; il est devenu, dans un retournement connu, l’un des plus dévalués et l’un des moins praticables. Promu au rang de « sport de combat », tout enseignement relève d’une vocation désespérée et en péril.

Le livre n’est pas le x et unième pamphlet de rentrée sur la déroute du système éducatif français, l’école en détresse, l’enseignement au fond du gouffre. Il prend la forme d’une fiction (largement autobiographique) sur le parcours semé de désillusions d’un jeune prof don quichottesque qui continue, vaille que vaille, à croire à ses rêves et son idéal, celui du haut langage partagé de la littérature et de la poésie.

Le héros-narrateur s’appelle Jean Deichel ; et les lecteurs de Yannick Haenel se rappellent que c’était déjà le nom de son double fictif dans ses précédents ouvrages (pourtant personne n’arrive à le prononcer correctement dans le roman – marque, parmi d’autres, de ses difficultés pour se faire reconnaître).

Yannick Haenel, auteur lui-même reconnu, replonge ici, à travers la fiction, dans sa jeunesse : son personnage, issu de Rennes et fraîchement diplômé, se trouve propulsé dans un collège de la banlieue parisienne au cours des années 1990. Et il y a déjà quelque chose de pourri au Royaume de l’Education nationale. Le jeune stagiaire, puis enseignant en titre, va de déconvenue en déconvenue – sans perdre pourtant la flamme qui l’anime. Des lueurs d’espoir dans le feu de la langue et de la littérature au contact des classes – et puis l’extinction soudaine de toute espérance devant les obstacles insurmontables. Un jeu cyclique d’enthousiasmes et d’abattements immédiats, de bonheurs furtifs et de malheurs implacables.

Dans son initiation démoralisante, Jean Daechel traverse les épreuves dignes des Misérables hugoliens ou des héros de Zola. Ressources dérisoires et sans cesse manquantes – ni argent ni reconnaissance pour les profs en France, qui l’eût cru ? Trajets difficiles de Deuil-la-Barre (oh le nom maléfique !) à Mantes-la-Jolie (oh le nom ironique !) – et le RER est un moyen de transport régulièrement maudit. Conditions de logement précaires et insolites dans la surveillance d’un complexe sportif et de courts de tennis – logement obligeamment mis à disposition par un « ami ». Chef d’établissement moribond et humiliant. Tutrice perverse. Collègues dépassés. Programmes assommants. Inspecteur psychorigide. Brimades matérielles. Détresse financière. Accident désastreux plongeant le stagiaire dans le remboursement fatal d’un vase de valeur qu’il a brisé dans une fête trop arrosée. Refuge donc dans la musique et dans l’alcool qui conduit à des comas et à des gueules de bois mémorables. Vie sentimentale chaotique allant d’une déception à une autre déception. Et puis, malgré les instants de grâce où la poésie et le langage vibrent en classe, impression générale d’une situation maudite, d’une violence latente, du mépris social omniprésent – et même d’une persécution meurtrière possible, puisqu’on peut mourir de ce métier (le meurtre de Samuel Paty a été l’élément déclencheur de l’anamnèse constituée par ce livre).

Bref, la vision de l’enseignement rejoint la définition hégélienne et célèbre du roman : « l’élan lyrique » ou « la poésie du cœur » qui se heurte à « la prose des rapports sociaux ».

Disons-le sans détour : on aurait aimé soutenir sans réserve ce roman-phare de la rentrée qui replace de manière concrète, précise, vivante les épreuves de l’enseignement à travers le destin personnel de Jean Daechel, anti-héros entre les fulgurances de Rimbaud et la dérive des clochards de Beckett.

Le titre-phrase, sentencieux et grandiloquent – de l’aveu même de l’auteur – La solitude des professeurs est infinie joue le rôle de signal d’alarme. La solennité de l’hyperbole lyrique prête à sourire mais devient le « mantra » du personnage – et de ce récit qui se veut à la fois poétique et réaliste. Un grand nombre de « petits faits vrais » sur la condition des enseignants crédibilisent ce roman à valeur de témoignage. Le rythme cyclique, l’écriture fiévreuse et parfois onirique de Yannick Haenel entraînent le lecteur dans « les montagnes russes de la vie de prof » : on passe de l’exaltation d’un cours réussi au découragement d’un métier tendu – où l’effondrement guette à tout moment. Tous les enseignants, à en croire le narrateur, ne peuvent survivre qu’avec un fort taux fréquent d’alcoolémie et de bonnes doses d’anxiolytiques, dans un épuisant « stop » ou « encore »…

Qu’en résulte-t-il littérairement ?

Assurément des scènes très réussies dans des tonalités très différentes. Scènes bucoliques et parfois quasi mystiques d’extase devant la nature, la végétation et un lac, la visite de Pompéï et la révélation des mystères d’un vase – éclairée par le souvenir de L’Idiot de Dostoïevski. Scènes satiriques et politiques sur le petit monde de l’enseignement mais aussi le peu d’égards qu’il inspire dans la bonne société : un dîner mondain où le jeune professeur fait scandale devant ses interlocuteurs fortunés certains que l’enseignement est devenu impossible avec autant d’immigrés et donc potentiellement de barbares dans « les territoires perdus de la République » : « Vous faites comment avec tous ces délinquants ? – Et vous avec la délinquance de l’argent ? ». Scènes nostalgiques et lyriques où le narrateur se remémore les beaux moments de son métier : « Je n’oublierai jamais cette heure de cours … »… « et les élèves et moi, nous pouvions changer le monde ensemble ». Et dans un filet de voix, « une émotion qui était le murmure même de la survie ».

Mais le roman souffre aussi de son goût immodéré pour la dramatisation parfois pompeuse et de son pathos victimaire. « Ils continuent à faire cours, et l’on croit qu’ils sont vivants mais, à chaque heure de cours, ils ne font que revivre l’instant de leur mise à mort ».

On peut sortir très irrité – avouons qu’on l’a été – par ce livre dont l’excès nuit parfois à la justesse, et qui accrédite par là-même le catastrophisme qui sévit dans tant de représentations convenues de l’Education nationale. On peut se désoler de la réitération de clichés sur le règne de la violence consentie, sur les administrations composées d’apparatchiks incompétents, sur la malédiction de la devise « Pas de vagues » – qui a même donné lieu à un film désolant ces dernières années.

On l’aura compris : ce roman de rentrée contient sans doute le meilleur et le pire. Comme sans doute le métier de prof.

Romain Lancrey-Javal


Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie, Gallimard, août 2026, 314 pages.