Nadja répond : un mythe et vingt-sept lettres

Alors que Gallimard publie les lettres de Nadja à André Breton et que sa galerie leur consacre une exposition jusqu’au 3 octobre, Léona Delcourt obtient pour la première fois un livre à son nom. Édités par Olivier Wagner, ces vingt-sept lettres et ces dessins de 1926 et 1927 nous font voir la femme derrière le personnage du roman mythique, et permettent de relire Nadja depuis son contrechamp.

Il aura fallu cent ans pour que la femme derrière le mythe obtienne, enfin, un livre à son nom. En 1928, André Breton publiait Nadja, récit fulgurant d’une rencontre de neuf jours avec une jeune femme croisée par hasard rue La Fayette, et qu’il fit entrer, du même geste, dans la légende du surréalisme et dans l’anonymat de sa propre vie civile. Léona Delcourt avait vingt-trois ans, une petite fille qu’elle avait dû laisser au pays pour venir chercher fortune à Paris, des dettes de loyer, et ce qu’on appellera plus tard des troubles psychotiques. Breton, lui, en fit une prêtresse du hasard objectif, un « génie libre » capable de transformer la rue en énigme. Ce que l’édition procurée par Olivier Wagner met aujourd’hui sous nos yeux, ce sont les vingt-sept lettres que cette femme lui adressa d’octobre 1926 à février 1927, accompagnées de dessins et de textes en prose. Ce livre est une biographie enfin rendue à une femme longtemps réduite à un nom de personnage. Mais loin de n’être que cela, il est aussi, et c’est ce qui en fait un vrai geste critique, un document qui oblige à relire Nadja, et avec lui tout un pan du projet bretonien, sous un jour nouveau.

Le mythe et son envers

Il ne s’agit pas de faire le procès de Nadja. Le texte de 1928 demeure ce qu’il est : l’un des sommets de la prose surréaliste, un objet littéraire inclassable où l’autobiographie, l’enquête et le document photographique composent une méditation sur le hasard, le désir et la folie comme forme supérieure de lucidité. Mais ce texte a un envers, que ses premiers lecteurs ne pouvaient pas voir. Sous la « Nadja » de papier, portée au rang de mythe et bientôt imitée par des dizaines de « fausses Nadja » venues se reconnaître dans le livre, il y avait une femme réelle, précaire et déjà très fragile psychiquement au moment même où Breton la rencontrait.

Les lettres ne racontent pas une autre rencontre que celle de Nadja, elles en racontent surtout l’après. Écrites dans les mois qui suivent leur brève liaison d’octobre 1926, alors que Breton, marié à Simone Kahn, s’éloigne déjà, elles forment un long monologue désespérant de silence. Nous n’avons pas les réponses de Breton, brûlées dans la douleur par la famille Delcourt à la mort de leur fille en 1941. Apparaît alors dans ces lignes une femme qui supplie, qui espère, qui se reprend, qui se dit « esclave » d’un homme qu’elle appelle tour à tour « mon feu », « mon chéri » et puis « l’homme de pierre ». Mais on y lit surtout, et c’est le plus important, une écriture singulière et pleine d’images, de sensualité, de désespoir, de fatalisme assuré et confiante « en l’image qui [lui] fermera les yeux. »

Le terme qui convient sans doute le mieux pour désigner ce livre est celui de contrechamp. Il ne s’agit pas d’un démenti opposé à Nadja, mais de son envers, du hors-champ que le récit de 1928 ne pouvait pas montrer. Loin d’instruire un procès en trahison, les lettres confirment, pour l’essentiel, la justesse du regard de Breton. L’« homme de pierre », le « cher hypnotiseur » au regard « doux, froid, et dur » que dessine le roman se retrouvent, presque mot pour mot, sous la plume de Léona Delcourt. Preuve que Breton n’avait pas inventé Nadja de toutes pièces, mais bien recueilli, transposé, amplifié ce qu’elle lui donnait à voir d’elle. 

Ce constat appelle aussitôt une réserve. Car si cette voix nous revient, elle ne nous revient pas libre de tout cadre. Elle nous arrive datée de la main de Breton sur les enveloppes qu’il a conservées, connue de nous parce qu’il a choisi de la garder quand ses propres réponses tiennent dans un tas de cendres. Même restituée, même publiée pour elle-même, la parole de Nadja continue de nous parvenir à travers l’archive d’un homme. La reconnaître comme autrice à part entière, ce que ce livre accomplit avec soin, ne suffit donc pas tout à fait à l’affranchir du regard sous lequel elle continue, malgré tout, d’être lue.

Dessin de Nadja
La responsabilité du démiurge

Breton, dans son propre récit, n’ignorait pas la nature ambiguë de son geste. Il écrivait lui-même qu’il serait impardonnable de continuer à voir Nadja s’il ne l’aimait pas. On sait, par ailleurs, qu’il jugeait en privé les écrits de la jeune femme peu dignes d’intérêt, avant de leur reconnaître, bien plus tard, une tout autre valeur, et de concéder une forme de responsabilité involontaire dans l’aggravation de son délire. En 1930, Robert Desnos et d’autres dissidents du surréalisme ne lui pardonneront pas cette ambivalence et dans un texte d’une violence marquée, ils prêteront à Breton l’aveu de s’être « repu de la viande des cadavres » de ceux qu’il disait aimer, Nadja comprise.

Que faire de cette responsabilité, aujourd’hui ? Il serait facile (et anachronique) d’instruire un procès à charge contre un homme mort depuis soixante ans, au nom d’une éthique de la relation qui n’était pas celle de son temps. Il serait tout aussi facile, à l’inverse, de continuer à ranger cette histoire dans la seule catégorie du mythe littéraire, comme si la vie de Léona Delcourt n’était qu’un matériau au service d’une œuvre qui la dépasse. Le livre d’Olivier Wagner, trace une troisième voie, plus juste en redonnant à cette femme sa qualité de sujet mais aussi d’actrice, sans pour autant effacer ce que Breton a su voir en elle, ni ce que son livre a produit de beau et de durable. Reconnaître, en somme, qu’une œuvre peut être admirable et qu’elle s’est bâtie, aussi, sur l’appropriation d’une existence vulnérable, les deux choses n’étant pas incompatibles, mais devant être pensées ensemble. Ce cas, en outre, dépasse Nadja seule. Il éclaire une économie relationnelle plus large du mouvement surréaliste, où d’autres figures féminines ont longtemps été cantonnées au rôle d’inspiratrices plutôt que reconnues comme actrices.

Bibliothèque Jacques Doucet

La folie comme diagnostic

Le troisième fil de ce livre est peut-être le plus âpre. Ce que Breton avait élevé, dans son récit, au rang de vision (la folie de Nadja comme forme de génie, comme dérèglement fécond de tous les sens) les archives médicales le ramènent à ce qu’il était aussi, plus prosaïquement : une maladie. Le 21 mars 1927, victime d’une bouffée délirante dans sa chambre d’hôtel rue Becquerel, Léona Delcourt est examinée par un médecin, conduite à Sainte-Anne, puis internée à Bailleul. Les rapports que Wagner a retrouvés et publiés sont d’une sobriété clinique glaçante. On y décrit une femme « excitée », « violente », « très hallucinée » et qui « voit des hommes sur les toits ». Ce que l’on nommait alors, faute de mieux, « démence précoce » correspondrait aujourd’hui, selon l’éditeur du volume, à des troubles schizophréniques, pathologie que la psychiatrie de l’entre-deux-guerres ne savait ni nommer avec précision, ni même soigner.

Ce travail de reconstitution ne s’arrête d’ailleurs pas à la seule relation avec Breton. Olivier Wagner a exhumé tout un dossier administratif et médical qui retrace, pas à pas, le parcours institutionnel de Léona Delcourt après son internement. Il montre une famille qui se bat à distance pour rapprocher sa fille, et une patiente réduite, dans ces échanges entre adultes qui décident pour elle, au statut d’un dossier que l’on se renvoie d’un établissement à l’autre. Le contraste est saisissant entre la femme qui, quelques mois plus tôt, écrivait à Breton dans une langue d’une liberté absolue, et ce corps administratif, froid et nu, qui récite le quotidien.

Léona Delcourt meurt le 15 janvier 1941, à trente-huit ans, probablement de malnutrition, comme des dizaines de milliers d’internés psychiatriques pendant l’Occupation. Cette mort-là n’a rien de romanesque et inscrit son destin dans une histoire collective, celle de l’internement psychiatrique en France, de sa violence institutionnelle et de classe, car c’est bien une femme pauvre, sans aisance familiale pour la protéger ni relais pour la faire soigner autrement, qui meurt ainsi, loin de sa fille, de ses parents et loin de l’homme qui l’avait un temps couronnée. Le mythe surréaliste de la folie-vérité, si central au projet de Breton, est projeté contre la réalité brutale de la vie, la folie de Nadja ne l’a pas libérée, elle l’a tuée lentement, dans l’indifférence générale. Relire Nadja à la lumière de Léona Delcourt, c’est ainsi relire le surréalisme lui-même sur ce point précis. La distance qui sépare une théorie littéraire de la folie comme accès au réel, et la réalité clinique et sociale de la maladie mentale.

Léona Delcourt, écrivaine 

Avant de conclure, il faut lever une ambiguïté. Ce livre pourrait être pris pour ce qu’il n’est pas. Nous n’avons pas dans ces pages uniquement une pièce d’érudition supplémentaire versée au dossier Breton, un objet réservé aux universitaires ou aux amateurs éclairés désireux de compléter leur lecture de Nadja par ses sources. Le rabattre sur ce statut d’annexe reviendrait, par un autre chemin, à reconduire ce dont ce livre entend précisément nous libérer. Ce serait faire à nouveau de Léona Delcourt la pièce jointe d’une œuvre, un supplément documentaire plutôt qu’une autrice. Or ce qu’on découvre, lettre après lettre, dessin après dessin, c’est une écriture reconnaissable, singulière, qui n’a besoin d’aucun rapport à Breton pour exister comme littérature.

Cette écriture est aussi un art du trait, et c’est ce que donne à voir l’exposition Nadja. « Ma main écrit ce que tu penses… », que la Galerie Gallimard consacre jusqu’au 3 octobre et dont Olivier Wagner est co-commissaire avec Alban Cerisier. On y découvre nombre de feuillets et de dessins que l’imprimé ne peut restituer qu’en partie. Sur une table trônent plusieurs versions de La fleur des amants ; « une fleur merveilleuse » sorti de l’esprit de Nadja pour Breton qui a placé une version dans son roman. Il en faisait le symbole de leur histoire. Ici, le dessin retrouve sa place dans une suite, avec ses variantes, ses reprises, et le même travail minutieux de correction et de recherche que dans ses écrits. 

On referme ce volume avec une certitude un peu vertigineuse. Nadja ne se lira plus jamais tout à fait de la même façon. Non que le chef-d’œuvre de 1928 perde de sa force, mais il faudra désormais le lire au contrechamp, en sachant ce qu’il transpose, ce qu’il tait, ce qu’il transforme, en entendant, derrière la prose de Breton, cette autre voix, plus fragile, qui lui répondait dans l’ombre. Il y a là un exercice de lecture exigeant, que ce livre rend enfin possible : celui qui consiste à aimer une œuvre sans cesser d’interroger, à la lumière de ce qu’elle a fait taire, la méthode même qui l’a produite.

Pierre Miroir

Nadja, Lettres à André Breton, suivies d’autres textes et d’un choix de dessins, édition établie et présentée par Olivier Wagner, Gallimard, 176 p., 22 €.

Galerie Gallimard, Nadja « Ma main écrit ce que tu penses… » Lettres et dessins de Nadja à André Breton, 1926 – 1927, Exposition du 4 septembre au 3 octobre 2026.