Vers l’enlaidissement du monde

La laideur est-elle devenue un projet politique ? L’essayiste Massimiliano Mocchia di Coggiola explore les liens entre intelligence artificielle, nouvelles droites et uniformisation esthétique.

Enlaidification. Nous aurions pu utiliser le terme « abêtissement » (ou, avec un américanisme qui s’impose à juste titre, « enshittification »). Que signifie ce néologisme ?

Ce terme décrit une dégradation générale des élites et de leurs moyens de communication. Pour prendre un exemple, Facebook — utilisé par ceux de ma génération comme un outil capable de renforcer des liens sociaux ou d’en créer de nouveaux — est désormais devenu comme ces magazines que l’on n’achète plus parce qu’il y a plus de publicité que d’articles. Google aussi s’est enlaidifié : quand on cherche des images, celles-ci sont toujours petites et pixellisées, ce qui, avouons-le, va légèrement à l’encontre du principe même de vouloir chercher et regarder une image en ligne. Mais l’enlaidification la plus spectaculaire est probablement celle que les nouvelles élites tentent de nous imposer, presque du jour au lendemain : l’utilisation — que nous le voulions ou non — de l’IA partout et à tout moment. Des assistants IA qui surgissent de nulle part quand on s’y attend le moins, aussi agaçants que ce vendeur qui, en magasin, vient nous coller en demandant obsessionnellement s’il peut nous aider en quoi que ce soit.

Un besoin typiquement américain, états-unien qui plus est, celui d’avoir une « aide » constante et envahissante, même quand on pourrait très bien se débrouiller seul (avez-vous déjà mis les pieds dans un restaurant à San Francisco, ou dans un magasin à New York ?). Cette enlaidification ne provoque pas seulement des dysfonctionnements (un abêtissement de l’humain), mais aussi une laideur esthétique. Les dirigeants des nouvelles droites, jusqu’aux frustrés qui font des idéologies extrémistes un hobby ironique-non-ironique, ont tellement investi dans les nouvelles technologies d’IA qu’ils se sont retrouvés à la croisée des chemins.

Vidéo générée par IA et publiée par D.Trump montrant des volatiles armés défilant autour du «Lake America».

Contraints de défendre des idioties dont manifestement personne ne veut (in memoriam des Google Glass ou du Cybertruck), plutôt que de tout jeter aux oubliettes, ils ont préféré nous les imposer. Et voilà l’essaim de mouches des petits partis ou groupuscules d’extrême droite se ruer vers le « miel » de l’art généré par des robots, capables de produire des images grotesques destinées à véhiculer une propagande souvent raciste et homophobe. Britain First crée des images de musulmans se moquant de jeunes filles blanches en détresse ; Netanyahou imagine une Gaza ethniquement « nettoyée », reliée par des trains à grande vitesse à l’irréelle cité de Neom ; Donald Trump déverse un fumier imaginaire sur les manifestants et transforme Obama et son épouse en un couple de singes, dans une vidéo générée par IA puis effacée par le président lui-même. Plus récemment, le chef du parti extrémiste italien Roberto Vannacci utilise l’IA pour créer des vidéos où il se met en scène en empereur romain, votant la mise à mort de ses opposants politiques dans une Rome antique fantasmée.

Mais au-delà de l’investissement colossal réalisé par les droites en termes de marché, le soutien à l’enlaidification vient de ces mêmes idéologies pour une autre raison encore : le mépris envers les travailleurs. Des programmes comme Midjourney promettent de transformer quiconque sait tenir un crayon du bon côté en un intrépide graphiste ; il s’agit là d’un métier généralement exercé par des jeunes instruits, vivant en ville et votant souvent à gauche. Le fait que la plupart de ces IA ne fonctionnent jamais très bien dans des contextes professionnels n’a aucune importance : l’essentiel est que celui qui les utilise n’ait pas à payer ni à interagir avec des personnes qu’il juge inférieures, mais dont il deviendrait dépendant en raison de leurs compétences techniques. Pour les partisans de l’extrême droite, l’absence d’êtres humains dans le processus de création est une bénédiction, pas un problème.

L’enlaidification culturelle touche aussi l’éducation : Javier Milei a rencontré Zuckerberg en mai dernier pour discuter d’un programme d’IA « appliqué à l’éducation de nos enfants ». Et pour en revenir à Zuck : il s’est vraiment mis à s’habiller mal, très mal même, depuis qu’il a rendu publique sa conversion machiste. Bien qu’il exerce un métier qui ne demande pas de gros efforts physiques, Marc arbore désormais un physique de bodybuilder sous des t-shirts affichant en latin « Zuck ou rien », porte de ridicules lunettes Meta AI et se pare de colliers en or aussi inutiles que voyants. Il ne s’agit pas d’expérimentations vestimentaires : Zuck est simplement en train de devenir laid. Et c’est là le meilleur manifeste des nouvelles droites au pouvoir : elles ignorent volontairement ce qui est juste et ce qui est faux, le bien et le mal, choisissant plutôt de montrer qu’elles sont assez riches et puissantes pour se moquer du ridicule. La coupe de cheveux de Milei et celle de Trump, ainsi que leurs fonds de teint respectifs, tout aussi absurdes, auxquels tout le monde semble désormais s’être habitué, sont des déclarations d’intention. Effrayantes et répugnantes, ce sont des démonstrations de pouvoir et de petits actes de cruauté. Elles affirment : « Je peux me permettre d’être laid et de produire de la laideur, car personne ne peut m’arrêter. »

Massimiliano Mocchia di Coggiola

Photographie : Capture d’écran Instagram / @ivankatrump