Qu’est-ce que le style ? La réponse de Lilia Hassaine 

Pour Lilia Hassaine, le style n’est pas une signature mais un outil au service du texte, qui doit savoir se faire oublier. L’autrice de JE (Gallimard, août 2026) s’explique.

On pourrait jouer au dictionnaire des idées reçues. 

L’écrivain est celui qui possède un style. 

Un « grantauteur » possède un style immédiatement reconnaissable. 

Beaucoup de jeunes auteurs aimeraient devenir des « grantauteurs. » 

J’en ai fait partie, enlevant là les virgules, ici les majuscules, ou étirant mes phrases à l’infini pour montrer que la grammaire, sujet, verbe, complément, était une convention bourgeoise nécessitant d’être déconstruite, écrabouillée comme on éclaterait sa guitare à la fin d’un concert de rock, et pourquoi pas, après tout, pourquoi ne pas s’amuser à massacrer la structure à coup de zeugmes et de crosse, car qui la défendra encore, qui ?

C’est un poil caricatural, mais je n’ai jamais aimé cette question du style. Pour moi, le style est un outil ; un instrument au service du texte. Je ne veux pas exister « avant » mon texte. Je veux que mon livre me tue, et j’ai d’ailleurs longtemps fantasmé l’écriture sous pseudo.

Mes romans sont très différents. J’essaie, à chaque fois, de déterminer le style le plus « adapté » au projet. Quand j’ai écrit Panorama (roman à la première personne qui se déroule en 2049) j’ai imaginé une langue plate, voire administrative. Mon héroïne, une policière attachée au concept de « transparence » devait porter une voix « transparente ». 

À l’heure où la plupart des auteurs voudraient prouver leur virtuosité, j’ai cherché le contraire : des phrases courtes, sans épaisseur stylistique. Le style mime l’évolution du personnage. À mesure qu’Hélène s’interroge, change, il s’étire et se déploie. 

Pour  JE  le défi était différent : trouver une langue qui évoque celle du 19ème siècle tout en restant contemporaine. Prenons le prologue poétique. Le « je » qui s’exprime est d’abord celui de mon personnage mais un glissement s’opère au cours du poème pour devenir un « je » d’aujourd’hui, le mien. Ce « jeu » initié dès les premières pages se poursuit tout au long du texte afin qu’on ne puisse démêler qui parle. Le défi stylistique était celui-là. 

Dans ce cadre, j’ai varié la forme (poèmes, lettres) pour que ce roman soit un « vrai » roman c’est-à-dire impur et flou à l’image de la mémoire entamée de la folle du grenier qui tente de reconstituer à l’aide d’indices, de traces, le fil de son passé, son histoire. Le texte mêle d’ailleurs trois strates narratives : la toile de fond historique (l’esclavage en Jamaïque), le récit au présent (celui de l’enfermement en Angleterre) et un fil rétrospectif, celui des souvenirs. La voix de la femme enfermée depuis dix ans, déjà atteinte, n’est pas exactement la même que celle qui retraverse son passé et qui revit l’espoir, l’attente, l’amour.

Je n’ai pas d’autre définition du style que celui qui se fait oublier. Le style comme voix suffisamment crédible pour qu’elle semble exister par elle-même, pour elle-même. 

Lilia Hassaine

Photo F. Mantovani © Éditions Gallimard

Lilia Hassaine, JE, Paris, Gallimard, août 2026.