Avec « Satan, l’Ange de la Révolte dans les arts au XIXe siècle », le musée Thomas Henry de Cherbourg propose une de ses remarquables expositions thématiques. Paul Guermond et Louise Hallet y ont rassemblé une riche et passionnante galerie d’œuvres plastiques (peintures, lithographies, gravures, bronzes…) provenant non seulement des collections des musées français mais aussi des musées anglais et belges.
L’exposition propose d’abord quelques jalons antérieurs au XIXe siècle, pour montrer le profond renouvellement de l’iconographie traditionnelle auquel se livre le Romantisme : chapiteaux médiévaux où grimacent des diables très zoomorphiques et un très étonnant tableau représentant Orphée et Eurydice1. Derrière Eurydice, c’est sans conteste le diable chrétien qui pousse à la faute : aile de chauves-souris, cornes, groin de porc. Il ne s’agit pas de Cerbère mais bien du Diable chrétien inséré dans un cadre mythologique : qui dit Enfer(s) dit Diable.
La mutation iconographique se fait à partir d’un substrat littéraire et illustratif : Blake Milton, Cazotte, Lewis et son Moine et, bien sûr, le Faust de Goethe. Pour l’esthétique, Burke et sa théorie du sublime dans la terreur feront le reste. Au cours du siècle, Éloa ou la sœur des anges de Vigny, Les Fleurs du mal baudelairiennes et La Fin de Satan hugoliennes infléchiront les représentations de Satan.

La beauté du Diable ou la révolte par l’érotisme.
La mutation iconographique se fait aussi, bien sûr, autour de « la mort de Dieu » qui a désenchanté le monde. La nostalgie de ce monde disparu perle, au sens propre, à l’œil du célébrissime Ange déchu2 (1847) de Cabanel (1823-1889) : l’idéal se réfugie dans l’idéal classique du corps. Le corps, la Chair et ses troubles fascinations, apparaissent. Comme dans le tableau de Cabanel, on trouvera de nombreuses représentations de Satan que l’on dirait aujourd’hui homoérotiques et qui se dessinent déjà dans des représentations du XVIIe siècle. Dans un tableau de Charles Le Brun3, La Chute des anges rebelles et surtout dans un tableau d’Antoine Rivalz4, Saint Michel terrassant les anges rebelles, au milieu de l’enlacement de corps d’hommes musclés aux teintes de bronze se détache la carnation nacrée d’un ange déchu, comme arqué par le plaisir. On retrouve une imposante beauté grecque érotisée et accentuée par la perspective ascendante, dans un dessin préparatoire de Satan convoquant ses légions (vers 1796 – 1797, Sir Thomas Lawrence 1769-1830). Même charge homoérotique dans La Chute (vers 1888), illustration pour La Fin de Satan, fusain de Jean Paul Laurens (1838-1921). Cabanel se souvient, à la fois dans son étude pour Le Paradis perdu du Michel-Ange de la Sixtine pour les corps de Dieu et d’Adam, du Paradis perdu de Milton pour Satan (1867), tout en cédant à une forme d’orientalisme dans la représentation d’une Ève aux torsions d’odalisque : diabolique et transgressive juxtaposition.
Les voies qui s’ouvrent à la fin du siècle modifient profondément la représentation traditionnelle puis romantique de Satan. Sous l’influence de Baudelaire, la beauté du Diable devient féminine. La charge d’érotisme n’en est que renforcée, ainsi chez Félicien Rops (1833-1898) dans sa série des Sataniques. Il faut du sacrilège ardent : La femme incube du Sacrifice (1882) pénétrée par la queue du serpent, La Femme du calvaire (1912), les bras en croix, la poitrine brandie et surmontée d’un Christ crucifié aux jambes de bouc et atteint de priapisme.
Dans la même série de représentations féminines de Lucifer, on trouve la très étonnante Madame Satan Séduction (1904) de la peintre Georges Achille-Fould (1865-1951). Comme dans un portrait mondain, madame Satan, portant une robe du soir, offre un visage rieur. Mais les grandes ailes de chauve-souris, le serpent qui se glisse dans les étoffes ondoyantes jusqu’au creux du décolleté, ne laissent aucun doute sur la personnalité de cette femme au visage avenant. Autour d’elle, prolifèrent les symboles des péchés capitaux : pierreries dans une main, rose qui s’effeuille dans l’autre, mais surtout, au sol, un sac d’or éventré et, sous les pieds qui les foulent, des lys écrasés.
Mais, à côté de ces représentations qui, dans un geste de révolte, confèrent au Diable les formes de l’idéal, on trouve également des Méphistophélès plus « gothiques » : silhouette serpentine du Méphistophélès de Goethe dans les lithographies de Delacroix (1798-1863), les aquarelles illustrant Faust de Tony Johannot (1803-1852). Le serpent tentateur se dessine dans ces silhouettes qui accompagnent la révolte faustienne.

Satan mélancolique : la Révolte créatrice.
Une pendule en bronze (1834) de Jehan du Seigneur (1808-1866) nous renseigne sur l’humeur de Satan. Le bronze lui-même figure un athlétique Satan foulé au pied par l’Archange. Phalliques, le poing de Lucifer, le serpent ondulant dressé et l’épée vengeresse de l’Archange sont alignés sur une éloquente diagonale descendante. La mélancolie n’est plus aux portes du Purgatoire pour les Romantiques. Elle a franchi les portes de l’Enfer. Satan, renversé, est accablé, et son temps s’étire infiniment : le serpent encercle le cadran, et figure les aiguilles qui dardent les heures.
Les codes occidentaux de l’humeur noire, ainsi la tête trop lourde posée dans les mains, apparaissent dans de nombreuses représentations : Satan (1833) de Jean Jacques Feuchère (1807-1852), illustration pour La Fin de Satan (1935) d’Émile Bernard (1868-1941), ….
Mais l’Enfer est intramondain et surtout introjecté. Un des plus saisissants tableau de l’exposition : Le Baiser rendu (vers 1879) de Benoît – Hermogaste Molin (1810-1894) témoigne de cette introjection. Le Diable avec tous les attributs de sa laideur traditionnelle, embrasse Judas qui, le corps affaissé et le visage blafard, lance au spectateur un profond regard. Satan loge désormais dans l’intériorité humaine. L’exposition se clôt d’ailleurs sur un grand tableau de Briton Rivière (1840-1920), The Tentation in the Wilderness. La silhouette d’un Christ très humain, la tête dépouillée de ses attributs divins (auréole) et courbée sous le poids de la mélancolie, est désespérément seul : Satan est absent. Intériorisation dernière de Lucifer en l’Homme.
Quid de l’artiste au sein de cette humanité privée de Dieu et devenue satanique ? Deux œuvres, l’une plaisante, l’autre tragique, montrent que Satan s’est emparé de l’artiste au point de devenir l’artiste lui-même. Une lithographie (1830) de Joseph-Louis-Hippolyte Bellangé (1800-1866), Déjeuner avec le classique, représente un artiste romantique (houpette et barbichette méphistophéliques) dérangeant le repas du classique et portant une toile : à son envers, la signature MEPHISTOFELES (sic.). Une grande toile de Jacques-Charles Bordier du Bigon (1774-1846) représente Gros s’élançant dans l’éternité (vers 1835 – 1846). Le suicide du peintre est exactement calqué sur sa représentation de Sapho à Leucate (1801). Derrière lui cependant, une créature, visage blafard et yeux exorbités portant fraise renaissante et barbiche, semble poursuivre le peintre avec les serpents de Méduse.
Deux huiles sur carton d’Odilon Redon (1840-1916) : Ange déchu regardant un nuage, L’Homme ailé ou l’Ange déchu (vers 1875) résument à la fois la condition humaine et celle de l’artiste5. En même temps qu’ils expriment la nostalgie d’un idéal divin perdu, ces deux cartons mettent en œuvre une satanique révolution des codes picturaux : symbolistes certes, les deux représentations dans la torsion du corps et la schématisation du mouvement, ne sont pas sans préfigurer les premières peintures cubistes.
Tout au long de l’exposition d’ailleurs, on est surpris par les diaboliques audaces picturales qui sont mises en œuvre. Nous avons déjà parlé de l’idéal classique provenant de l’École et que Cabanel inverse : le beau n’est plus le bien.
Un tableau de George Frederique Watts (1817-1904), Satan (1847-1848) tend vers le monochrome. De Satan, on voit le torse puissant mais non le visage qu’il détourne dans un éblouissement de poussière d’or auquel semble se résumer le tableau. La Tentation du Christ (Salon de 1842) de François-Édouard Bertin (1797-1871) relève aussi de la provocation en hésitant volontairement sur les catégories académiques : plus des deux tiers du tableau sont occupés par une peinture de paysage. « La scène d’histoire », les silhouettes du Christ et de Satan, étant étroitement cantonnées, détachées sur le ciel, dans la partie supérieure de l’œuvre. Entre les fourmillements de Brueghel et ceux de Miró, Les Diables rossant Anges et Archanges (Eau-forte, 1888) de James Ensor (1860-1949) mêlent, sans perspective aucune les tourments de ce monde.
On comprend donc que cette exposition du musée Thomas Henry de Cherbourg vaut plus qu’un détour : une visite approfondie6 et, à coup sûr, émerveillée par son intelligence, sa diversité, et la beauté des œuvres qui sont présentées.
Vigor Caillet
- Jacopo Vignali (1592-1664), Orphée et Eurydice, vers 1625-1630.
↩︎ - L’exposition présente également l’esquisse du tableau de 1846. La confrontation est saisissante : en 1846, L’Ange déchu à la tête enfermée dans ses bras sous l’effet du Bras vengeur, et, de façon plus laïque, sous le coup de la mélancolie. L’œil de fureur et de larmes de 1847 dit autre chose : révolte et regret.
↩︎ - Charles Le Brun (1619-1690), La Chute des anges rebelles, préparatoire au plafond pour la deuxième chapelle du château de Versailles, entre 1672 et 1683.
↩︎ - Antoine Rivalz (1667-1735), Saint Michel terrassant les anges rebelles, vers 1727.
↩︎ - Le catalogue de l’exposition fait remarquer à juste titre qu’ils forment un écho à La Chute d’un ange (1838) de Lamartine : « L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux. ».
↩︎ - On peut se procurer le remarquable catalogue de l’exposition Satan, l’Ange de la Révolte dans les arts au XIXe siècle, musée Thomas Henry / Éditions Invenit, Lille, distribution : Les Belles Lettres. ISBN : 97823768011566, 3e trimestre 2026.
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