Traduit de l’allemand par Rose Labourie, l’érudit et réjouissant La Grande Histoire des fées et des elfes de Matthias Egeler vient de paraître aux Belles Lettres. L’auteur y suit les créatures féeriques de Mendelssohn à Tolkien, en passant par l’Islande rurale, les cours médiévales, Shakespeare et Disney.
Des fées, des elfes et autres leprechauns
Comment expliquer qu’une même créature, sous la même appellation, puisse être à la fois adorable et détestable, fourbe et délicieuse ?
Dans le Lai de Lanval de Marie de France, elle prend une forme féminine et se révèle une créature exquise, venue d’un autre monde, qui assouvit les désirs du chevalier Lanval en échange de son silence sur son existence. Dans le poème épique Thomas of Erceldoune, elle est une dame ambivalente, qui a plus d’un trait en commun avec la vierge Marie et qui, d’un baiser, enlève un jouvenceau pour l’emmener dans son royaume pendant sept ans. Enfin, dans la Ballade de Tam Lin, popularisée en Écosse au XVIe siècle, la reine des fées est sans équivoque la méchante de l’histoire, enleveuse d’enfants, souveraine immolatrice, cruelle enchanteresse.
Matthias Egeler nous apprend que ce schisme entre les bonnes fées et les mauvais elfes résulte d’un long processus, qui ne se limite pas aux fjords, aux Hébrides et aux tourbières, car « par nature, les elfes et les fées sont des créatures internationales ». En Allemagne, par exemple, il n’existe pendant très longtemps aucun nom distinct pour ces deux créatures. Elfen (elfes) et Feen (fées) ont été empruntés à l’anglais et au français, au grand dam des frères Grimm, qui tentèrent d’imposer un néologisme plus germanique.
Les tout premiers avatars de ces créatures apparaissent en Islande au IXe siècle et ne cessent depuis d’évoluer, miroirs de leur époque. La démocratisation de la peinture comme art les a pourvus d’ailes au XVIIe siècle, et l’invention de la photographie et du cinématographe a eu tendance à les rapetisser et à transformer leur beauté inquiétante en mignonnerie impuissante et bouffonne.

Les arts s’en mêlent
Plus encore qu’à la technologie, dont il sera question plus loin, le sort des fées est lié à celui des arts, aucun domaine n’ayant échappé aux bonnes fées, jusqu’à la saturation parfois.
Le théâtre s’en empare avec Obéron qui, dans Le Songe d’une nuit d’été, sème la zizanie parmi les personnages avec l’aide de Puck. La musique prolonge le mouvement, d’abord avec l’adaptation de la pièce par Mendelssohn, puis avec l’Erlkönig de Schubert, terrifiant Roi des aulnes. La peinture n’est pas en reste, et il faudrait citer toute l’école préraphaélite, puis Gustave Doré, Arthur Rackham et Theodor Kittelsen. Le cinéma, dès sa naissance, ne résiste guère davantage, de La Fée aux choux d’Alice Guy en 1896, qui tient d’ailleurs beaucoup d’une autre plante potagère, au Royaume des fées de Méliès en 1903. Une créature moralement aussi instable, au physique avantageux, se prête à tous les emplois, ce qui explique en partie qu’aucun art ne s’en soit privé. Si l’on ajoute la broche « Fée » de René Lalique et les samplers déjà ringards de la Fairy Core, on peut dire que les fées sont partout, absolument partout.

Roman-photo
Mais de tous les arts, c’est la photographie et le roman qui ont, selon Egeler, le plus significativement modifié la représentation du personnage.
La photographie d’abord, parce qu’elle fut l’instrument d’une tentative rocambolesque d’extirper les fées du royaume de Faërie et de leur donner une existence réelle. Matthias Egeler consacre près d’un chapitre entier de sa grande histoire des fées et des elfes à la mystification des fillettes Griffiths-Wright. Au cours du suffocant été 1917, deux cousines reviennent d’une promenade dans le Yorkshire avec un cliché montrant l’une d’elles entourée de fées. L’histoire aurait pu s’arrêter là, car l’authenticité de la photographie est tout de suite mise en doute par le père de la fillette. Mais voilà, les mères des deux enfants, ferventes théosophes, ne veulent pas en démordre. Pour elles, il s’agit de la preuve éclatante de l’existence des fées et du surnaturel. Instrumentalisés par le président de la loge londonienne de la Société théosophique, les négatifs firent grand bruit, au point d’arriver aux oreilles du plus célèbre écrivain britannique d’alors : Sir Arthur Conan Doyle. Il est, en 1917, un vieux monsieur traumatisé par la mort de son fils, de plus en plus penché sur l’occultisme et les secrets des alchimistes, dont son oncle, le peintre Richard Doyle, lui avait, enfant, donné le goût. Pathétique tentative d’un père en deuil de se raccrocher à la métempsychose ou réelle croyance dans l’existence de mondes cachés ? Toujours est-il que l’appui du grand homme donna une large publicité aux photographies et anima, dans le monde anglo-saxon et même au-delà, un large débat sur l’existence des fées. Au début des années quatre-vingt, les deux cousines, alors octogénaires, dévoilèrent le pot aux roses : il s’agissait d’un canular.

Le roman ensuite, parce qu’il a terminé de donner leur forme moderne à ces êtres fantastiques et a contribué à mondialiser leur popularité. L’essai d’Egeler, très riche, nous en donne une multitude d’exemples. Nous ne citerons ici que deux livres phares du XXe siècle, Peter Pan de J. M. Barrie (1902) et Le Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien (1954). Le premier a terminé de figer l’image de la fée, le second celle de l’elfe, même si, pour le premier, c’est moins l’œuvre que ses adaptations qui ont produit cet effet.
Examinons les caractéristiques de la fée Clochette figée dans l’adaptation qu’en fait Walt Disney en 1953, « un petit bout de femme à la chevelure blonde extrêmement court-vêtue et pourvue d’ailes d’insectes ». Matthias Egeler voit dans les différentes adaptations de ce classique de la littérature enfantine l’édulcoration (presque) définitive des fées, c’est-à-dire le passage d’un personnage dont la « fonction première était de trouver des explications à un malheur tragique » à un « symbole kitsch du divertissement pour enfant », et l’auteur de renchérir en soulignant que « de la figure profondément alambiquée de Barrie, il ne reste alors plus grand-chose, et ce en dépit de la popularité intacte du personnage ».
Le cas de Tolkien est différent. Il a réussi à contrebalancer la regrettable tendance à kitschiser et rapetisser les elfes. Chez le philologue spécialiste de littérature nordique, l’elfe reprend un certain nombre de motifs médiévaux. Les elfes vivent en dehors du temps dans des lieux enchanteurs comme la vallée de Fondcombe ou la Lothlórien. Leur pouvoir réside dans la sagesse et s’exprime à travers des artifices qui ne sont jamais dénués de splendeur. Chez eux, nulle malveillance, nulle ambiguïté. Leur race, contrairement à celle des hommes et des nains, n’admet pas la duplicité. Tolkien s’amuse du déplacement qu’il opère avec les représentations elfiques qui prédominent alors. Dans le deuxième tome de sa trilogie, il fait dire à un honnête cavalier peu au courant des mystères du monde : « Il y a donc une Dame dans la Forêt d’Or, comme on le voit dans les anciens contes ! dit-il. Peu nombreux sont ceux qui échappent à ses filets, dit-on. Nous vivons en d’étranges temps ! Mais si vous jouissez de sa faveur, peut-être êtes-vous aussi des tisseurs de filets et des sorciers ? » Une querelle s’ensuit et l’on lui demande raison pour avoir douté de la beauté de la reine du pays des elfes.
On sort de la délicieuse lecture de l’essai de Matthias Egeler en pensant à l’avertissement qu’il y mettait dans sa préface, « la population du royaume des fées est désormais bien trop fournie pour que toutes les créatures soient traitées en un volume ». Sa grande histoire des fées et des elfes n’est donc qu’une porte d’entrée (mais quelle porte !) pour entrer en Faërie.
Victor Laby
