The Death of Socrates

Alain Badiou : le grand assagissement

Dans la collection Tracts de Gallimard, Alain Badiou signait début 2022 Remarques sur la désorientation du monde. Un court essai où le philosophe communiste, adepte depuis les années 1960 des outrances de l’extrême gauche mao, opère non sans humour un surprenant assagissement. Badiou à son meilleur.

Alain Badiou à l’ENS rue d’Ulm.
Photographie Hannibal Volkoff.

Depuis plusieurs années, Alain Badiou mène de front la publication de son passionnant séminaire annuel conduit à l’École Normale Supérieure rue d’Ulm (dernière parution en date : S’orienter dans la pensée, s’orienter dans l’existence (2004-2007), Fayard) et celle de livres de commentaires sur l’actualité. Avec ce court « tract » publié dans le sillage de la pandémie mondiale de Covid, le philosophe octogénaire surprend ses lecteurs.

L’époque serait, d’après l’auteur, à la désorientation. De quoi s’agit-il ? « D’un désordre général, d’un brouillage des consciences et du sentiment d’une plus grande imprévisibilité du futur ». Car le choc de la crise du Covid-19 n’a fait que mettre davantage à nu les impasses du monde contemporain telles que Badiou les détaille de longue date : errements destructeurs du capitalisme et absence d’Idée communiste suffisamment neuve et puissante pour envisager l’avenir.

Tout ce qui bouge n’est pas rouge

Pour Alain Badiou, loin de l’obsession d’une certaine extrême gauche fort bien représentée dans les rangs de la France Insoumise, non, tout ce qui bouge n’est pas rouge. L’essai commence ainsi par multiplier les piques envers les « solides interventions du professeur Raoult », les manifestations antivax ou encore le mouvement des Gilets Jaunes.

Mais il égratigne également cette gauche parlementaire coupable selon lui de s’être rendue à une manifestation de policiers devant l’Assemblée nationale. Et le polémiste, qu’on sent parfois tenté par des régressions adolescentes, de citer alors quelques vers particulièrement énervés (et mauvais) de l’Aragon d’avant-guerre (« Descendez les flics / Camarades / Descendez les flics »), pour déplorer qu’on passât de ce programme guerrier à une approche plus nuancée des difficultés rencontrées par les fonctionnaires chargés du maintien de l’ordre.

Pour la vaccination obligatoire

Traitant des émeutes anti-masques, anti-pass, anti-vax, anti-sciences, bref, anti-rationalité qui ont fleuri à l’occasion de la pandémie, le philosophe prend le parti de l’obligation vaccinale. « Après tout, ce ne sont que des obligations de ce genre qui, depuis de longues années, nous ont débarrassés de fléaux mortels ou invalidants comme la variole, le choléra, la typhoïde ou la poliomyélite, fléaux dont les populations des pays dominés et pauvres, sans dispositif de vaccination, notamment en Afrique, continuent à souffrir mortellement. »

En effet, « la peur du vaccin est une vieillerie obscurantiste, qui va jusqu’à prétendre que le vaccin, comme un sorcier médiéval, risque de vous changer en quelqu’un d’autre. Le fait qu’on cherche à vous interdire de fréquenter un lieu public si vous êtes infecté par le Covid-19 et contagieux relève, lui, du simple bon sens : on ne peut vivre en société de façon minimalement raisonnable si on trouve « normal », au nom de la liberté individuelle, de devenir le centre d’une contagion étendue avec risque de morts ».

Citoyen, encore un effort pour renoncer au maoïsme !

Reste que pour faire pièce aux dysfonctionnements de grande ampleur générés par le capitalisme, l’auteur réaffirme se situer sous la triple autorité de Marx, Lénine puis Mao. Mais en refusant l’impasse « néostalinienne » qui avait cours en Russie et qui demeure en Chine : il ne suffit pas de s’opposer aux pays capitalistes pour inventer l’avenir.

Ici, Badiou aménage quelques brèches dans le maoïsme qu’il a fait sien depuis Mai 1968 et dont il demeure le dernier thuriféraire. Ainsi, les black blocks, ces casseurs de tête de manifs, se voient renvoyés à leur nihilisme boutonneux. Le mot d’ordre de Mao ne dit pas « On a raison de se révolter », il dit : « On a raison de se révolter contre les réactionnaires ». « Ce mot d’ordre n’offrait donc nul soutien aux actions anarchiques, agressives, coléreuses, de certains groupes d’étudiants en Chine pendant la Révolution culturelle ». Début d’une autocritique ?

On peine toutefois à saisir l’utilité du référent-Mao qu’on trouve encore fréquemment sous la plume badiousienne. Croit-on vraiment que les concepts forgés dans la Chine rurale des années 1940 — la guerre populaire paysanne… — et les querelles idéologiques secondaires sur fond de rivalités entre factions oubliées du Parti communiste chinois ont quoi que ce soit à nous enseigner pour inventer une politique d’émancipation d’aujourd’hui ?

Feu sur le féminisme contemporain

Au cœur de son tract, Alain Badiou place la critique de ce qu’il nomme justement « les deux vedettes du discours public — notamment auprès, dit-on, de la jeunesse » : le féminisme et l’écologisme. Le premier fait « la promotion de la délation, ordinairement considérée, depuis l’école primaire, comme une pratique quelque peu puante ».

« Le déchaînement incontrôlé des opinions doit nous rappeler que, depuis Platon, on doit tout de même savoir la différence entre opinion d’une part, connaissance vraie de l’autre. Or tout se passe aujourd’hui comme si la moindre déclaration tapageuse sur un réseau social avait plus de poids, plus de réalité, qu’une constatation vérifiée ou qu’une démonstration rationnelle. »

Comment s’étonner que Badiou, auteur d’un très applaudi Éloge de l’amour décrivant la rencontre amoureuse comme un événement ontologique, déchirement du tissu routinier des causes par la puissance neuve de l’amour, s’oppose ici au féminisme actuel qui la réduit à un rapport « aliénant, ou en tous cas risqué » ?[1]

Face à « la religion écologique », la nécessité du nucléaire

Et pour nos écologistes décrits de façon assez désopilante comme les prêtres d’un culte à Gaïa, Badiou pointe leur incapacité à rompre clairement avec les logiques capitalistes. « La vérité, très simple, est que l’écologie ne sera efficace qu’autant qu’elle se déploiera dans un contexte communiste de contrôle des dispositions productives ».

Dans le débat énergétique, le polémiste ne mobilise pas, il est vrai, un argumentaire rébarbatif. Il se contente de plonger la plume dans la plaie : « C’est bien joli de prôner les voitures exclusivement électriques, mais d’où viendra l’énergie pour charger des milliards de batteries, si l’eau, le vent et autres attributs de notre mère Nature ne peuvent y suffire ? La réponse est, en un sens, évidente, et Macron a osé récemment la nommer : le salut peut et doit venir du nucléaire ». Le philosophe va ici jusqu’à se rire de sa propre jeunesse où il participait à de « violences manifestations contre des projets de centrales » — « L’assaut écologique contre le nucléaire se terminera, j’en tiens le pari, par l’aveu de sa nécessité ».  

Badiou, Roussel, même combat ?

Ce petit texte incisif refermé, comment ne pas se réjouir d’y avoir lu l’ancien extrémiste rejoindre une ligne communiste-réformiste-rationaliste finalement assez proche de celle du Parti communiste français — que pourtant il déteste cordialement ?

De fait, comme un dernier pied de nez aux outrances des gourous radicaux, Badiou se moque de ceux qui prennent Macron « pour une figure haïssable de l’autoritarisme ». Ce chef de l’État « cible de tous les coléreux de France », il le « trouve surtout insignifiant ». Comment, Macron ne serait donc pas un dictateur pétainiste d’extrême droite ? Voilà un propos qui risque de désorienter la frange jeune de l’électorat NUPES-LFI…

D’autant qu’aux polémiques plaisantes et aux bons mots, le philosophe ajoute une percutante préfiguration de ce que s’avérera en effet l’année 2022 : « L’endettement des États, venus au secours des petites et moyennes entreprises […] posera sans doute de sérieux problèmes, notamment celui du risque d’une inflation importante ». Et avant même l’éclatement de la guerre en Ukraine, Badiou concluait son libelle : « On pourrait bien assister à un remaniement planétaire des alliances, avec par exemple la constitution d’un bloc économique sino-russe défiant l’hégémonie américaine ».

Maxime Cochard


[1] Il avait d’ailleurs signé la tribune du 10 décembre 2021 de Marianne, « L’extension de l’idéologie #MeToo menace l’édifice démocratique », en compagnie notamment de Sabine Prokhoris, auteure du Mirage #MeToo.