« Un grand roman romanesque » : à l’occasion du nouveau Goncourt, attribué à Jean-Baptiste Andréa pour Veiller sur elle, regard sur une tautologie. Et retour sur les « frères ennemis » de la littérature contemporaine. Fiction et autofiction ont-elles un genre ?
Au-delà de l’aspect mondain et de cette singularité hexagonale qu’est la fièvre éditoriale automnale, observer les prix littéraires offre une vision panoptique des grandes tendances de la littérature contemporaine française. Ainsi a-t-on vu deux courants littéraires divergents s’affronter ces derniers mois.
Le mercredi 7 novembre 2023, le jury de l’Académie Goncourt couronne, au quatorzième tour, le président jouant de sa double voix [1], le roman de Jean-Baptiste Andréa, Veiller sur elle, histoire d’amour sur fond de montée du fascisme dans l’Italie mussolinienne au début du XXe siècle. Durant toute la fiévreuse période qui précédait cette annonce si attendue, une seule question agitait les rédactions littéraires : qui l’emportera ? Qui en effet l’emporterait d’œuvres aussi dissemblables que Triste Tigre de Neige Sinno, âpre récit d’un inceste, entrecoupé de réflexions et d’analyses et Veiller sur elle, ample récit de fiction avec un décalage spatio-temporel marqué par rapport à notre contemporanéité [2] ? Et, point important, qu’est-ce que cette dichotomie, et sa résolution, révèle de notre époque ? De notre besoin de témoignages, de récits de vie, d’intime ou de romanesque et d’évasion ? Qu’est-ce qui nous agite ? Qu’est-ce qui nous meut aujourd’hui ?
Retour en arrière
Fin août 2023, couverture du traditionnel Inrockuptibles de rentrée littéraire : trois femmes. Neige Sinno, Chloé Delaume, Maria Pourchet. Pas un homme. Deux d’entre elles signent des récits d’autofiction. Chloé Delaume avec Pauvre folle évoque un féminicide qui la touche de près : le meurtre de sa mère par son père et Neige Sinno les viols répétés de son beau-père de ses sept ans à ses quatorze ans. Western de Maria Pourchet se veut une analyse moderne des rapports amoureux et des relations de domination. La rentrée semble bel et bien dominée par les femmes [3] et la littérature par le récit personnel [4], l’autofiction sous ses formes les plus exploratoires. Le roman s’asphyxie ? Où sont les hommes ? se demande-t-on et, en sous-texte : l’autofiction est-elle réservée aux femmes ? Le genre littéraire serait-il genré ?
Quid novi sub sole ?
Tout d’abord relativisons :
2019 : « Une rentrée littéraire sous le signe des femmes » (Le Point, L’Obs)
2020 : « Une rentrée littéraire sous le signe des Destins de femmes » (Babelio)
2021 : « Voyage au cœur de la psyché » (sous-entendu féminine, Éditions Stock)
Nihil novi sub sole donc. Les femmes occupent l’espace littéraire – enfin ! et cette rentrée sous le signe du féminin semblait laisser présager une ribambelle de prix prestigieux, dont le plus important. Il n’en fut rien. On pouvait également s’imaginer, à lire les premiers articles de l’automne, le romanesque, le grand souffle épique, rejetés dans les limbes, mais la sélection des prix littéraires dit autre chose. Le prix Fnac tout d’abord, décerné fin août, récompensa Veiller sur elle. Or, ce prix a la particularité d’être attribué par quatre cent libraires et quatre cent lecteurs, c’est par conséquent un prix populaire, au sens noble. C’est dans cette voie que s’est engagé le jury du prix Goncourt : les jurés ont en effet choisi de récompenser une littérature populaire, accessible et susceptible de plaire, signant là la réconciliation du public et de la critique, du haut et du bas, illustration moderne en somme de l’apologue de Ménénius Agrippa : à quoi bon en effet décerner des prix à des romans que personne ne lit ou n’apprécie ? Un Goncourt démocratique, et nous ne pouvons que saluer cette décision.
Vie et mort du romanesque
Veiller sur elle. Deux commentaires reviennent sans cesse à son propos, des chiffres et un terme : « 600 pages », « romanesque ». Pour la première récurrence, on peut s’étonner de l’insistance des journalistes à souligner le nombre, à appuyer sur le poids du volume. Et on s’interroge : que cache cette exclamation à la fois fascinée et effrayée ? Qu’a de si particulier un roman de six cent pages ? Voyons, Guerre et paix, Tolstoï, deux tomes en poche, le premier 960 pages (Livre de Poche), idem pour le second ; Madame Bovary, Flaubert, 528 pages (Folio classique), Voyage au bout de la nuit, Céline, 625 pages (édition originale Denoël et Steele), Aurélien, Aragon, 697 pages (Gallimard Blanche). Et cetera.
Alors, ce six cent sans cesse agité : effroi devant le changement d’habitude de lecture, la lutte à mener, en lisant, contre le dérythmé contemporain, le hachage perpétuel du temps ? Soupçon d’indolence chez les lecteurs ? Si « avaler » six épisodes d’une série, de cinquante minutes chacun, à la suite, ne nous fait pas peur, ne serions-nous plus, en revanche, capables de lire de « gros » romans ? C’est la première réaction amusée qui vient à la présentation de cette œuvre. La deuxième répétition journalistique, moins anecdotique, ouvre une réflexion en profondeur. Qu’est-ce que le romanesque ? Qu’est-ce qu’un roman romanesque ? Il est en effet curieux de voir revenir comme une rengaine un terme que personne ne se donne jamais la peine de définir : « œuvre de pure imagination et de foisonnant romanesque » (Libération), « fresque romanesque » (Radio France), « sa fresque romanesque échevelée » (Les Échos), « fresque romanesque virtuose et poétique » (l’Éclaireur Fnac), « puissant souffle romanesque » (RFI), « auteur à la puissance romanesque rare » (Librairie Eyrolles), « son œuvre au caractère purement romanesque », « livre prodigieusement romanesque », « Le Goncourt du « romanesque » (Huffington Post), « le choix du romanesque à pleines gorgées » (Courrier International citant Le Temps), voire triplement romanesque : « follement romanesque », « formidablement romanesque », « un Prix Goncourt très romanesque » (Le Temps), jusqu’à l’auteur lui-même : « J’ai toujours cru au romanesque, il n’a jamais été mort, le romanesque », a-t-il ajouté. Brive de son côté, lors de la Foire du livre, réunit « le » Goncourt et deux autres romanciers autour d’une table intitulée « Romanesques », et on notera le pluriel. Il y aurait donc plusieurs « romanesques » ?
Or, « romanesque » est un adjectif forgé d’après le substantif « roman », dont l’Encyclopédie (1765) nous dit : « qui tient du roman. Il se dit des choses et des personnes. Une passion romanesque ; des idées romanesques ; une tête romanesque ; un tour romanesque ; un ouvrage romanesque [5] ». Le terme ne peut conséquemment, en théorie, s’appliquer à l’objet dont il tire précisément ses caractéristiques. Les qualités du roman doivent être déportées sur un autre objet. Parle-t-on d’un cinéma cinématographique ou d’une œuvre peinte picturale ? Un roman « romanesque » ne serait donc qu’une tautologie ? Que signifie ce besoin de sur-caractérisation ? Qu’est-ce qu’un roman non romanesque ? Quelle serait l’alternative ? Le genre de l’intime, vu comme un recroquevillement ?
Plus intéressant avec la saturation de l’espace rédactionnel par ce terme, le constat qu’en réalité, le romanesque, loin d’avoir perdu sa vitalité et de sembler réapparaître ex nihilo est un objet d’études et de questionnements universitaires : en 2004 paraît une histoire du romanesque du roman grec à nos jours [6], en 2006 un colloque sobrement intitulé « Le romanesque dans la littérature française contemporaine » explore même « le refus du romanesque », en 2018 un autre interroge : « Lire et vivre le romanesque », les Balzaciens bien sûr le questionnent : « Un je-ne-sais-quoi de romanesque ». Quant à l’intéressante revue Romanesques, elle s’est donnée comme mission d’explorer le romanesque sous toutes ses formes. Mort le romanesque ? Jamais, ni en pratique ni en théorie.
Écrivains masculins pour lectorat féminin ou le paradoxe genré du romanesque
Les hommes ont-ils peur d’avouer qu’ils lisent des romans [7] ? La question peut se poser. Qui n’a pas entendu un homme déclarer : « Non moi, je ne lis que des essais, ou de la poésie » ? Jean-Baptiste Andréa confiait que dans les salons, des hommes lui avouaient qu’ils ne lisaient pas de romans, qu’ils n’aimaient pas ce genre. Que signifie ce désamour masculin ? Tentons une hypothèse : quand les hommes n’aiment pas une chose c’est qu’elle est devenue trop féminine. Féminine, elle est délaissée. « Enseigner, ce n’est pas un métier d’homme », ai-je entendu un jour, « ce n’est pas viril » Le féminin dévirilise. Les femmes dévalorisent ce qu’elles font. Le lectorat est devenu féminin, les lecteurs désertent. C’est un comble quand on sait combien la lecture fut interdite aux femmes ! Mais les hommes paradoxalement continuent à être romanciers. Ecrire, oui, lire non ? Non, en tout cas pas un roman dit « romanesque » : « Encore un mauvais Goncourt » titrent certains articles [8]. Le romanesque passe encore, quoique, mais pas le roman « populaire », là on frôle l’hérésie pour un prix littéraire.
Le roman demeure néanmoins une affaire d’hommes. Prenons l’explosion du genre romanesque au XIXe siècle, tous les noms qui nous viennent, tous ceux qui nous ont été transmis par l’école – ceux qui forment le « patrimoine », nom hérité du père, bien révélateur [9] – sont masculins : Balzac, Flaubert, Stendhal, Zola, Maupassant… Le rôle des romancières, comme on le sait aujourd’hui, a été minoré. Le roman, ce « mauvais genre » et la figure de la savante, devenue pédante et ridiculisée, ont tenu les femmes à distance.
La modestie, ou l’emprise masculine
– Mais j’espère, ma chère Natalie, que vous n’aurez jamais la tentation de faire imprimer vos écrits ? (…) – Je vous entends : vous pensez qu’une femme, en devenant auteur, se travestit aussi, et s’enrôle parmi des hommes. – Oui, des hommes qui combattent aussi, qui attachent un prix infini à la victoire, et qui ne souffriront jamais qu’un intrus s’avise de leur disputer les lauriers qu’ils veulent cueillir. Quel est le premier charme d’une femme, quelle est sa qualité distinctive ? la modestie. Quelle que soit la pureté de sa conduite et de ses sentiments, est-elle encore l’honneur et le modèle de son sexe, lorsqu’elle dit avec éclat à l’univers entier : « Écoutez-moi ?… » [10]
En 1806, Mme de Genlis dans La Femme auteur rapporte ce dialogue fictif entre deux sœurs dont l’une écrit depuis fort longtemps. Pas d’issue pour la femme auteur : elle a le droit d’écrire, certes oui, mais pas d’exhiber ses pensées, pas de concurrencer le masculin, d’exister en somme, dans ce rôle actif. La condamnation sociale est sans appel :
Si vous deveniez auteur, vous perdriez la bienveillance des femmes, l’appui des hommes, vous sortiriez de votre classe sans être admise dans la leur. Ils n’adopteront jamais une femme auteur à mérite égal, ils en seront plus jaloux que d’un homme [11].
Le piège de la modestie est un leitmotiv masculin : dans La Paysanne pervertie de Rétif de la Bretonne (1784), un libertin déclare : « Une femme autrice sort des bornes de la modestie prescrite à son sexe ». Cette modestie fatale aux femmes est leur ceinture de chasteté intellectuelle.
Mêtis ou Athéna en toute femme
Qu’ont donc fait les femmes pour avoir la possibilité d’écrire ? Et bien elles ont d’abord commencé à… demander le droit de lire ! La Querelle des femmes qui interroge le statut de la femme du XVe siècle au début du XXe voit notamment s’affronter les partisans et les adversaires de la lecture pour les femmes. Le premier argument en faveur de la lecture est celui de la parfaite épouse : une femme instruite peut utilement seconder son mari, Xénophon expliquait déjà qu’il fallait préférer une femme instruite, dans l’Économique au IVe siècle avant Jésus-Christ, le deuxième qu’une fille éduquée ne sera pas la proie d’un charmeur désargenté, un souci de moins pour le père. Les femmes profitèrent de ces arguments en faveur des hommes pour s’instruire. Plus tard elles usèrent d’une captatio propter infirmitatem ou féminitatem (appel à l’indulgence en vertu d’une infériorité constitutive) : elles écrivent certes, mais pas aussi bien que les hommes, fichtre non, elles font de « petites choses », ou se réservent le genre épistolaire ou de récit de voyage. Puis leur champ littéraire s’élargit.
Après avoir conquis le roman, elles redonnent leurs lettres de noblesse à l’autofiction – terme pourtant inventé par un homme [12] ! à l’écrit d’épanchement, et en font un « grand » genre, Christine Angot en tête.
Tout fait littérature
Neige Sinno revendique cette écriture de l’intime ou de l’extime comme littérature : « Peut-être, en effet, que je raconte ma vie dans ces lignes » note-t-elle, puis elle présente un refus de publication par un éditeur qui se justifie : « sa maison ne publie que de la littérature ». Pour elle, « l’autobiographie n’est ici qu’une arme ». Elle s’interroge sur cette frontière qu’elle refuse : « Pourquoi seule la fiction pourrait-elle s’aventurer sur le territoire de l’indicible ? ». Elle écrit : « Le témoignage me limite [13] » et plaide pour une littérature « ouverte ».
Tout fait récit
Pour illustrer notre besoin de fiction citons deux exemples aux antipodes et pourtant : la publicité et le recrutement politique ou religieux. Les publicitaires intelligents se sont rendu compte du besoin de fiction : ils ont inventé des histoires, comme ce veuf récent qui, grâce à un supermarché, refait LA recette de sa femme disparue, avec force vélo, pluie et paysage. La publicité est incitative et doit recruter des consommateurs, des acheteurs, comme les récits de recrutement religieux ont besoin de forces vives : pour envoyer les hommes au combat, on leur brosse des récits mirifiques, de gloire et de paradis, on magnifie la mort, on crée des héros. Toute guerre sainte le sait. Le récit exalte.
Que conclure de ce tour d’horizon de la littérature contemporaine ?
Pas de polémique ici, au contraire mais un réjouissant programme, une rassurante coexistence et une pluralité de prix littéraires qui permet de récompenser et l’engagement écologique, et le roman éprouvant mais nécessaire témoignage et le roman « pur », sans qualificatif, plein de rebondissements et d’aventures, de sentiments et d’émotion, romanesque alors.
Réjouissons-nous donc de cette extraordinaire possibilité de s’ouvrir l’esprit et de partager ainsi avec nos contemporains de passionnantes discussions. Suivons le romanesque de près.
Et encourageons les hommes à lire ! Ce qui est bon pour les femmes est bon pour eux.
Isabelle Goncalves
[1] « Je leur ai dit, mes enfants, si on ne se départage pas, on dîne là, on petit-déjeune là, je ne suis pas contre, la table est bonne, mais tout le monde attend le résultat. (…) En situation de blocage, nous confie-t-il, le règlement ne permet pas mais oblige le président à faire jouer sa double voix, ce que j’ai fait avec bonheur car là, c’était mon candidat. » (cf. L’Express)
[2] D’autres œuvres étaient évidemment en lice. Les sus-citées illustrent a fortiori les deux tendances. « Mais le roman de Jean-Baptiste Andrea est en concurrence avec Triste Tigre de Neige Sinno, un livre très remarqué de la rentrée littéraire, qui aborde dans une forme singulière le sujet de l’inceste, également en lice pour le Femina. Ces deux romans sont aussi en sérieuse concurrence pour le Goncourt avec Sarah, Susanne et l’écrivaind’Éric Reinhardt, grand favori, et Humus de Gaspard Koenig. » (cf. France Info)
[3] « Cette rentrée littéraire est marquée par une pléiade de publications sur le genre, les violences masculines et ce qu’Irène Théry nomme « une nouvelle civilité sexuelle » » (Cf. Philomag).
[4] « Cette année, la rentrée littéraire est placée sous le signe de l’intime et de l’introspection. Les écrivains auraient-ils feuilleté l’album de famille pendant le confinement ? » (Cf. Europe 1)
[5] Nous remontons à un moment – arbitraire – de la naissance du genre romanesque.
[6] Gilles Declercq et Michel Murat (éds.), Le Romanesque, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2004.
[7] Pour les besoins de la démonstration nous excluons évidemment tous les universitaires, chercheurs, éditeurs, professeurs, rédacteurs, critiques littéraires, très souvent des hommes, et tous ceux à qui leurs parents enseignants, tel l’auteur du Goncourt entre autres, ont transmis le goût de la lecture.
[8] Cf. Transfuge. La petitesse des remarques, de la part d’un écrivain, étonne.
[9] Par chance, le matrimoine commence à circuler de nos jours.
[10] La Femme auteur, Madame de Genlis.
[11] Ibid.
[12] Serge Dubrovsky dans Fils, 1977.
[13] Cf. France Info
