Dans des romans d’automne, un nouveau mal du siècle en banlieue parisienne…

Il y a un peu moins de deux siècles, Musset lançait un cri d’alarme dans son roman autobiographique La Confession d’un enfant du siècle. A travers le cas personnel d’Octave, c’est la jeunesse de France qui ne pouvait plus croire en rien – sinon à la passion amoureuse, qui n’arrivait pas à sauver Octave désabusé dans une époque d’affaissement des valeurs…

Lors de l’automne 2023, on a parlé fugitivement de deux romans, écartés des courses aux prix, assurément affaiblis par des défauts visibles de construction ou d’écriture, mais qui s’efforçaient de lier l’univers intime, littéraire, et la sociologie désespérante d’une jeunesse de banlieue à l’abandon, au bord de l’explosion : premier roman, récit d’apprentissage, de Mokhtar Amoudi, Les Conditions idéales chez Gallimard ; roman d’un auteur plus expérimenté, Thomas B. Reverdy, Le grand secours chez Flammarion.

Un aperçu rapide sur ces deux romans qui mêlent clairement récit personnel, analyse sociale et fiction.

Le « mal du siècle » dans les années 2020 n’est plus celui de Musset : les personnages ne sont pas bien nés ; ils maîtrisent mal les codes mêmes de la langue et de la société qui les opprime ; ils ne peuvent même plus croire en l’amour ; ils ne se détruisent pas seulement eux-mêmes ; ils sont prêts à détruire tout ce qui les entoure dans un suicide collectif.

Mokhtar Amoudi donne la parole à un jeune orphelin, Skander, placé à l’aide sociale et qui est confié en banlieue parisienne à une mère adoptive terrifiante. « Les conditions idéales » sont celles, ironiquement, de son début : pris en charge, suivi, l’adolescent algérien commence bien ses études. Mais très vite les choses se dégradent : il est successivement happé par la violence, les bandes, l’endoctrinement islamiste, le trafic de drogue – sans trop savoir ce qui lui arrive jusqu’à la fin du livre… Ce vertige, dit à la première personne, n’est pas sans rappeler la naïveté pénétrante du bouleversant Momo dans La vie devant soi de Romain Gary – et sa découverte amère du monde des adultes. La polyphonie du roman fait parfois, en revanche, du Céline sans le savoir en mêlant le vocabulaire argotique, brutal, et le « beau style » littéraire démystifié socialement, à travers telle sentence désenchantée ou tel usage (parodique ou non?) du passé simple suivi d’un vocabulaire trivial.  Quand on a été abandonné une fois, on se dit que ça ne pourra plus arriver… ».. « Il sortit, son pantalon baissé, la face haineuse, plus du tout la fête. « Ferme ta gueule ! Allez, casse-toi ». (Certes aujourd’hui même le personnel politique censément élégant peut parler cette langue dite des « racailles »…).

Thomas B. Reverdy joue, lui, dans son récit à la troisième personne, du dispositif tournant des points de vue. Un auteur, dramaturge et poète raté, rend visite à une jeune professeure séduisante de théâtre dans un lycée de Bondy. Parmi les élèves, une victime de la violence d’un policier abusant de son pouvoir – le jeune Mahdi dont le visage est démoli. Et puis un autre jeune élève timide, Mo, comme le Momo de Gary. Mo a assisté à la scène et l’a racontée sur les réseaux sociaux. Et c’est l’étincelle : la révolte éclate dans les banlieues – tout ce récit est pourtant antérieur au mois de juin 2023. L’ordre d’un établissement scolaire (observé avec minutie), qui ne tient que par le dévouement de ceux qu’on appelle « la communauté éducative », se trouve bouleversé. La fureur violente se déverse dans les rues de banlieue – avec des hordes qui cassent tout et finissent par envahir le lycée terrifié… Contrepoint sentimental : l’idylle qui se noue entre le poète raté et la jeune enseignante au sourire rouge, ravageur… On reprend La Princesse de Clèves au cours de français, les pièces de Molière au cours de théâtre – et l’on se dit que la langue, la beauté et l’amour peuvent sauver une jeunesse du désespoir. C’est la leçon finale qui rend compte du titre « le grand secours » : « Tu vois bien que ça sert à quelque chose, la poésie. »

Disons-le clairement : ces deux romans ne sont pas les chefs d’oeuvre de la rentrée. Ils ont un mérite : par la fiction, ils tirent le signal d’alarme, ils affirment qu’une jeunesse ne pourra vivre longtemps sans repère, ni idéal, et que c’est l’honneur de l’école de rappeler les valeurs, la langue, les textes, les livres qui permettent de vivre ensemble sans sombrer dans le chaos. Et ce n’est déjà pas si mal.

Romain Lancrey-Javal

Mokhtar Amoudi, Les Conditions idéales, Gallimard, 2023, 246 pages. Thomas B. Reverdy, Le grand secours, Flammarion, 2023, 318 pages