Une jeune femme publie dans les années 1990 un livre sulfureux, puis meurt à 21 ans dans un accident de voiture. Tombe-t-elle dans l’oubli ? Au contraire, année après année, son nom devient celui d’une légende dans les milieux du sado-masochisme. Voici l’histoire, trente ans après sa mort, de Vanessa Duriès.
Le 13 décembre dernier marquait le trentième anniversaire de la mort de Vanessa Duriès, décédée à l’âge de 21 ans dans un accident de voiture. Sur le chemin du retour du salon du livre de Toulon, elle décédait en même temps que les écrivains Joy Laurey et Nathalie Perreau, ainsi qu’Alexandre, leur fils de trois ans. Quelques mois plus tôt, Vanessa Duriès, Katia Ould-Lamara pour l’état civil, avait fait paraître Le lien, son récit autobiographique. Trois décennies plus tard, l’œuvre est encore l’objet des fantasmes et des rumeurs. Cet unique livre publié par l’autrice, récit d’initiation à la soumission sexuelle d’une étudiante, est autant un ouvrage de confession et d’auto-analyse que de revendication. La dernière page nous informe d’un événement qui constitue la genèse de cet ouvrage, survenu un an après le début de la relation sadomasochiste (BDSM [1], dirait-on aujourd’hui) qui l’unissait à celui qu’elle nomme Pierre, un homme de vingt ans son aîné :
« Un jour, j’oubliai mon sac à main dans la voiture de ma mère. Elle l’emporta chez elle sans se soucier du contenu et le laissa traîner sur une table, où mon père s’en empara et l’ouvrit. Or, dans mon sac, se trouvait un gros cahier noir où je gardais mes photos les plus intimes prises par Pierre et mes autres maîtres lors des séances, cérémonies et épreuves : des dizaines de tirages en couleurs me représentant au mieux nue, mais le plus souvent attachée, écartelée, prise par un ou plusieurs mâles lors des séances, cérémonies et épreuves. »

Le livre, récit de la sublimation d’un désir, s’ouvrait sur la violence du père, qui, lorsqu’elle avait neuf ans, attachait et frappait sa fille en la traitant de « dévergondée » et de « salope ». Une décennie plus tard, Vanessa Duriès raconte qu’elle avait fini par prendre goût, par orgueil, au fait d’être victime de l’être aimé. À l’âge adulte, la réaction des parents face aux expériences sexuelles de leur fille est l’occasion d’une libération :
« Pourquoi faut-il que les parents se croient autorisés à toujours juger leurs enfants ? Les enfants ne sont-ils pas seulement ce que les parents en ont fait ? Ne sont-ils pas leur œuvre ? Ma mère démarra et sans me regarder me demanda si je n’avais rien à lui dire. Je lui répondis qu’il n’y avait rien à dire, que tout était très clair. Elle s’exclama que je n’avais pas à être fière. Je la provoquai en répondant que je pouvais être fière de ce que je vivais. »
Menacée de mort par sa famille puis reniée, Vanessa Duriès put, une fois libérée, faire le récit de son initiation aux relations de domination et de soumission. Pour certains, Le lien est un livre à lire d’une seule main. Pour d’autres, il est un cri de bonheur, le récit d’un dépassement de soi. Pour tous, il constitue une réflexion sur le pouvoir et sa place dans le développement du désir. L’ouvrage est aussi le récit des rapports de force et des paradoxes. La narratrice, que Pierre, son Maître, a décidé de renommer Laïka (du nom de la première chienne lancée en orbite autour de la Terre), affirme que dans une relation sadomasochiste, l’esclave est en réalité la première décisionnaire :
« Car il est une évidence qu’ignorent les non-initiés à cet univers marginal et envoûtant : le maître n’est jamais celui que l’on croit. Le maître est en état de dépendance totale par rapport à son esclave. Le maître n’existe et ne trouve sa place ou sa justification que par rapport à l’esclave. Il est en réalité l’esclave de l’esclave, de son acceptation à subir les sévices qui l’excitent. Lorsqu’on a compris cette réalité paradoxale, il n’y a plus de honte à être esclave. Au contraire, par le jeu subtil des rapports de force, l’esclave peut être celui qui exerce le véritable pouvoir dans la relation sadomasochiste. »
L’art de la domination consiste ensuite pour le Maître à instiller le trouble, en édictant des protocoles, en humiliant ou en suscitant la crainte. Les scènes relatives au dressage de la soumise ou aux sanctions qui lui sont imposées sont extrêmement précises. L’appréhension se mêle au sentiment d’abandon, pour finalement laisser place à la gratitude. En séance, Laïka se voit imposer des restrictions de parole ou de regard. À l’université, Mademoiselle Duriès porte une ceinture de chasteté « dont le modèle avait été directement inspiré de gravures datant de l’inquisition espagnole ». À d’autres moments, elle peut être séquestrée, flagellée ou offerte en pâture. Au fil des pages, Laïka décrit le plaisir d’obéir autant que de transgresser un tabou social, un mélange de souffrance, d’humiliation et d’« extase mystique » : « Je suis extrêmement sensible à l’opinion que mon Maître peut avoir de moi. La crainte de le décevoir par un refus me pousse parfois à accepter certaines épreuves qui pourtant me révulsent, mais attestent de mon appartenance à lui. »
Souvent, l’incertitude de Laïka quant aux troubles qui l’attendent est au cœur de l’expérience. La domination est, selon la soumise, un « art cérébral ». Aussi, pour l’esclave, « savoir désobéir est un art qui implique une parfaite connaissance des désirs du maître, sans parler d’amour puisque c’est le mot que nul ne prononce au cours des joutes. Le jeu s’installe autour de cet exceptionnel rapport de force. »
Alors que ceux qui l’ont connue la décrivent comme une personne souriante et lumineuse, le récit de Vanessa Duriès, les scènes inspirées de son plaisir de l’humiliation ou de sa volonté d’être identifiée aux catégories les plus stigmatisées (notamment celle de la « putain »), lui donnent parfois des airs de dureté. Peu de tête-à-tête entre Vanessa et Pierre sont décrits dans le Lien, à tel point que cet homme apparait, dans certaines scènes, moins comme son Maître que comme un facilitateur de rencontres. La jeune femme tire son plaisir d’être offerte et exhibée. Parfois, elle craint de se perdre, et trouve l’équilibre en sentant que les moments intenses sont circonscrits dans le temps et dans l’espace.
La relation relève en partie de la pantomime, et le jeu de rôle ne peut se présenter comme tel : « Il convient de toujours garder une certaine distance dans les relations sadomasochistes. Sans doute pour préserver la part du mystère, doit-on éviter de trop s’investir affectivement avec ses maîtres ou avec ses soumis. C’est une règle d’or appliquée par les plus expérimentés, et qui permet aux relations de se poursuivre en toute indépendance. »
En outre, à quelques endroits du texte, elle se montre exigeante ou laisse poindre une déception face à des personnes qui, plutôt que d’être réellement attirées par le sadomascochisme tel qu’elle l’envisage, semblent en quête d’expériences sexuelles rapides, ou d’une occasion de réaliser leurs fantasmes, « les brutes épaisses qui croient dominer en cognant, les malades mentaux qui attachent leur proie et les abandonnent pendant des heures pour se masturber secrètement dans l’impossibilité de concrétiser quoi que ce soit, (…) les inévitables poseurs de lapins qui donnent rendez-vous à l’autre bout du pays et ne viennent jamais, tous ceux qui ne souhaitent en fait que tirer un coup en vitesse, comme ils ont l’inconscience de l’avouer eux-mêmes avec le cynisme inhérent à leur libido primaire et leur culture sexuelle réduite à la lecture de quelques bouquins pornographiques de supermarché. Cette grande misère sexuelle nous conforte dans notre choix : le sadomasochisme est un art, une philosophie, un espace culturel interdit aux menteurs et aux hypocrites assermentés. »
Le lien, aujourd’hui culte dans les milieux BDSM, a rapidement connu un succès médiatique et commercial. L’ouvrage, réédité à de multiples reprises (la dernière fois en 2020, par La Musardine), a par ailleurs été traduit en anglais, espagnol, italien, néerlandais et japonais. Aux yeux de certains, la notoriété de Vanessa Duriès, accentuée par sa disparition brutale, a représenté une manne financière. C’est ainsi que furent publiés en 2007 aux Editions Blanche les cinq premiers chapitres de L’étudiante. L’ensemble était alors présenté comme une production de Vanessa Duriès retrouvée dans le coffre de la Mercedes accidentée. Alors que l’autrice donnait dans Le lien l’image d’une jeune femme délaissant les aventures avec des garçons de son âge, dans ce récit inachevé, les séances de soumission sont entrecoupées d’expériences plus conventionnelles avec des étudiants, qui l’amusent, la troublent, et la poussent à percevoir le milieu du SM avec recul. Selon Franck Spengler, son éditeur, Vanessa Duriès aurait, quelques temps avant sa mort, envisagé la possibilité de prendre ses distances avec le sadomasochisme.
Des partenaires de Vanessa Duriès nient à la fois cet éloignement, et le fait qu’elle ait été l’autrice de L’étudiante. L’écriture du texte est parfois attribuée à Florence Dugas, autrice de romans érotiques à succès, publiés par le même Franck Spengler. Récemment, Jean-Paul Brighelli, essentiellement connu pour ses pamphlets réactionnaires, s’est présenté comme le rédacteur de L’étudiante, mais aussi de l’ensemble des livres signés Florence Dugas. Si l’éditeur nie le rôle de prête-plume de Florence Dugas que Brighelli s’attribue, il confirme en partie ses dires à propos de L’étudiante : selon Spengler, les quinze premières pages auraient été rédigées par Vanessa Duriès, et la suite par Brighelli.
Une autre affirmation de Jean-Paul Brighelli, selon laquelle Franck Spengler serait la principale plume à avoir rédigé Le lien, est démentie à la fois par les proches de Vanessa Duriès et par l’éditeur, prêt à jurer que son rôle consista uniquement à prodiguer remarques et conseils à l’autrice. Contacté, Brighelli revient aujourd’hui sur ses propos, déclarant que Le lien « n’est pas très bien écrit » et que « Spengler seul aurait fait mieux ». Quant aux phrases écrites au nom de Vanessa Duriès dans L’étudiante, et qui semblaient signifier une prise de distance avec sa soumission, Brighelli affirme aujourd’hui qu’il « n’épiloguera pas sur les intentions d’une personne décédée »…
Au cours des années, les rumeurs ont entouré la vie et l’œuvre de Vanessa Duriès. Liées à sa disparition brutale, elles semblent aussi le corollaire de la liberté que la jeune femme a revendiquée, et de l’incompréhension à laquelle elle s’est parfois heurtée. Alors même que son décès dans un accident de voiture avait été certifié par la gendarmerie et annoncé dans Le Monde daté du surlendemain, certains préféraient, en dépit des preuves, attribuer sa mort à un suicide ou à une séance BDSM extrême. Trente ans plus tard, ses proches et ses partenaires préfèrent se rappeler de l’intelligence et de la culture de l’étudiante en lettres, comme du charme et de la beauté de cette jeune femme, brune aux yeux noirs, aux cheveux mi-longs et aux tenues sexy. Aussi, nombre de témoins de l’époque se souviennent de son assurance pour défendre les pratiques BDSM à la télévision face à des interlocuteurs incrédules. Quant à nous, lecteurs d’aujourd’hui, il nous reste Le lien, un livre puissant et sensible, qui peut autant être le support d’une fierté ou la source d’une analyse, qu’un objet de curiosité littéraire et intellectuelle.
Vivian Petit
[1] Bondage et discipline, domination et soumission, sadisme et masochisme.
