La singulière aventure du journal d’Algérie de Marcel Martin

En 1958, le critique de cinéma Marcel Martin qui collabore aux Lettres françaises, à Cinéma, Image et son et est l’auteur du Langage cinématographique (Cerf, 1955, rééd. aux Éditeurs Français Réunis, traduit dans une vingtaine de langues), est rappelé sous les drapeaux en tant qu’officier de réserve. Il rédige durant cette année pour lui éprouvante car ses convictions politiques le placent aux côtés de la lutte du peuple algérien, un journal « de guerre » qui, au-delà des circonstances précises qu’il évoque n’est pas sans résonances avec l’actualité.

L’aventure de ce livre est singulière, et m’a requis bien au-delà de son objet particulier : c’est, en effet, tous les replis de l’écriture d’un « journal » qu’elle donne à voir. Marcel Martin amorce l’écriture de ce journal dans le moment de son imminent départ pour l’Algérie et il ne semble pas que ce geste ait pris la suite d’une coutume plus ancienne chez lui. Il était donc probablement impérieux, dès ce moment, de témoigner. De témoigner de quoi ? Il ne pouvait pas le savoir encore. Or ce témoignage deviendra rapidement celui d’une contradiction douloureusement vécue (d’autant plus douloureusement peut-être qu’elle s’accompagne d’un émerveillement – intensément visuel – devant les paysages de l’Algérie) entre sa réprobation compacte, massive, de la guerre en cours et des chefs politiques qui la soutiennent, au premier rang desquels le « sieur Mollet » (dont Martin dénonce, d’où ce surnom, la collusion avec le britannique Eden contre Nasser pendant la crise de Suez) et la responsabilité que Martin avait choisi d’assumer, comme chef militaire, dans la conduite de cette guerre : la responsabilité devant « ses hommes », responsabilité de leur protection, au point de devoir ( et cela dans la continuité impitoyable du principe de l’avoir accepté, en fidélité avec le cap de son parti, le parti communiste français) se retrouver, de fait, face à des « ennemis ». C’est là, sans doute, la raison pour laquelle Martin choisit, au lendemain de la guerre, de tenir secret ce témoignage : non pas, et c’est évidemment essentiel, qu’il se soit livré à la moindre de ces violences dont la période pourtant regorge, mais parce que, comme il le confie à son journal avec une extraordinaire lucidité, Martin se laisse en quelque sorte absorber par la guerre, c’est-à-dire par l’attente, par l’ennui, par la rapidité captivante des « opérations » ; et ceci au fur et à mesure de l’évolution d’une situation qui, dans le même temps, ne cesse de le confirmer dans son hostilité fondamentale à l’égard de la « guerre d’Algérie ». Ce que les pages de ce « journal », presque quotidien, parviennent à tenir, comme on tiendrait un accord désaccordé, c’est ce double régime ; c’est l’insupportable habitus de la vie militaire, car, comme Martin l’écrit très curieusement : « personne ne se suicide volontairement » (p. 48). Mais le dernier acte vient beaucoup plus tard, lorsque Yukiko Imaizumi-Martin, à la fin de sa propre vie et plusieurs années après la mort de Marcel Martin, décide de confier à François Albéra la publication du Bougiote, qui doit son titre au nom du cahier sur lequel il est écrit, cahier d’écolier fabriqué à Bougie, l’actuelle Bejaia. Si cette publication a pu être décidée, c’est parce que ce cahier n’avait pas été détruit et c’est aussi parce que son détenteur ne s’y était pas opposé. Ainsi va-t-il de ce qui est l’« aventure » d’un « journal ». Secret, il aspire à ne pas mourir ; secret, il survit à son auteur ; il s’impose dans ce moment où l’auteur n’aura plus à s’en expliquer, où pour lui cette page aura été tournée mais où elle s’ouvre pour nous.

« Le Bougiote » – Journal d’Algérie (août 1958 – juillet 1959) Marcel Martin. Préface de François Albera.
Éditions inFOLIO, 14€
 

Revenons rapidement à deux des passages les plus significatifs du trouble dans lequel son immersion dans la guerre plonge Marcel Martin, et dont l’expression fait le grand prix de ce document (outre de passionnantes indications de terrain sur la sociologie du conflit – Martin lit du reste l’« excellente » Sociologie de l’Algérie de Bourdieu publiée en 1958) – et en particulier sur les complicités, contre l’armée au bout du compte, entre les groupes d’autodéfense villageois et les troupes du FLN (en part. p. 217)) : elle montre noir sur blanc combien l’écriture de ce trouble était la seule manière de tenter de le placer à distance mais aussi, comme la suite l’a montré, de l’ensevelir. Ainsi : « quand j’essaie de m’analyser honnêtement, je discerne en moi une conscience claire qui se rebelle de toutes ses forces contre l’expérience que je suis en train de vivre malgré moi – et une sorte de propension indistincte et inavouée, faite de lassitude et de passivité, qui me pousse à considérer dans cette aventure l’espèce de pâture qu’elle donne à mon penchant naturel pour la réflexion velléitaire et la rumination intellectuelle » (p. 96) ; ou lorsque Martin s’interroge sur « cette déception d’avoir manqué les deux types […] Je me surprends à penser des choses que je ne pensais pas il y a six mois […] On commence par subir, on finit par agir » (p. 114). On parvient à cette condition précaire – puisqu’« on ne se suicide pas volontairement » : « refuser de mourir pour rien » (p. 144) ; que complète cette profonde définition d’un état de « neutralité » : « Cette espèce d’indifférence à l’égard de la mort des autres n’est que la conséquence d’une double évidence : chacun est aussi menacé et la satisfaction de s’en être sorti cette fois se ternit de la crainte d’y rester le lendemain. D’où une espèce d’état neutre […] » (p.170).

Il revient maintenant au lecteur de poursuivre la lecture de ces pages et d’y puiser la matière d’une réflexion pour laquelle ce Bougiote restera un document d’exception, pour veiller encore sur un moment déjà lointain, et cependant si proche, en particulier pour la compréhension de ce qui anima la lutte du peuple algérien, entre le combat contre la domination coloniale et l’intelligence des mobiles religieux (le « nationalisme mystique du FLN » p. 141), si longtemps oubliés par l’historiographie marxiste, de ce combat : « il faut détruire l’Islam », déclare un officier, musulman converti au christianisme lors d’une conférence du 29 août à Alger. Tout un programme, qui n’a pas perdu pour tout le monde de son actualité.

Pierre Antoine Fabre

Directeur d’études à l’EHESS