Aucun anniversaire de naissance ou de décès de Léonard Bernstein n’est à noter en cet hiver 2023. Cependant l’actualité du grand compositeur, chef d’orchestre et pianiste américain né à Lawrence (Massachussets) le 25 août 1918 et mort à New-York le 14 octobre 1990 s’avère abondante et diversifiée. Des parutions discographiques, le succès au Châtelet des représentations de son œuvre la plus célèbre West Side Story, et la diffusion sur Netflix à compter du 20/12 d’un biopic Maestro réalisé et interprété par une star Bradley Cooper confirment l’aura permanente de cette personnalité artistique. Mais ces célébrations sont-elles à la hauteur de son talent exceptionnel ?
« Leonard Bernstein, 72, Music’s Monarch, Dies » (« Le Roi de la musique est mort ») titrait en Une le New York Times au lendemain de son brutal décès. Le quotidien Le Monde dans son édition du 16/10/1990 rendait hommage à ce « chef monumental » et saluait son « goût chevaleresque de la diversité ». Depuis 33 ans, il n’est pas une année sans que son immense héritage discographique, l’interprétation d’une de ses œuvres symphoniques ou lyriques ne viennent rappeler la force de son génie de chef d’orchestre, de pianiste et de compositeur.
Le label Sony Classics vient de sortir un coffret de 12 CD qui cherche à couvrir la richesse de son répertoire. Les œuvres de Mahler (deux cycles de lieder, les Symphonies 3 et 5) y tiennent une place de choix, à juste titre, tant Bernstein a défendu le compositeur viennois avec constance et ferveur. Mais cet ensemble intitulé en référence au titre du film « Maestro on record », et son livret copieux et illustré, semblent opportunément correspondre à la diffusion du biopic. L’intention promotionnelle est patente, le projet artistique moins évident. Comment, par qui et sur quels critères les œuvres rassemblées ont-elles été choisies ? Par exemple, quel lien trouver entre Peer Gynt d’Edvard Grieg (réduit à une mini suite de quatre extraits), L’Apprenti sorcier de Paul Dukas, la Valse triste de Sibelius et le Capriccio italien de Tchaïkovski qui composent le premier CD ? Seule heureuse unité de la compilation, la présence continue du somptueux New York Philharmonic dont Bernstein a été directeur musical de 1958 à 1969. Son legs discographique est d’une telle richesse qu’on peut trouver moins hétéroclite, plus dense, plus significatif que cette compilation paresseuse. Pourquoi ne pas élire, pour éprouver la puissance tellurique et la verve de ses interprétations, sous le même label l’intégrale des Symphonies de Mahler ou de Beethoven ou le génial Falstaff de Verdi, cette fois avec le Wiener Philarmoniker et Dietrich Fischer- Dieskau dans le rôle-titre ? Ou l’une des quatre versions du Concerto pour piano en sol de Ravel, dirigée du piano, irriguée par le swing, et d’une énergie quasi sauvage toujours époustouflante ?
Nous ne parlerons pas du film Maestro que nous n’avons pas (encore) vu, sinon pour évoquer ce qu’on peut lire dans la presse. Coproduit par Martin Scorsese et Steven Spielberg – excusez du peu – le biopic semble essentiellement centré sur la vie affective de Bernstein (sa relation d’amour avec son épouse, son homosexualité). Les affres sentimentales d’un compositeur, toujours tourmenté, est au cinéma un topos romanesque des biographies des créateurs. Qu’Hollywood et la plateforme de diffusion se soient surtout intéressés à la bisexualité de Bernstein, thème très dans l’air du temps, n’étonnera personne. En revanche, le film évoque-t-il la surveillance continue par le FBI dès 1949 et durant près de 30 ans de Bernstein, trop progressiste, soupçonné d’appartenir au « camp ennemi » ? Le traitement de cet épisode de « chasse aux sorcières » ou son effacement seront intéressants à constater. La vie artistique du compositeur semble, elle, heureusement bien présente. Ainsi l’acteur-producteur, fasciné depuis l’enfance par les chefs d’orchestre, a travaillé avec Yannick Nézet-Séguin, le directeur musical du Metropolitan Opera de New York, pendant des mois et des mois pour diriger lui-même l’Orchestre symphonique de Londres dans une séquence de six minutes. Une anecdote : si vous le retrouvez sur les réseaux sociaux, visionnez le moment étonnant de la présentation du film en septembre 2023 à la Biennale de Venise où les enfants du compositeur miment avec beaucoup d’humour et de tendresse amusée la gestique orchestrale de leur père.
L’humour serait-il héréditaire ? Car ceux qui l’ont connu, même s’ils ne mésestiment le côté sombre de la psyché de Bernstein, évoquent son sens de l’humour. Quel rapport autre que culinaire existe-t-il entre ces quatre titres ? Plum Pudding, Queue de bœuf, Tavouk Gueunksis, Civet à toute vitesse ? En 1947 le compositeur, loin des mélodies sur des poèmes élégiaques ou héroïques, choisit de mettre en musique ces quatre Recettes d’après La Bonne Cuisine Française d’Émile Dumont, pour voix et piano. On trouve aisément sur Internet des interprétations savoureuses de ce menu copieux. Et dans sa notice nécrologique, Le Monde rappelle que « la première œuvre officiellement inscrite à son catalogue de compositeur est un cycle de mélodies titré Je hais la musique. Ce fut sa première plaisanterie. ». Et comment résister à l’air de Cunégonde dans Candide, l’opérette / comédie musicale composée à partir du conte philosophique de Voltaire. ? Comme Gounod pour sa Marguerite, Bernstein a composé son « air des bijoux », pastiche étourdissant des airs pour colaratures.
De Candide (1956) à West Side Story (1957), il n’y a qu’un pas, ou plutôt une année. Cette comédie musicale s’appuie sur un livret à la fois tonique et dramatique, signé Arthur Laurents, et des lyrics de Stephen Sondheim, autre grand compositeur, auteur entre autres du splendide et pictural musical Sunday in the park with George. C’est en quelque sorte le récit du rêve fracassé d’une Amérique prétendument unie et heureuse. Quatre années après sa présentation à Broadway, elle fait l’objet d’une adaptation cinématographique signée Robert Wise et Jérôme Robbins (pour la chorégraphie) et remporte 10 Oscars. Steven Spielberg la revisite en 2021. Le Théâtre du Châtelet à Paris propose 86 représentations de l’œuvre de loin la plus célèbre de Bernstein : elle fait le plein tous les soirs (dernière le 31/12). Nous l’avons vue le 01/12. Cette nouvelle production est probe, vivante, colorée, professionnelle. Font défaut l’étincelle, le pétillement, l’inventivité, le frémissement. La plombent trop souvent des dialogues languissants, une direction d’orchestre pataude. Les deux interprètes principaux (rôles de Maria et Tony) un rien trop sages, trop fades accentuent volens nolens la bluette sentimentale au détriment de la tragédie. Reste une partition inventive, multipliant les danses et les rythmes, des costumes bariolés, un décor conçu avec intelligence et manié avec fluidité. Même si la version d’America s’avère totalement fidèle au script de la comédie musicale originelle et donc chantée par les seules immigrantes portoricaines, on regrette l’ampleur, la déflagration, le foisonnement de la version filmée de ce tube partagée entre les hommes et les femmes. Critique injuste, mais les souvenirs sont tenaces et cruelles les désillusions. Du travail solide, mais Bernstein mérite mieux encore. Sans espérer pour autant l’élégant tonus de sa propre version, quand il a dirigé et enregistré pour une unique fois West Side Story en 1984 pour Deutsche Grammophon. Un orchestre de feu assemblé par ses soins, et quatre chanteurs d’opéras de légende, Kiri Te Kanawa, José Carreras, Tatiana Troyanos, Marylin Horne. Fulgurant. Inaccessible.

Finissons par un souvenir récent et un vœu sans doute plus lointain. A Quiet Place, dernière œuvre lyrique de Léonard Bernstein a été présenté pour la première fois en France en mars 2022 à l’Opéra Garnier avec Kent Nagano à la baguette, dans une mise en scène de Krzysztof Warlikowski. L’entrée tardive au répertoire de l’Opéra de Paris de ce drame familial intense et âpre a obtenu un beau succès public et critique. Une reprise s’impose lors des prochaines saisons. Enfin, une belle production de Candide (1956), l’étourdissante adaptation du conte voltairien, serait aussi la bienvenue. Pourquoi pas, Monsieur Py, au Châtelet où il aurait toute sa place, comme en 2006 lors de sa création en France commémorant les 50 ans de sa création ?
Jean Jordy
Pour en savoir plus
Renaud Machart, Léonard Bernstein, biographie et essai, Actes Sud, 2007
Une conférence illustrée de nombreux brefs extraits audios (Ravel, Schumann, Bernstein, Rossini, Mahler…) centrée sur le chef d’orchestre, ses choix de répertoire, sa gestique. Libre d’accès, enregistrée à la Philharmonie de Paris le mercredi 12 janvier 2022, Lucie Kayas, conférencière (2 h)
Sur France Musique, Laurent Valière a consacré 10 épisodes « à base d’archives et de témoignages exclusifs, à la genèse de West Side Story, ce chef d’œuvre de Stephen Sondheim et Leonard Bernstein qui a failli ne jamais voir le jour… »
Sur France Musique toujours, un article répond à la question : « Pourquoi Léonard Bernstein était-il surveillé par le FBI ? »
