Emanuele Arioli, dénicheur de chevaliers arthuriens

Au mois d’octobre dernier, le médiéviste Emanuele Arioli, maître de conférences à l’Université des Hauts-de-France, publiait Ségurant, le roman disparu de l’un des chevaliers de la Table Ronde, qui a rencontré un immense succès. Commune s’est entretenu avec lui. 

Commune : Cinq mois après la publication par Les Belles Lettres du roman Ségurant, quel bilan posez-vous de cette aventure éditoriale ?

Emanuele Arioli : Je suis ravi et ému de l’engouement autour de Ségurant, le Chevalier au Dragon. Les lecteurs ont démontré que cette œuvre dialogue avec notre imaginaire contemporain. Même restituée dans une traduction fidèle aux manuscrits, la littérature arthurienne reste encore parfaitement accessible et peut encore être d’une étonnante modernité.

Commune : Question subsidiaire, de quoi cet engouement autour du chevalier est-il le nom ?

Emanuele Arioli : Je crois que cet engouement montre le lien fort que nous avons avec notre patrimoine culturel, dans ce cas à la fois breton, français et européen. Mais il montre aussi que cet imaginaire nous fascine encore, traduisant sans doute notre besoin moderne de réenchanter un monde désenchanté, face aux épreuves de l’humanité.

Commune : Grâce à vos recherches, Ségurant semble avoir retrouvé sa place parmi ses compagnons de la Table Ronde, mais les différents auteurs qui ont composé son histoire restent anonymes. Que pouvez-vous nous dire d’eux ?  

Emanuele Arioli : Les auteurs de romans médiévaux en prose sont pour la plupart anonymes. Ségurant, le Chevalier au Dragon a fleuri du XIIIe au XVe siècle : son origine provient de l’Italie du Nord, sans doute de la région de Venise entre 1240 et 1273. C’est la naissance de la littérature franco-italienne, c’est-à-dire d’une littérature d’expression française en Italie. Ces œuvres ne se destinent plus uniquement aux aristocrates, mais aussi à la classe bourgeoise émergente. On connaît l’identité de l’un de ces auteurs de littérature arthurienne franco-italienne : Rusticien de Pise, qui écrivit en français une Compilation arthurienne et auquel le grand voyageur Marco Polo dicta son Livre des merveilles lorsqu’ils étaient emprisonnés ensemble à Gênes… Mais, à part lui, c’est une foule de visages inconnus…

Ségurant, le chevalier au dragon
Roman de la Table Ronde édité et traduit par Emanuele Arioli d’après des manuscrits médiévaux retrouvés.
Les Belles Lettres. 272 pages. 13,5€

Commune : Gabriel Attal, quelques jours avant sa nomination à Matignon, vous a présenté comme un modèle de la recherche universitaire. De quoi a besoin, selon-vous, l’université française pour permettre aux étudiants d’accomplir des recherches aussi qualitatives que les vôtres ?

Emanuele Arioli : La recherche française fait déjà preuve d’excellence et offre plus de possibilités et de ressources que bien d’autres pays européens. Toutefois, les ressources manquent souvent aux laboratoires, surtout pour les jeunes chercheurs et dans le domaine des sciences humaines. Au-delà des grands financements nationaux et européens, il est parfois difficile de concevoir des projets qui demandent des moyens ambitieux.

Commune : La publication du roman (ainsi que celle de l’album de bande dessinée et du documentaire Arte) est l’aboutissement d’un travail doctoral soutenu en 2017,  à quoi allez-vous vous consacrer dans les prochaines années ?

Emanuele Arioli : J’ai soutenu en septembre 2023, à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, une habilitation à diriger des recherches sur l’épopée de Charlemagne sur les îles de São Tomé et Príncipe (Afrique), qui a reçu le prix de la Maison des cultures du monde. Je continue d’étudier les survivances de cette épopée médiévale qui s’est éteinte en Europe, mais qui survit de manière étonnante dans certains pays d’Afrique et d’Amérique latine, où elle a été emportée par les colons espagnols et portugais. Réappropriée par d’autres cultures qui l’ont intégrée à leurs pratiques sociales et à leurs mythes locaux, elle survit à travers la mémoire orale, transmise de génération en génération. Il s’agit d’un patrimoine très fragile qu’il est urgent d’inscrire au patrimoine immatériel de l’humanité.

Entretien réalisé par Victor Laby