Pour le plus grand bonheur des amateurs de littérature gothique, les éditions Corti viennent de publier une très belle édition de L’Oncle Silas, chef d’œuvre de Sheridan Le Fanu.
Encore largement méconnu de notre côté de la Manche, Sheridan Le Fanu (1814-1873) est considéré au Royaume-Uni, à juste titre, comme l’un des derniers grands représentants du roman gothique. Descendant du dramaturge irlandais Richard Brinsley Sheridan, Le Fanu est très tôt dévoré par l’ambition d’écrire. Avant de s’imposer comme l’un des pionniers de la littérature macabre, Le Fanu debute sa carrière d’homme de lettres avec une série de contes et de récits qui posent les bases d’un style singulier et de thèmes inspirés par les pionniers du genre que sont Walpole (Le Château d’Otrante) Ann Radcliffe (Les mystères d’Udolphe) et Maturin (Melmoth).

Publié en 1864 L’Oncle Silas est — avant le vampirique Carmilla — la première œuvre d’envergure de Le Fanu. Récit étrange que le lecteur aura du mal à classer dans le roman psychologique ou dans la littérature fantastique, L’Oncle Silas est une histoire écrite à la première personne. Celle d’une richissime orpheline, Maud, confiée aux bons soins d’un oncle ruiné et accusé de meurtre par un testament écrit sous l’influence d’une mystèrieuse secte swedenborgienne.
L’obsession de Le Fanu dans son Oncle Silas est de vouloir dépayser son lecteur. Tout — même la misère des paysans — est teinté de pittoresque. Les paysages fantasmés du East Midlands sont une source inépuisable d’inquiétante étrangeté. Le Fanu décrit à ses lecteurs irlandais une Angleterre baroque et sombre et c’est avec délice qu’il dresse le portrait de l’antre de Silas : un domaine ouvert par « une fantastique grille de fer flanquée par deux immenses pilastres cannelés, taillés dans une pierre blanche, envahis de mauvais herbes et de vert-de-gris. Aux corniches (…) lavées par les pluies du Derbyshire depuis de maintes générations, polies par le temps, décolorées, fantomatiques ». La galerie de personnages qui entourent la jeune héroïne n’est pas moins inquiétante, à commencer, d’ailleurs, par l’oncle Silas lui-même ; sorte de Méphistophélès croisé avec Nosferatu dont le regard exprime constamment des sentiments contradictoires. La palme du bizarre revient tout de même à Madame de Rougemont, l’infernale gouvernante française qui nourrit les projets les plus sadiques envers Maud. Mi-femme mi-goule, capable des plus grandes tendresses et de la plus affreuse méchanceté, Madame est, du fait de sa perversité et de son ambivalence, plus inquiétante encore que le sinistre Silas et prête à tout pour s’accaparer la fortune de la jeune héritière.
Jusqu’au dernier chapitre, jusqu’à la dernière ligne, Le Fanu parvient à maintenant une tension extrême dans sa narration qui rappelle à bien des égards les romans à énigmes de Wilkie Collins dont il est le contemporain.
Victor Laby
