Les hommes qui affichent le plus volontiers leurs grands principes, dirait un moraliste morose, sont aussi bien souvent les premiers à les renier. Plus férocement encore, Hegel n’hésite pas à écrire que la belle âme a une face de cadavre. À croire qu’il avait anticipé, deux siècles ou presque avant, sur la mentalité d’une certaine bourgeoisie allemande qui sous un vernis de bonne conscience dissimule, y compris et d’abord à elle-même, ses troubles et ses obsessions.
Le roman de Dirk Kurbjuweit peut être lu comme un excellent roman policier, et j’essaierai de ne pas dévoiler le fin mot de l’intrigue. L’auteur ruisselle de sincérité. Reste que, face au plaidoyer à décharge que constitue ce long récit autocentré et complaisant, on a envie de prendre la posture du contradicteur. Et de se souvenir que parfois les monstres ruissellent d’humanité.
En tout cas il y en a un qui a tout du monstre : Mr Tiberius. Mr Tiberius, c’est le voisin du dessous, celui qui occupe le sous-sol sombre et mal isolé de l’élégante maison, située dans un quartier chic de Berlin, où habitent Randolf, un architecte qui a bien réussi, sa femme et leurs deux jeunes enfants. Mr Tiberius est un pauvre type, reconnu inapte au travail parce que gravement dépressif et logé par les services sociaux. Il est laid, obèse et désespérément seul. Au-dessus de sa tête, le bonheur affiché pas toujours discrètement d’un couple qui se veut moderne, raffiné et qui reçoit beaucoup, sans doute aussi pour oublier les premières fêlures dans la vie conjugale. Cordelia est une femme séduisante, au tempérament latin, au verbe haut. Randolf a toujours eu du mal à comprendre ses parents très marqués dans leur jeunesse par la guerre et la séparation de l’Allemagne, et notamment son père, accro à sa collection d’armes dont il ne se sert jamais… Randolf peut se prévaloir d’une belle ascension sociale. Il est également convaincu de sa normalité : bon père, bon époux, bon citoyen, il donne régulièrement aux associations humanitaires et aux œuvres caritatives. Politiquement, il est légèrement progressiste, plutôt Vert que social-démocrate.
Tout cela, Mr Tiberius le voit et l’entend. Il a fait quelques tentatives plutôt maladroites pour établir des relations de bon voisinage, mais il n’a pas les manières : il a fait à Cordelia des compliments très déplacés et qu’elle a très mal pris. Et le voilà qui devient menaçant, les accusant par lettres d’attouchements sur leurs propres enfants.
Un climat de peur s’installe. De peur, mais surtout de colère et de rage impuissante. Randolf et Cordelia s’aperçoivent qu’on ne peut pas se débarrasser d’une personne protégée par les services sociaux facilement, que la justice est lente, que leur parole ne suffit pas… Ils font à leurs dépens l’expérience que l’Allemagne, où ils ont si bien réussi socialement, est aussi un Etat de droit. Toute la violence mal refoulée sous les apparences du conformisme et de la modernité refait alors surface.
Ce dont ils sont loin de se douter, c’est que ce sont les cris et les emportements de Cordelia qui excitent et transportent d’extase le pervers qui habite le sous-sol. Et parce que la société allemande n’est pas capable de soigner ses fous ni se guérir tout à fait de ses propres névroses, il faudra que Mr Tiberius meure. Et il mourra, laissant les uns et les autres confrontés à leur lâcheté.
Ce livre sombre est étrangement éclairé par des menus de restaurants berlinois que l’auteur cite avec une troublante complaisance. On ne le soupçonnera pas de vouloir leur faire de la publicité. On y verra plutôt une parabole, celle de la jouissance égoïste du philistin blasé (Randolf y va toujours seul) dans une société menacée par la pauvreté des rapports humains et l’impossibilité de partager. Même masquée, la misère allemande perdure.
Jean-Michel Galano
