Le poète Franck Delorieux signe L’Amour entre hommes dans la poésie française, anthologie publiée chez Seghers. Ce beau livre offre une traversée du désir gay tel qu’une myriade de poètes, obscurs ou glorieux, l’ont chanté. Entretien.
Commune : Comment vous est venue l’idée de cette anthologie de la poésie sur le désir entre hommes ?
L’idée m’en est venue tout simplement car j’aime la poésie et j’aime les hommes. Mon désir est aussi poétique. Je jouis d’entrelacer la beauté poétique et la beauté d’une étreinte. Mais ce n’est pas tout. Le jeune homme que j’étais et qui découvrait son goût profond pour les hommes a eu besoin de le lire chez des auteurs que j’admirais et que j’admire encore. Il ne s’agissait pas d’une justification car je n’en avais pas besoin pour jouir comme je l’entendais mais d’un accompagnement. Il m’a semblé ensuite qu’une telle anthologie pourrait être un soutien pour ceux qui doutent ou sont rejetés, pour ceux qui souffrent et que quelques modèles anciens ou récents peuvent aider à vivre. Il me semble que, quand on appartient à une minorité opprimée, il est doux de savoir ce que ses semblables ont vécu. En outre, un tel projet de livre n’a jamais existé. J’ai voulu rapporter la parole poétique des hommes qui aiment les hommes depuis mille ans, y compris les discours lamentablement homophobes. Les mots devaient être dit, écrits, rappelés. Je l’ai pensé modestement comme un devoir de mémoire. Il y avait un manque. Avec ce florilège de poèmes, j’ai aussi voulu retracer l’histoire des amours entre hommes en France depuis le Moyen-âge jusqu’à nos jours grâce à la parole poétique.

Commune : Un nombre non négligeable des poètes que vous mettez en avant restent très obscurs. Pour certains, leur nom véritable demeure même inconnu et on ne dispose que d’un pseudonyme. Comment avez-vous procédé pour exhumer ces textes et ces auteurs ?
En jouant à un jeu de piste. Je suis adepte du Serio Ludere (« jouer sérieusement ») des humanistes de la Renaissance. J’insiste : je ne suis pas un rat de bibliothèque mais un joueur. Je me suis beaucoup amusé : j’avais par exemple entre les mains une anthologie de poésie érotique officielle, je veux dire hétérosexuelle, dans laquelle on citait un auteur gay dont je n’avais jamais entendu parler, alors arrivait la joie de faire des recherches pour trouver une pépite, pour sauver de l’oubli un auteur qui n’est très certainement pas un génie mais qui mérite néanmoins de ne pas sombrer dans le néant. Alors, quand je tombais sur quelques vers pas forcément immortels mais parlants, je me réjouissais presque comme un enfant. Il y a bien sûr de grands noms de l’histoire de la littérature, des génies que j’admire mais mes recherches m’ont permis de découvrir des inconnus, des oubliés, des mineurs qui m’ont touché chacun à leur manière. Je suis allé de découvertes en découvertes, de surprises en surprises. En dehors des vers homophobes qu’il m’a paru nécessaire de reprendre pour des raisons historiques, il a été important pour moi de citer des vers d’auteurs qui, indépendamment de la qualité de leur art, ont eu le courage et la liberté de témoigner de leur désir. Sans oublier les auteurs académiques dont on n’aurait jamais imaginé qu’ils célèbrent les amours des hommes pour les hommes comme ce fut le cas pour Mauriac par exemple…

Commune : Vous expliquez que vous ne reprenez pas les fameuses ballades de François Villon en argot homosexuel (je pense à un livre édité par Mille et Une Nuits) car leur interprétation homosexuelle est fortement sujette à caution. Qu’en est-il ?
Tout d’abord, je tiens à dire que mon projet était de réunir des poèmes en langue française et non en traduction, sinon j’aurais repris les poèmes latins médiévaux. J’ai voulu m’en tenir à des vers écrits en français. Freud a bien montré la bisexualité fondamentale de tout un chacun mais, confronté à une œuvre, il me semble important de ne pas projeter ses propres phantasmes surtout dans un projet qui se veut critique. J’ai lu diverses versions en français moderne des poèmes en jobelin de Villon et je ne suis pas parvenu à me faire une opinion sérieuse. Je suis très partagé entre les différentes traductions et je ne suis pas assez savant pour trancher. J’ai donc opté pour une position de prudence.
Commune : Avez-vous eu d’autres « cas de conscience » ou des hésitations à faire figurer tel poète ou tel poème ?
Sur un site consacré à la poésie d’amour entre hommes ou entre femmes, je suis tombé sur le poème de Jacques Prévert. Il m’a beaucoup plu mais rien ne me prouvait dans le texte qu’il s’agissait d’un couple d’hommes. Intrigué, titillé, j’ai fait des recherches qui m’ont permis de découvrir que Prévert lui-même jouait d’une ambiguïté revendiquée. Mon travail, vous l’aurez compris, est profondément militant et je le revendique mais il serait pour moi sans intérêt de faire dire à des textes ce qu’ils ne veulent pas dire. Je m’en suis tenu à des poèmes explicites, pour les autres je ne suis pas un analyste qui sonde l’inconscient des auteurs.
En outre, force m’est de reconnaître que certains poèmes ne sont pas d’une qualité inoubliable, pourtant leurs auteurs devaient figurer dans cet ouvrage pour des raisons historiques, comme Fersen. Je ne dirai évidemment pas de nom – chacun se fera sa propre opinion – mais j’ai voulu mettre de côté mes goûts propres pour être, sinon exhaustif, à tout le moins y tendre. L’autre hésitation était de faire le choix des textes chez les auteurs que j’admire. Là, ma propre sensibilité est nécessairement intervenue. Sinon, j’ai un grand regret : les héritiers de Cocteau ne m’ont pas autorisé à reprendre ses poèmes érotiques qui sont pourtant fort beaux et largement publiés ailleurs.
Commune : On retrouve bien sûr dans votre livre les époux infernaux, Rimbaud et Verlaine. Entre la poésie flamboyante et météorique du précoce Arthur et la poésie « naïve et savante » de Paul-le-maudit, laquelle a votre préférence ?
Pourquoi choisir ? Pourquoi avoir une préférence ? J’aime les auteurs qui me donnent une profonde délectation quand je les lis et je les aime pour eux-mêmes. Je ne suis pas un prof qui donne des bonnes notes. Je suis tout autant capable d’aimer deux hommes en même temps que deux auteurs d’apparence éloignés car je n’attends rien d’autre que ce qu’ils peuvent m’offrir. Rien n’est plus beau que les rencontres multiples. Je préfère les kaléidoscopes aux longues vues. Les auteurs que j’aime sont comme les amants avec qui je fais l’amour : je ne les compare pas. J’aime donc Verlaine et Rimbaud tout autant, comme si je marchais encadré de deux amis qui m’offrent chacun leur forme de bonheur et de délectation.
Commune : À la lecture des poésies qui précèdent le XXe siècle, on est frappé par la récurrence de métaphores antiquisantes, mythologiques : figures de l’ange, de l’éphèbe, de l’hermaphrodite, Antinoüs, Narcisse, beauté de « jeune fille »… Un univers métaphorique qui semble signer une certaine difficulté à dire clairement le désir entre hommes, à poétiser le masculin. À l’inverse, le XXe siècle apporte une poétique plus « crue », virile (on songe par exemple à la frontalité magnifique du Condamné à mort de Jean Genet). Qu’en pensez-vous ?
Sans idéaliser la liberté des mœurs antiques, Michel Foucault nous a prévenu contre cela, il n’en demeure pas moins que les corpus grecs et latins offrent de nombreuses œuvres et de nombreux mythes qui donnent une image aimable des relations entre hommes. Ce n’est pas un hasard si André Gide a fait référence à Virgile pour Corydon, son livre militant. Néanmoins, un recueil anonyme comme Les Priapées ou la poésie de Martial sont très crues. Cette poétique plus crue qui se développe depuis environs deux siècles me semble venir tout simplement d’une liberté revendiquée de la parole au fil du temps. N’oubliez pas que quand Genet écrit ce chef-d’œuvre de la poésie française qu’est Le Condamné à mort, le livre est très confidentiel. L’édition originale était un bel objet rare de bibliophilie. Permettez-moi aussi d’avoir une réserve sur le terme de « virilité » : j’ai tendance à l’assimiler au phallofascisme. Un homme n’a pas besoin d’être viril pour être un homme. Mais certains poèmes des Libertins ne me semblent pas dépourvus de virilité, pour employer votre vocabulaire.
Commune : Vous citez l’œuvre de nombreux poètes engagés comme Louis Aragon, Jean Ristat ou Olivier Barbarant. Diriez-vous que la poésie du désir homosexuel est une poésie politique ?
Le désir, la jouissance sont politiques, et l’écriture aussi. Tout est politique, comme on disait dans des temps hélas aujourd’hui trop révolus. Je ne suis pas un grand lecteur de Kafka mais je me reconnais quand il dit qu’écrire, c’est faire un bond hors du rang des assassins. Publier un livre, quel qu’il soit et quel que soit le sujet, implique une responsabilité sociale, morale et politique. Et puisque vous employez le terme homosexuel, avec lequel je suis un peu fâché, je vous dirai qu’il est évident qu’avec qui et comment on fait l’amour est politique. Tous nos actes, et les écrits sont des actes, ont une implication politique. Un mouvement comme le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR), dans les années 1970, a bien montré l’importance d’une action militante et d’inspiration marxiste – non sans humour comme le montre le slogan « Prolétaires de tous les pays, caressez vous ! » C’est ce que j’ai souhaité affirmer dans la préface, écrite dans une perspective de combat car, comme disait Aragon, « rien n’est acquis à l’homme ». Aragon, Jean Ristat et Olivier Barbarant sont communistes ; je le suis aussi. La lutte des classes et la perspective révolutionnaire passent aussi par l’émancipation des minorités opprimées. Je doute de connaître un jour « le grand soir » et « les petits matins qui chantent » mais s’ils adviennent, ils devront apporter la pleine et entière liberté de tous. Il m’a ainsi paru très important de faire référence au Black Panther Party qui a su allier les revendications des noirs américains à celles des homosexuels et des femmes. Les Surréalistes ont uni le slogan de Marx « changer le monde » à celui de Rimbaud « changer la vie » mais il ne faut pas oublier que pour ce poète, l’amour était à réinventer. La Révolution doit nécessairement s’accompagner d’une révolution des mœurs.
Commune : À ce propos, vous citez l’Ode pour hâter la venue du printemps, poème de 1978 de Jean Ristat qui appelait le Parti communiste à en finir avec l’homophobie. Pouvez-vous revenir sur ce grand poème ?
La publication de l’Ode pour hâter la venue du printemps de Jean Ristat fut un événement qui fit beaucoup de bruit. Pour la première fois, un membre important du Parti communiste français revendiquait publiquement son homosexualité et appelait à une révolution des mœurs, à la liberté d’aimer, à un printemps dont il avait « comme une impatience ». La parution du poème est annoncée sur les radios RTL et Europe 1. Le vers « Camarade ne mets pas l’amour en prison » fut imprimé sur une banderole à la librairie de la Fête de L’Humanité en septembre de la même année. Dans Avec Aragon, livre d’entretien avec Francis Crémieux, Jean Ristat raconte les réactions dans le parti : « Jean-Pierre Léonardini, critique à L’Humanité, vient s’entretenir avec moi de l’Ode. Roland Leroy refuse de publier notre entretien. Mais Arnaud Spire à La Nouvelle Critique lui consacre une grande place et fait la une avec ma photographie, et le vers manuscrit « Camarade ne mets pas l’amour en prison » barre la couverture du magazine. Ce qui ne va pas sans remous. (…) J’écris un poème, un texte, explique-t-il à Francis Crémieux. Je ne fais pas d’abord un communiqué de presse, une analyse théorique au nom du marxisme, je mets un sujet souffrant, désirant, sur la scène… Mais entendez-moi bien, ça n’est pas un chant romantique, désespéré, singulier. J’en appelle à la liberté, à la fin des oppressions, des ghettos, y compris les ghettos homosexuels… Mon poème est politique ; sans l’affirmation, l’exercice de la liberté, il n’y a pas de socialisme qui vaille, qui puisse tenir. Et si je m’adresse aux communistes, c’est qu’ils sont porteurs de l’idéal de la liberté humaine et qu’ils ne peuvent, ne doivent pas le trahir comme ils l’ont trop souvent fait par le passé en usurpant le nom de communisme. » Le combat de Jean Ristat à l’intérieur du PCF a été gagné. À sa mort, Fabien Roussel a salué sa lutte contre l’homophobie « y compris à l’intérieur de notre parti ».
Commune : La poésie contemporaine d’Olivier Barbarant est mise à l’honneur, et vous choisissez notamment un très beau poème tiré de son premier recueil, Les Parquets du ciel (1993) : pourquoi ce choix ?
Olivier Barbarant est un important poète français contemporain. Il allait de soi que je ne pouvais pas sérieusement faire une telle anthologie sans qu’il soit présent, évidemment parce qu’il est gay et le dit mais surtout parce que je le tiens pour un auteur de grande qualité. Alors, pourquoi ce poème en particulier ? D’évidence parce qu’il est très beau. Mais je dois vous dire que dans le travail d’une telle anthologie, j’ai été amené à lire énormément de textes alors, pour les auteurs que j’aime, je me suis laissé aller à mon bon plaisir immédiat. J’ai ressenti en le lisant une profonde délectation, cette délectation que Le Songe de Poliphile de Francesco Colonna définit comme un « dard étincelant ».
Commune : Vous êtes vous-même l’auteur de recueils poétiques exaltant le corps masculin, comme Ils (Le Temps des cerises puis aux éditions Manifeste !). Quelle est votre vision personnelle de l’art poétique ?
J’ai trois sources d’inspiration : la nature, l’antiquité et le sexe. L’écriture est pour moi une grande source de bonheur et de jouissance. La jouissance m’est tout autant une source d’inspiration. Il m’arrive de parler de ma « difficulté d’être », pour reprendre le titre d’un beau livre de Cocteau, mais rien ne m’est plus délicieux que d’écrire sur les joies du corps. J’aime désirer. J’aime jouir. J’aime aimer. Je n’ai pas d’autres muses. L’acte d’écrire est pour moi la même chose qu’une étreinte. Une bouche avec bonheurs de langues, une sueur sur le torse, une verge dure et humide, un anus à lécher, du sperme abondant me donnent envie d’écrire quelques vers ou de la prose. J’écris mon désir, je poursuis mon désir d’amant en amants, ils me font jouir et ma jouissance m’offre le bonheur d’écrire. Je ne fais pas la différence entre une éjaculation offerte ou reçue et la création de quelques vers. Je me revendique comme disciple d’Aristippe de Cyrène qui tenait le plaisir pour le souverain bien. Je n’ai que deux mots d’ordre qui guident ma vie : jouir et aimer.
Commune : Cette anthologie est un beau livre bleu Klein, richement illustré. Pouvez-vous dire un mot du travail de l’artiste qui accompagne votre choix de poèmes ?
Je dois d’abord remercier l’équipe des éditions Seghers, Anne Dieusaert et Guillaume Perilhou pour le merveilleux accueil qu’ils ont fait à cette anthologie. Ils ont souhaité l’éditer sous forme d’un beau livre et ils ont contacté Tomás Castro Neves que je ne connaissais pas. J’ai immédiatement été séduit par son travail. Il a repris des dessins déjà existants et en a réalisé d’autres spécialement pour ce projet. Le bleu qu’il utilise beaucoup dans son œuvre est d’une sereine élégance. Son trait est délicat, fin, d’une sensualité douce. Je suis heureux que son travail accompagne, plus qu’il n’illustre, ce livre contribuant grandement à en faire un bel objet.
Entretien réalisé par Maxime Cochard
Illustrations de Tomás Castro Neves
Franck Delorieux, L’Amour entre hommes dans la poésie française. Éditions Seghers. 280 pages. 29 €.
