Au printemps 2018, Piero Usberti, Franco-Italien de 25 ans, se rend dans la bande de Gaza. Il y filme le quotidien de deux millions de personnes parquées dans 360 km². Le 29 septembre 2023, il achève enfin le montage du film, qu’il intitule Voyage à Gaza.
Le documentaire s’ouvre sur la mort d’Yasser Mortaja, photoreporter pour Al Jazeera, premier Gazaoui à avoir utilisé des drones pour prendre des images, disputant le monopole du ciel aux engins militaires israéliens. Au fur et à mesure du déroulé du film, nombre d’images, parfois filmées de façon spontanée et maladroite, sont accompagnées de la voix off du narrateur, occasion d’un retour historique, d’une analyse de la situation ou de l’exposé de ses sentiments.
Dans Voyage à Gaza, une jeune femme témoigne dans un café de l’absence de souveraineté palestinienne, de la précarité et des coupures d’électricité. Les attaques des pêcheurs à l’intérieur des eaux territoriales palestiniennes sont elles aussi mentionnés. Des jeunes hommes expliquent leur volonté de s’enfuir de Gaza. L’un d’eux a déjà tenté de sortir clandestinement une quinzaine de fois. Si la plupart des êtres humains sur Terre n’ont pas la possibilité matérielle de quitter leur pays, il est plus rare que cette impossibilité soit matérialisée par une barrière d’un côté et par la mer de l’autre. C’est précisément parce que ce jeune homme est enfermé qu’il étouffe et souhaite partir.
Tous les protagonistes mentionnent l’étouffement, le contrôle social, le poids des traditions et l’autoritarisme du Hamas. Aussi, tous considèrent qu’avant le Hamas qu’ils critiquent, l’occupation israélienne est la principale source d’oppression autant que la cause première de l’enfermement. Un jeune militant montre les classiques du marxisme qui trônent dans sa bibliothèque.
En 2018, les marches du retour sont devenues massives, et des dizaines de milliers de civils ont défilé au nord et à l’est de la bande de Gaza. Plus de 200 Palestiniens furent tués et 18 000 blessés, par des snipers israéliens décrits comme assis, interrompant épisodiquement leur déjeuner pour tirer sur des civils désarmés. C’est l’un de ces snipers qui a abattu d’une balle dans l’abdomen Yasser Mortaja, photoreporter mentionné au début du film.
Aujourd’hui, les lieux qu’a filmés Piero Usberti sont pour la plupart détruits. Plus rien n’existe des maisons, des jardins, de la culture des fraises à Beit Lahia. Plus grand-chose non plus des locaux associatifs, clubs de sport, bibliothèques, de la mosquée Al-Omari construite au septième siècle, ou du café Al-Baqa en bord de mer, considéré comme « le plus libre de Gaza » car la séduction entre hommes et femmes pouvait y opérer. Plus de six ans après la saisie de ces instants de vie, à chaque plan large, on se demande combien des personnes présentes à l’écran sont encore vivantes. Aujourd’hui, le Gaza représenté par Piero Usberti est anéanti en même temps que ses habitants. C’est l’une des raisons d’aller voir ce film.
Vivian Petit
