L’éditeur Jean-Michel Ollé publie un court et percutant roman policier : De l’oubli, roman apocryphe. Un intellectuel découvre par hasard les preuves du passé pétainiste d’un célèbre penseur français, autorité de la philosophie morale. Voici un brillant roman à clé « inspiré de faits réels »…
Un jeu, cela peut être deux choses : au positif, un dispositif matériel, symbolique ou mental, muni de règles, et dont le fonctionnement permet d’exciter l’imagination et d’intensifier le sentiment de la santé ; au négatif, le mauvais fonctionnement d’un mécanisme, son dérèglement le plus souvent lié à l’usure ou au vieillissement.

De fait, l’oubli apparait comme un jeu en ce sens négatif du terme. Le personnage principal de ce « roman apocryphe », Hubert Grangeon, ancien professeur de philosophie, en fait l’expérience pour son propre compte : dégradation de sa mémoire immédiate, affaiblissement tragique de sa capacité de travail, relâchement multiforme de son corps et de sa sociabilité. Mais, confronté à sa dernière entreprise, celle qui consiste à y voir clair dans le passé collaborationniste d’un philosophe en renom et des liens qu’a entretenus avec lui un actuel président de la République, Grangeon se trouve confronté à une autre sorte d’oubli.
Car il y a ces « oublis » bien commodes, ce que les psychanalystes appellent des « clivages » où la mémoire des faits réellement advenus est précipitée dans l’inconscient. C’est la genèse de la bonne conscience. Toute bonne conscience se construit autour d’un récit mémoriel : je suis ce que je dis que je suis. Et les faits qui éventuellement contrediraient ce récit identitaire ne peuvent qu’avoir été inventés, ou alors interprétés hors contexte. Et dans les cas où des faits avérés risqueraient d’entraver une carrière politique, un bras séculier peut parfois tenter d’en en effacer la trace. Le vacarme assourdissant des « fake news » nous masque trop souvent celle des faits ensevelis dans le silence et dont la base matérielle a été détruite.
Ce qui nous est raconté ici, avec un art consommé de la narration et un sens aigu du détail significatif, tient à la fois du thriller, du reportage sur cet intermonde où l’université et l’édition se confrontent avec le pouvoir politique, et de la réflexion critique sur la philosophie. Que la philosophie, et singulièrement la philosophie morale, avec tout son attirail de valeurs, puisse être aussi, parfois, une entreprise de déresponsabilisation, cela doit poser question à quiconque s’en occupe.
Jean-Michel Galano
Jean-Michel Ollé, De l’oubli. Roman apocryphe, éditions Pont 9, 148 pages, 18,9 €.
