François Bégaudeau : « Dans les zones minoritaires règne une grande liberté de création »
Dans Comme une mule, partant d’une blague qu’il a commise et des réactions suscitées, François Bégaudeau développe ses réflexions à propos du rapport entre humour, morale, art, esthétique et politique. Entretien.
Vivian Petit : Le point de départ de cet ouvrage est une polémique et une affaire judiciaire faisant suite à ce que tu estimes toi-même être une « blague beauf ». En 2020, sur ton forum, tu recommandes la lecture des livres de l’historienne Ludivine Bantigny, puis, à un internaute qui fait semblant de tomber amoureux d’elle et qui s’amuse à feindre la jalousie, tu réponds que Ludivine Bantigny est « connue pour ne pas être la dernière » et que tous les auteurs de la Fabrique lui sont « passés dessus (même Lagasnerie) ». Tu as fait plusieurs fois remarquer que Geoffroy de Lagasnerie est homosexuel et qu’il n’est pas publié à la Fabrique, preuve que tu ne cherchais pas à ce qu’on croie en tes propos. Par ailleurs, tu comprends toi-même que ta blague a pu renvoyer celle qui en était l’objet à des humiliations vécues, et tu relates que plusieurs femmes de ton entourage (ta mère comme certaines de tes amies) ont réagi en affirmant qu’il n’était pas acceptable de parler ainsi d’une autre femme. Il n’a pour autant jamais été question pour toi de présenter des excuses, publiques ou privées. Il nous semble que tu t’es dès le début montré prêt à assumer le conflit plutôt que de chercher l’apaisement. On aurait tendance à mettre cela en rapport avec le titre de ton ouvrage, Comme une mule, mais aussi avec le fait qu’en plus de te tenir à distance de la notion de libre arbitre, tu cites souvent Spinoza et Nietzsche, et sembles considérer que le plus important est d’assumer son tempérament et ses affects. A-t-on bien résumé ?
François Bégaudeau : Pas très bien non. Désolé mais je vais chicaner. Au nom des ânes. L’expression « blague de beauf » n’est pas dans le livre. Je l’ai prononcée à la barre, dans une sorte d’incidence de mon propos. C’est l’article très approximatif de Mediapart sur le procès qui lui donné un écho disproportionné. Je ne commenterai donc pas cette expression expéditive. Ce que je dis dans le livre de la blague me parait plus intéressant.
« Il nous semble que tu t’es dès le début montré prêt à assumer le conflit plutôt que de chercher l’apaisement. » Je ne vois pas ce que tu veux dire par là. Je clarifie : dès le début j’ai trouvé l’attitude de LB ridicule, dès le début j’ai bien pris garde de me tenir à l’écart de la tempête de merde sur les réseaux, dès le début j’ai su qu’il y avait là matière à penser — « beaucoup de gaité, beaucoup de savoir ». Je n’ai cherché ni le conflit ni l’apaisement. Je n’ai rien cherché — si ce n’est à tenir mon cerveau à distance de cette mélasse. Ma seule démarche, je la narre dans le livre : en mai 2020, apprenant ce qui se passe sur Twitter, j’ai envoyé un long mail à LB pour recontextualiser la blague — que je reporte in extenso dans le livre, avis aux amateurs de faits. Je pensais que cette clarification factuelle clorait l’incident, mais l’intéressée n’a rien voulu entendre. C’est ce « ne-pas-vouloir-entendre » qui m’intéresse. C’est ce ne-pas-vouloir-savoir que je questionne et dissèque dans les cent premières pages du livre, en abordant maints autres cas (de O. J. Simpson à Sartre en passant par une vieille connaissance). Préférer toujours la cause à la vérité : ceci est un pli militant, mais plus généralement le pli de ceux que j’appelle les politimanes, ou les politicocentriques, ou les sociomanes (ceux qui ne pensent une question qu’au titre du bien de la société).
« Assumer son tempérament et ses affects » ? Je ne me reconnais pas du tout là-dedans. Assumer, c’est Sarkozy, c’est Macron, c’est le tempérament libéral-darwinien (comme je l’ai analysé dans Boniments). « J’assume » signifie : je suis ce que je suis et je t’emmerde, t’as qu’à faire avec, si je veux bousiller la planète je la bousille, c’est comme ça. La volonté de puissance pour les nuls. Ma démarche à moi n’est pas revendicative. Je ne revendique pas mon tempérament, je le décris, je le raconte, je l’ausculte, je le sonde. C’est ma méthode : partir des affects. Mais partir des affects ne signifie pas qu’on les valide. Ma question principale est : comment ça marche ? Comment fonctionne ma machine, et la machine de mes semblables ? Et plus précisément : qu’est-ce qui se passe quand il se passe telle chose ? Par exemple : qu’est ce qui se passe quand je ris à une blague raciste ? Je ne dis pas : il faut faire des blagues racistes ! Ni : il ne faut pas faire des blagues racistes ! Ça les plateaux de télé s’en occupent, et pataugent indéfiniment dans ces questions mal posées. Moi je ne suis pas un sociomane, ni un éducateur, ni un législateur, ni un tuteur moral. J’observe, je dissèque. S’il y a du Spinoza en moi c’est bien de par son fameux « ni rire ni pleurer ni haïr mais comprendre ». À ceci près que j’ai la fâcheuse manie de rire, et de rire de tout. Parfois il m’en coûte.
Vivian Petit : Dans une vidéo publiée sur sa chaîne Youtube et plutôt favorable à ton ouvrage, Yasmina Behagle remarque que ton livre porte en réalité relativement peu sur le procès en diffamation qui t’a été intenté par Ludivine Bantigny, à l’issue duquel tu as été relaxé. Elle fait l’hypothèse que la promesse de revenir là-dessus est surtout un prétexte pour amener des lecteurs et des lectrices vers tes réflexions sur l’humour, la morale, l’art et la politique, qu’ils n’auraient pas lues dans un autre contexte. Tu confirmes cela ?
François Bégaudeau : Pourquoi passer par cette youtubeuse, même talentueuse et toujours amicale à mon égard, pour dire ce que tu dis ? Soyons plus simple : mon livre porte en effet peu sur le procès en diffamation qui m’a été intenté. C’est un fait, que tous ses lecteurs ont pu observer. Mais c’est encore trop peu dire. Mon livre ne porte pas DU TOUT sur le « procès », puisque je l’ai écrit avant le procès. Seules cinq pages finales sur 430 y sont consacrées, c’est peu. J’ai écrit le livre alors qu’il n’était pas du tout sûr que ce procès ait lieu, je ne savais même pas si plainte il y avait. Ce qui m’intéressait, c’était le début, les « événements » de mai 2020 : la réaction de LB, la réaction des twittos, la réaction d’une certaine frange de la sphère militante, la réaction d’individus croisés ici et là. Il y avait là une étude de mœurs à faire. Mes lecteurs réguliers savent que je suis un moraliste dans ce sens-là, dans le sens où un moraliste étudie les mœurs. Je le fais en psychosociologue – mon prochain essai s’appelle Psychologies.
Pour le reste : dire « prétexte » c’est être peu bienveillant à mon égard. Prétexte sent la tactique, la stratégie marketing. Je suis loin de ce genre de calcul quand j’écris. J’essaie de faire le livre le plus juste et le plus vivant possible, c’est tout. Je vais donc donner ma version : l’affaire LB n’est pas un prétexte, c’est la situation-socle dont j’ai toujours besoin pour écrire, surtout quand je sais que je vais nager dans des eaux assez théoriques. Il me faut cette assise matérielle, cette chair. « L’affaire » m’intéresse en tant qu’elle met à nu un certain tempérament moralocentrique. C’est ce même tempérament que je vois au travail dans certains procès faits à l’humour et à l’art. J’avais donc de quoi, partant de cette affaire, donner chair à des réflexions qui me travaillent depuis longtemps sur les croisements entre morale et politique, entre morale et humour, entre morale et art, entre politique et art.
Vivian Petit : Tu écris que le féminisme était ta grille de lecture principale des situations il y a une vingtaine d’années. Comment est-ce que cela s’exprimait ? Et comment résumerais-tu ton évolution ?
François Bégaudeau : Je schématise, mais en gros il s’est passé ceci. À partir de l’adolescence, j’ai pratiqué la langue communiste, celle qui met le rapport de classes au centre de l’analyse politique, et éventuellement de l’activité politique. On a un bon témoignage de ça, ce sont les paroles des Zabriskie, le groupe de punk où j’étais parolier dans les années 90. Dans Deux singes ou ma vie politique, je raconte que vers la fin des années 90, par le jeu de la vie, des rencontres, des lectures, ma pensée politique s’est étoffée d’autres grilles de lecture : la lecture raciale — ce qui donnera par exemple Entre les murs, écrit en 2004-5, et toutes les prises de positions autour — ; la lecture de genre. Dans Comme une mule, j’emprunte un biais humoristique pour donner un aperçu des productions nées de cette focalisation sur la question de genre, la question féministe. Les deux principaux étant les livres Fin de l’histoire — où j’étudie, à travers Florence Aubenas, l’avènement d’une puissance comique féminine (2007), et qui m’avait valu ce commentaire de Nelly Kaprielian au Masque et la plume : « Il nous emmerde avec son féminisme » —, et, en 2011, Au début — où je me lançais le défi d’un livre cousu de treize narrations de femmes, toutes racontant leur premier enfant (l’avant, le pendant, l’après). Les deux ont été adaptés au théâtre. Mais on trouvera aussi de nombreux articles critiques (cinéma et littérature) qui témoignent de l’usage d’une grille de lecture féministe. Je pourrais continuer la liste, mais je ne retiendrai qu’un jalon éloquent : en 2010, on me propose une conférence sur le cinéma français, je choisis librement de la consacrer à l’image des femmes. Je propose une sorte de passage en revue de diverses modalités du regard masculocentré chez les cinéastes français importants de ces soixante dernières années. Je conclus que la meilleure façon d’échapper à une fixation stéréotypale du féminin au cinéma, c’est que les femmes passent derrière la caméra. Nous étions en 2010, et du coup je saluais l’apparition de cinéastes comme Sophie Letourneur ou Céline Sciamma. Aujourd’hui ces problématiques, ces angles de vue, se sont répandus, mais à l’époque les cinéphiles, surtout hommes, n’étaient pas très disposés à les pratiquer.
Vivian Petit : Pour illustrer la captation strictement idéologique ou morale des œuvres par ceux que tu appelles les politimanes ou les sociomanes, tu prends aussi exemple du fait que des féministes se bornent à rappeler les accusations de viol dont Roman Polanski est l’objet, plutôt que d’expliquer en quoi la forme de son cinéma pourrait être critiquée et mise en rapport avec lesdites accusations. Considères-tu qu’on pourrait aborder les accusations de viol qui visent Polanski à l’aune de la forme de ses films, ou analyser ses réalisations à partir de sa biographie ? Personnellement, si je devais faire un parallèle entre la réputation de l’homme à ce sujet et son œuvre, j’aurais plutôt tendance à mentionner ses scénarios, à remarquer qu’il tient à montrer l’omniprésence de la question de la vengeance ou la difficulté à distinguer le vrai du faux. Je pourrais parler de La jeune fille et la mort, où une femme violée sans avoir pu voir son bourreau séquestre et tente de faire avouer un homme qui a une voix similaire à son violeur. Je pourrais aussi mentionner La Vénus à la fourrure, dans lequel un metteur en scène acariâtre et tyrannique avec les actrices, qui souhaite adapter le roman de Sacher-Masoch, finit par être totalement dominé par une comédienne jouée par Emmanuelle Seigner, compagne de Polanski à la ville… J’ai cependant peu de choses à dire du rapport entre ses choix de réalisation et sa biographie, et c’est probablement inconsciemment que j’ai été influencé par la forme de ses films dans ma façon de les résumer. Je serais curieux de t’entendre à ce sujet.
François Bégaudeau : C’est dommage que tu veuilles m’entendre sur ce sujet, parce que sur ce sujet j’ai peu à dire, connaissant mal l’œuvre de Polanski, et aimant très peu ce que j’en connais.
Despentes a une langue viriliste. Vernon Subutex, c’est une démonstration de mansplaining.
Ici tu développes à l’excès trois petites lignes de Comme une mule, où je signale juste une chose : lorsque Adèle Haenel quitte la cérémonie en protestation contre le César attribué à Polanski — acte que j’approuve — je note qu’elle ne le fait pas contre le film J’accuse, ni contre l’œuvre de Polanski, mais contre l’homme. Ceci pour noter qu’en général dans ces affaires concernant des artistes il n’est pas question de l’art, et ouvrir une question : comment pourrait-il y avoir une critique féministe des œuvres elles-mêmes ? Chose qui se pratique beaucoup, mais que je complique d’une question plus pointue : comment envisager une critique féministe qui porterait sur la forme ? C’est-à-dire une critique esthétique. Là je m’aventure dans une zone complexe. Mais je propose quelques pistes — par exemple sur ce qu’est une forme viriliste, à travers les exemples de Athena ou Whiplash. C’est dans ce cadre que je note que Despentes, pourtant consacrée par le féminisme contemporain, a une langue viriliste. Ce que j’appelle un style couillu. C’est très frappant dans VernonSubutex. Une langue qui tonne à chaque ligne. Une démonstration de mansplaining.
Vivian Petit : Tu t’opposes à une tendance du féminisme contemporain, que tu définis comme morale et punitive. A contrario, quelles personnalités et quels courants du féminisme ont aujourd’hui ta sympathie ?
François Bégaudeau : Je cite dans le livre des féministes que je suis régulièrement, mais je n’ai pas envie de dresser ici un tableau d’honneur, ni de trancher entre les courants. Ça c’est une affaire de militants : il y a un marché à se disputer, on se le dispute, et il faut absolument choisir son camp. La pensée ne fonctionne pas comme ça. La pensée butine. Elle prend ce qu’il y a à prendre partout. Si je cite par exemple Vera Nikolski, ce n’est pas pour déclarer que je suis nikolskiste. Simplement il y a chez elle des choses qui m’ont donné à penser, au titre de quoi je la cite. Pareil pour Geneviève Fraisse — ou même Valérie Solanas ! Et ce n’est pas parce que je tire quelques réflexions de ce beau film qu’est L’Eté dernier que je suis « breillatiste », et que je valide ses provocations bidon sur le féminisme. Adhérer est sans doute une nécessité militante, mais ce n’en est pas une par moi. Ce qui ne signifie pas non plus que je sois un non-aligné, ou un sceptique distant. Il est évident qu’un féminisme matérialiste, politique, structurel, et accessoirement libertaire, a ma sympathie. Et il est vrai que le féminisme moral me semble plutôt d’inspiration libérale, voire parfois libérale-autoritaire. Je parle même d’un féminisme policier, voire d’un féminisme patriarcal. Oui il y a un féminisme qui veut restaurer des pères, des bons pères certes mais des pères. Il faut désormais se rendre à l’évidence : il y a un féminisme de droite. Et c‘est lui qui domine le champ médiatique. Il y a donc nécessité pour un féminisme-de-gauche de se faire entendre. Mon livre participe de cet effort.
Vivian Petit : Tu fais souvent remarquer que la critique de la famille est aujourd’hui moins en vogue à gauche que dans les années 70. Dans ton ouvrage tu regrettes aussi que des penseurs de cette époque soient aujourd’hui étiquetés pro-pédophiles sans analyser leurs écrits et prendre en compte les débats de l’époque sur l’émancipation de l’enfance, la sexualité, la famille (on pense à Foucault ou Hocquenghem). Tu déplores aussi que Matzneff soit aujourd’hui associé dans les discours à mai 68 et à la gauche des années 70, alors qu’il s’agit surtout d’un aristocrate réactionnaire. Comment expliques-tu ces discours ?
François Bégaudeau : Comme une mule s’arrête très peu sur ce point, je ne l’évoque qu’au passage. Je ne veux surtout pas me retrouver dans la charrette de gens douteux qui font les malins sur ces questions. Je ne fais par ailleurs aucune mention de Hocquenghem, dont je connais trop mal l’affaire. Tu comprendras que je tienne à cette précision. Le point qui m’intéresse est le suivant : sans excuser ni justifier ou contre-justifier quoi que ce soit, il serait bon qu’on rappelle que la pensée de ces années-là, dans sa belle énergie critique et émancipatrice, a questionné la place de l’enfant dans nos sociétés patriarcales et familiocentriques. Or cette place est celle d’un otage. L’enfant est sous la coupe de ses parents, qui décident de sa vie à sa place (tu iras dans telle école, tu iras à l’école, tu iras en vacances ici avec nous, tu habiteras ici, tu mangeras à telle heure — sans compter les influences informelles, la métabolisation par l’enfant de l’ethos des parents, le mimétisme permanent). Ceci n’est presque plus interrogé dans la production radicale contemporaine. Signe d’un temps autoritaire, très éloigné du temps à dominante libertaire où Foucault et consorts œuvraient. Notre temps s’est donné un féminisme dominant à son image. Un féminisme autoritaire. Ceci, le féminisme doit le regarder en face, comme il eut jadis été nécessaire que des communistes regardent en face la déviance autoritaire de leur famille — et d’abord des pays qui s’affichaient communistes. On dira sans doute que je n’ai pas de conseil à donner au féminisme. Eh bien je me tais mais n’en pense pas moins.
Vivian Petit : Il y a vingt-cinq ans dans (Je suis une) vidéomachine, le documentaire consacré à la dernière tournée de Zabriskie point, le groupe de punk-rock dont tu étais le chanteur et le parolier, tu avais déjà exprimé beaucoup des choses que tu développes dans cet ouvrage : l’établissement d’un lien entre l’humour et l’esprit punk, la définition de la subversion comme refus du consensus, l’intérêt pour le moralisme (au sens de l’étude des mœurs) et la méfiance envers les discours moralisateurs, l’opposition à un art didactique et à la réduction d’une œuvre à un discours. La publication de Comme une mule est-elle un geste punk ?
François Bégaudeau : Tu prends ce document-là, tu pourrais en prendre beaucoup d’autres. Par exemple les textes de chansons eux-mêmes, dont pas mal témoignent de mes doutes devant les postures d’indignation, les postures morales qui étaient certes très fréquentes dans le milieu punk, le milieu militant, et puis à la télé bourgeoise, en fait partout (Intellectuel de gauche, Politika 93, Adieu Chantal, La bête, sont écoutables en ligne). En moraliste conscient que la pure vertu n’est pas de ce monde, j’ai toujours détesté que mon camp, la gauche, prétende et s’imagine être le camp du Bien. Il y a des sujets sur lesquels je suis très tranché — le capitalisme est destructeur et doit être détruit —, mais ça ne revient pas du tout à donner dans le manichéisme moral — non je ne crois pas que Xavier Niel soit un monstre et moi un saint. La nuance est importante. Je ne nie pas que notre sensibilité de gauche relève aussi de la morale, et d’une certaine idée du juste, mais elle s’abêtit à ne se résumer qu’à ça. De là que je mette souvent en avant ce qui me semble le génie propre de la gauche, et d’abord du marxisme : une capacité de saisie du réel, une grande attention à la vie concrète, à sa factualité.
C’est pourquoi Comme une mule commence par cet étonnement : dans mon affaire comme dans tant d’autres, je vois des gens de gauche piétiner les faits, en tout cas s’en foutre totalement. Au nom de quoi ? Au nom de la cause. Un certain féminisme est dans cette équation-là : peu importe la vérité de telle affaire, seule compte la cause — parti pris résumé dans le calamiteux « On te croit ». Disons-le calmement : qui sacrifie la vérité à la cause de l’émancipation n’aura ni la vérité ni l’émancipation.
Vivian Petit : Tu défends un humour impur, qui peut appuyer sur la cruauté des situations ou rire des plus faibles. Tu fais remarquer que la suppression des blagues humiliantes entraînerait mécaniquement la suppression de certaines blagues drôles. On peut adopter la même position face aux velléités de moraliser l’art, en rappelant l’annulation de représentations artistiques politiquement incorrectes, comme une représentation des Suppliantes (les masques couleur cuivre relevant selon certains du blackface) et une exposition de Bastien Vivès (ses détracteurs rangeant son œuvre dans la pédopornographie). D’ailleurs, suite à cette polémique, une pétition signée par 500 auteurs et autrices, illustrateurs et illustratrices, éditeurs, libraires et personnalités politiques (notamment Philippe Poutou et Sandrine Rousseau) appelait à mettre en place un contrôle des représentations, en demandant au festival de la BD d’Angoulême l’élaboration d’ « une charte d’engagement, afin que les futures sélections et programmations du festival soient réalisées dans le respect du droit des personnes minorisées ainsi que dans l’égalité de leurs représentations. » Pourtant, tu ne sembles pas particulièrement t’inquiéter pour l’art et tu refuses de parler de censure dans ce cas. Pourquoi ?
François Bégaudeau : Un passage du livre s’arrête sur une tribune de Mona Chollet qui spécifie que supprimer les blagues racistes et sexistes ce n’est pas supprimer tout l’humour. Non, Mona, ce n’est pas supprimer tout l’humour, mais c’est supprimer la moitié de l’humour. Si vous renoncez aux blagues gratuites, au sens d’injustes (pas de bras pas de chocolat), odieuses, moralement douteuses, vous renoncez à un pan énorme de l’humour, et souvent le plus drôle. Je crois que ceux qui l’envisagent n’aiment pas l’humour, ne le pratiquent pas, n’en connaissent pas l’exaltation, n’en mesurent pas le miracle. Sinon ils ne seraient pas si disposés à le bazarder. Ils n’ont jamais ri d’une blague raciste ? Je les plains. Ils ne rient que des blagues racistes anti-blancs ? Quelle bouillie. Il n’y a qu’à lire les livres de Chollet et suivre ses interviews pour voir à quel point elle est dénuée d’humour. Ces gens ne peuvent donc pas se rendre compte de l’ampleur du crime si on en venait à statuer dans ce sens, de même que je ne peux pas mesurer le crime contre l’humanité que représenterait l’éradication de la K-pop. Supprimant l’humour odieux, raciste, sexiste, homophobe, handiphobe, nous offensons ce don de dieu : notre capacité à l’éclat de rire (unique dans le règne animal, je crois).
Une chose est sûre : si jamais arrive un monde où ces blagues ne soient plus exprimables publiquement, nous serons nombreux à continuer d’en faire dans le privé. Comme c’est le cas aujourd’hui. Je n’aime rien tant, chez une personne, que sa capacité à rire de tout. Là où certains verraient une prérogative de dominant, je vois moi l’expression d’une bonne nature, d’une vitalité, d’une santé. Et le plein exercice de son humanité.
La position des censeurs est en général si bête qu’on risque de s’abêtir à discuter avec eux.
Pour ce qui est du sort de l’art à l’ère des nouvelles censures, ma bonhomie tient à une donnée simple : le problème posé à l’amateur d’art est de crouler sous l’immensité du continent esthétique (ces millions de livres que je ne lirai pas), ce ne sont donc pas quelques censures ou quelques changements de titres qui vont entacher l’intensité de sa vie esthétique. Et après tout je suis encore libre de considérer que Dix petits nègres s’appelle Dix petits nègres. Dans le même ordre d’idée, je note que ces annulations ou rééducations concernent les œuvres les plus en vue, c’est à dire l’art mainstream, auquel on n’est pas forcé de s’intéresser. Dans les zones minoritaires qui m’intéressent avant tout, règne une grande liberté de création. La contrainte qu’on y subit est avant tout économique. On peut se jeter sur ma blague et m’insulter autant qu’on veut, du moment que DAVA continue à exister je suis content. Il y a aussi chez moi une hygiène intellectuelle, et peut être vitale : la position des censeurs est en général si bête qu’on risque de s’abêtir à discuter avec eux, ou à les constituer comme sujet.
Vivian Petit : Puisque tu évoques dans ton livre l’affaire dont il a été l’objet, je serais tout de même curieux de savoir ce que tu aurais à dire de l’humour de Bastien Vivès, de l’interprétation à charge de son œuvre, mais aussi peut-être, en dehors de ses cartoons humoristiques et pornographiques, de l’esthétique développée dans ses romans graphiques, si tu les as lus.
François Bégaudeau : Tu auras remarqué que Comme une mule n’entre pas dans l’affaire Vivès — que par ailleurs j’admire et n’admire pas moins qu’avant. Ce n’est jamais le propos de Comme une mule que d’ajouter un énième avis sur des affaires qui font déjà trop parler, et dans lesquelles on s’embourbe indéfiniment (car qui fixe le degré de la sanction ? Au nom de quoi ?). Je préfère donc prendre une diagonale, et modifier les termes du débat, comme je le fais à chaque fois dans le livre. Faut-il séparer l’homme et l’auteur ? L’homme et l’œuvre sont toujours séparés. Un blanc peut-il traduire le roman d’un noir ? Traduire c’est toujours trahir — mais lire c’est toujours traduire aussi et donc trahir, donc quand un blanc lit un blanc il le trahit, etc.
De tout ce merdier j’extrais un argument d’Emma, à laquelle, à la base, Vivès reprochait avant tout la médiocrité de son dessin. Que dit Emma ? Oui mon dessin est nul, je le reconnais volontiers. Là je suis proprement stupéfait : une dessinatrice n’en a rien à foutre du dessin. C’est bien la preuve que beaucoup investissent l’art comme un support, un média comme un autre, et n’envisagent jamais que l’art soit un mode spécifique d’expression. Ceux-là sont des saboteurs internes de l’art. Ils font de l’entrisme politique dans l’art. Mais Emma va encore plus loin : elle dit qu’elle ne voudrait surtout pas que la qualité du dessin obstrue le message politique. Non seulement l’art est superflu mais en plus il est de trop, il est gênant. Tout est dit. Une quintessence de mépris de l’art au nom de l’efficacité militante. Une conception instrumentale de l’art strictement compatible avec l’utilitarisme bourgeois. Ma question centrale demeure : comment la politique pourrait-elle investir sans qu’il s’agisse d’étouffer l’art sous la priorité politique ?
Vivian Petit : Tu plaides pour un art qui fait plus qu’il ne dit, qui n’affirme pas, qui embrasse la vie, ses silences, ses ambiguïtés. Tu fais référence à Proust, et plus loin tu critiques l’art de la punchline qu’on retrouve par exemple chez Virginie Despentes. Pourtant, comme elle, tu restes un amateur de punk-rock, un genre porteur d’une esthétique remplie de gimmicks, très affirmatif pour ne pas dire parfois simpliste. J’ai bien conscience de me lancer dans une analogie périlleuse, mais probablement que l’imprévu que tu aimes se trouve davantage dans le jazz ou l’ambient que chez Green Day. N’y a-t-il pas un paradoxe ?
François Bégaudeau : Dans le punk rock c’est la musique, et notamment la concision de cette musique, qui fait en deux minutes ce que d’autres étirent en six. Le punk rock, c’est du rock compressé. Ce qui est assez analogique de mon gout pour la concision en littérature. Les paroles sont très secondaires pour moi. Mais celles qui me plaisent sont tout aussi concises et économes. Cette concision, je la pratique beaucoup ; cette façon de ramasser beaucoup de vie dans un énoncé. Certains l’appellent punch-line, et je ne crois pas que le mot soit approprié. En tout cas, j’aime beaucoup moins quand les paroles s’étalent, ou quand elles prennent le tour d’un slogan. Je n’aime pas beaucoup cette nervosité revendicative qui va à l’inverse de ce que j’aime le plus dans le punk, à savoir sa distance. Je détaille deux morceaux de punk rock dans Comme une mule : Stainless steel des Pinch Points, Pub feed, des Chats. Pour les deux je détaille le texte, et pour dire qu’il est justement tout sauf revendicatif, et qu’on s’égarerait à le prendre comme un message. Du punk j’aime la désinvolture insolente, celle des Ramones, des Damned, des NOFX, des Chats, et beaucoup moins sa frange raide, celle qui raidit son corps, le militarise pour cracher des slogans, dont la plupart sont effectivement simplistes. En somme il y a punk et punk. Avec parfois des entre-deux — dans un groupe comme Propagandhi un chant raide se mêle à des guitares fantasques.
Vivian Petit : Tu insistes beaucoup sur le fait qu’un nombre important de figures de la gauche se désintéresse de l’art et de l’esthétique. Tu mentionnes le fait que Franck Lepage refuse de se considérer comme comédien car selon lui cela nuirait à son propos et à sa mission d’éducation populaire, tu remarques la platitude du style d’Annie Ernaux ou le fait que la forme des films de François Ruffin et Gilles Perret est la même que celle d’un reportage télévisuel. Ruffin, comme Ernaux, considère que c’est ce style qui permet de s’adresser aux classes populaires. Que penses-tu de cet argument ?
François Bégaudeau : Mais je ne pense pas qu’Ernaux parle d’accessibilité de sa langue à proprement parler. Elle dit que, écrivant comme Proust, ou disons dans un style ouvragé, elle trahirait ses parents, elle trahirait sa classe. C’est cette position que je discute, et pour exprimer mon scepticisme. À vrai dire je ne crois pas que ce choix stylistique ait cet objectif. Ernaux écrit comme ça, parce que c’est comme ça que ça lui vient. Je crois que son style regarde plutôt vers la mise à plat qu’on retrouve dans une certaine modernité picturale. Je suggère que son art a à voir avec l’installation. L’installation en musée. D’ailleurs certains de ses livres sont jalonnés de photos. Ruffin et Perret diraient sans doute, en effet, qu’ils déterminent la facture de leurs films pour les rendre accessibles aux classes populaires et non à la seule petite bourgeoisie intellectuelle de gauche. Là, mon scepticisme est double : d’une part c’est là une drôle de manière de considérer les classes populaires (comme les prolos sont un peu simples, on ne va pas faire dans la dentelle), d’autre part, comme pour Ernaux, je ne crois qu’à moitié à cette justification. Je crois que Perret et Ruffin montent leurs films comme ils aiment qu’un film soit monté. Je ne suis pas sûr que l’un et l’autre soient des fans de Godard ou d’Olivier Zabat. Je crois qu’ils aiment le docu comme vecteur de sens, de discours, mais pas comme réel outil d’observation du monde. Leurs films montrent peu et parlent beaucoup. Ils sont davantage du côté du dire que du faire. D’ailleurs j’aime assez que leurs films existent, au moins ils entretiennent notre acuité sociale et notre entrain politique. Mais ce sont des films militants et non pas des films politiques : ils ne cherchent pas, ils ont déjà trouvé.