Après un premier roman paru en 2022, Ils vont tuer vos fils, dans lequel il racontait l’histoire d’un jeune homosexuel interné en hôpital psychiatrique, Guillaume Perilhou revient avec un nouveau livre enthousiasmant, La couronne du serpent.
Le roman dépeint les vies entrecroisées du maître du cinéma italien Luchino Visconti et de Björn Andrésen, acteur de l’un des films les plus célèbres du réalisateur, « Mort à Venise » sorti en 1971, adaptation du court roman du même nom écrit par Thomas Mann en 1912.
Si le nom du comédien n’est pas évocateur pour le plus grand nombre, celui de son personnage, Tadzio, résonne de suite. Tadzio, c’est l’ange blond à la beauté androgyne qui fascine Gustav Von Ashenbach (interprété par Dirk Bogarde dans le film), le compositeur au crépuscule de sa vie et qui va le suivre dans Venise sans jamais oser lui parler, courant vers sa mort.

Le roman prend la forme de lettres (fictives comme le précise l’auteur), écrites en majorité par Visconti et Björn Andrésen, avant le tournage du film, pendant et après. Jusqu’à aujourd’hui en ce qui concerne les lettres de Björn Andrésen, âgé aujourd’hui de 69 ans.
À la lecture des lettres des deux protagonistes principaux, il est intéressant de noter l’écart immense entre la fascination de Visconti pour Björn, et la peur ressentie par ce dernier pour lui. Cela peut évoquer le livre Lettres à Eugène, recueil de la correspondance épistolaire entre Hervé Guibert et Eugène Savitzkaya, jeune peintre dont Guibert était tombé amoureux. D’un côté les lettres de Guibert sont remplies d’amour et de fascination pour son ami, de l’autre, on sent une certaine gêne d’un homme qui n’a pas choisi d’être l’objet aimé de son interlocuteur et tarde à lui répondre, rédigeant des lettres de plus en plus brèves, plongeant Guibert dans une profonde tristesse.
Dans La couronne du serpent, si Luchino Visconti et Björn Andrésen parlent chacun beaucoup l’un de l’autre dans leurs lettres, aucune d’elles n’est échangée entre eux. Comme si tout véritable dialogue entre le cinéaste et l’acteur était impossible. La seule lettre qu’adresse le cinéaste à Björn est une lettre qu’il ne lui enverra jamais, demandant par la suite à un proche de les brûler après sa mort.
La force du livre est de nous narrer la relation entre deux êtres qui, s’ils sont liés pour la postérité sur le plan artistique, ne se sont jamais compris ni même vraiment connus.
Mais le roman ne se borne évidemment pas à nous dresser le portrait d’un cinéaste âgé amoureux de son acteur apeuré. D’ailleurs, à la lecture des lettres, peut-on vraiment dire que Visconti a aimé Björn Andrésen ? Il s’agit plutôt d’une fascination totale pour sa beauté et l’exaltation que cette beauté va apporter à son film.
La couronne du serpent, titre du roman, fait référence aux armoiries de la famille du cinéaste Luchino Visconti sur lesquelles figure une guivre : un serpent engloutissant un enfant. Pour le cinéaste, il s’agit, comme le serpent de ses armoiries de « dévorer » l’éphèbe, en figeant sur la pellicule sa beauté, si fragile et éphémère. Ce qui n’est pas sans rappeler la conception du cinéma du critique André Bazin pour qui filmer revient à « embaumer le temps, à momifier le devenir des choses ».
Une conférence de presse à Cannes pour la sortie du film est retranscrite dans le roman. Visconti évoque les changements physiques de son acteur, qui n’est déjà plus pour lui celui qu’il avait filmé : « Il a vieilli maintenant. Il est un peu trop grand, il a les cheveux trop longs, il était beaucoup plus beau à ce moment là ».
La forme même du livre de Guillaume Perilhou, montage entre lettres fictives, extraits de conférences de presse, le tout dans un désordre chronologique, n’est pas sans rappeler l’art du montage au cinéma. Dans Mort à Venise, Visconti lui-même entrecoupe son récit linéaire de flash-backs de la vie passée d’Ashenbach, montés non selon une logique chronologique mais en fonction de ce que ressent son personnage au présent et qui le renvoie à des scènes vécues bien avant son voyage à Venise. Ces échos nous faisant voyager dans le temps sous forme d’analepses ne sont pas sans rappeler l’utilisation du temps chez Marcel Proust, grande référence pour Visconti, dont le rêve d’adapter La recherche ne s’est jamais concrétisé (bien que tout un pan du cinéma de Visconti peut être lu comme une adaptation au cinéma de l’esprit proustien).
Visconti mélange à son adaptation cinématographique de la nouvelle de Mann certains passages empruntés à un autre ouvrage de l’écrivain, Le docteur Faustus, pour faciliter l’expression de la conception d’Ashenbach sur l’art et la beauté, dans des scènes de dialogues avec Alfred, un collègue musicien.
De conception sur l’art, il y est d’ailleurs beaucoup question dans La couronne du serpent. Au fil des lettres qu’il adresse à des amis, le personnage de Visconti, comme beaucoup de personnages d’artistes chez Thomas Mann (notamment Tonio Kröger, livre cité dans le roman), y dissémine sa conception sur l’artiste et son rôle dans la société.
Dans l’une des missives, il écrit : « Un artiste n’est pas un pur esprit, un réalisateur de cinéma ou un écrivain n’est pas un intellectuel, il se doit de tenir un discours s’il veut s’inscrire dans la durée mais n’est pas né pour penser : il existe pour sentir et faire sentir ».
Dans cette même lettre, la seule qu’il écrit à Björn Andrésen dans le roman (tout en prévoyant de ne jamais la lui envoyer), Visconti s’adresse ainsi à ce dernier : « Le film se construit d’un désir, le livre était né d’un autre. Dans les deux cas, la chose est la même qui réside d’avantage dans le désir du désir : l’espoir que celui-ci naisse en toi. Je te donne le film, Björn, en rêvant que tu te donnes complètement. »
Le livre regorge de références à des artistes avec qui Visconti partage des « affinités électives », proches dans leurs oeuvres des problématiques reliées à la beauté et à la mort. Sont ainsi cités au fil des lettres Pasolini, Mishima, von Platen, Proust, Nietzsche, Goethe, et bien évidemment Thomas Mann.
D’autres personnages, célèbres ou non, font également partie du livre. Björn Andrésen adresse ses lettres à sa mère décédée ou, à partir des années 2020, à sa fille Robine. Les lettres de Visconti sont notamment destinées à Maria Callas ou Helmut Berger qui lui en envoie également. Ce dernier, acteur-muse de Visconti a brillé dans trois de ses films, notamment « Ludwig » dont le tournage suit celui de « Mort à Venise ». Un film en éclipse un autre, et à partir de « Ludwig », Björn Andrésen disparaît progressivement de la vie de Visconti.
Rien ne prédestinait Björn Andrésen, adolescent suédois de la classe moyenne à croiser un jour la route du cinéaste star, si ce n’est la beauté androgyne et fascinante du jeune homme qui a convaincu Visconti de l’engager pour le rôle de Tadzio.
De « beauté » il y est beaucoup question dans le livre. De mort aussi. Perilhou cite ainsi les vers du poète von Platen, que Visconti souhaitait utiliser comme introduction à son film : « Celui dont les yeux ont vu la Beauté / À la Mort dès lors est prédestiné ». Dans le film de Visconti, l’apparition lumineuse de Tadzio provoque le retour de la part sombre du créateur Ashenbach face à « la beauté véritablement divine de ce jeune mortel ». Tadzio, révèle une beauté teintée de mort. Le nom « Aschenbach », qui signifie « ruisseau de cendres » en allemand, préfigure ce cheminement final : une passion à la fois profane et sacrée pour un homme déjà voué à la décomposition.
Dans le roman de Guillaume Perilhou, Luchino Visconti écrit, à propos non pas de Tadzio, mais de l’acteur l’incarnant : « Au fond, je ne supporte pas l’image de la vieillesse que tu me renvoies d’un même mouvement. Je vis toujours en adolescent, chérissant l’insolence, haïssant ma chair engourdie ».
Le parallèle entre Ashenbach, et Visconti est assez clair, et on comprend aisément comment le cinéaste a pu s’identifier au personnage du livre de Thomas Mann. Dans l’une des lettres du roman, Visconti écrit : « Lentement, je me laissais aller à marcher dans les pas d’Ashenbach. J’étais le vieux musicien foudroyé par le miracle de Ganymède. Un Dieu métamorphosé, emportant vers l’Olympe le plus beau des mortels ».
Le plus beau des mortels, c’est Björn Andrésen. À travers le roman, on comprend que c’est de sa propre beauté dont le jeune homme est devenu prisonnier, celle-ci lui ayant permis de devenir une icône, mais seulement une icône, enfermé pour toujours dans l’image d’un personnage issu d’un film qu’il n’a finalement jamais aimé tant que ça.
Le portrait qu’en dresse Perilhou à travers les lettres qu’écrit Björn dans le livre est d’abord celui d’un adolescent aux pensées plutôt banales mais au sens de l’observation aiguisé, qui ne comprend pas trop ce qu’il fait là, propulsé dans un milieu d’adultes auquel il ne se fait pas et qui le met mal à l’aise. Puis, devenu adulte, c’est le portrait d’un homme triste, neurasthénique et misanthrope qui nous est donné, un homme âgé sans cesse renvoyé à son rôle de Tadzio.
Toujours amer sur le film de Visconti et traumatisé d’avoir été exposé si jeune à la célébrité, le vieil homme retombé dans un relatif anonymat se définit lui-même comme un fantôme. Le romancier dit avoir voulu redonner la parole à l’acteur à travers la fiction, ce qu’il a réussi. Le paradoxe est qu’il est difficile de faire parler un fantôme dont on connaît peu de choses sur sa personnalité et qui se définit au crépuscule de sa vie comme n’étant rien. De fait, certaines lettres écrites par Björn paraissent parfois moins intéressantes que le reste du livre, notamment lorsque ce dernier enchaîne une litanie de plaintes, ce dont il s’excuse à sa destinatrice principale, sa fille.
Mais c’est aussi là la force du livre : passer par ces quelques lettres moins engageantes pour cerner le personnage qu’est devenu Björn adulte. L’image de Tadzio évoque le Beau, la création, la mort, des concepts métaphysiques qui dépassent l’humain et le transcendent. Le vrai Björn Andrésen, lui, est un simple humain, qui ne s’est pas trouvé. Comme il l’écrit dans l’une de ses lettres : « Je me suis toujours ennuyé ».
Sur le bandeau d’accroche du livre est exposée une citation du livre : « Il y eut un seul regard, les yeux de Visconti qui incarnaient tous les autres ». Visconti a sublimé son regard sur Björn Andrésen par le biais du cinéma, imprimant sur pellicule l’image d’un ange blond au regard mélancolique. C’est cette image de Björn que tout le monde a vu par la suite. Guillaume Perilhou insère dans le roman un extrait du texte du documentaire de Luchino Visconti « À la recherche de Tadzio » , réalisé pendant la phase de casting du film : « Pourquoi l’appeler encore Björn Andrésen ? Il est Tadzio maintenant. Seulement Tadzio. Une créature réelle, splendide, autant qu’une idée abstraite, un produit de l’esprit. »
Comme évoqué dans le livre, Björn est devenu une immense star au japon après la sortie du film, non pas pour son jeu mais pour ses traits androgynes et ses cheveux blonds. Tel un automate, le jeune homme y est allé enregistrer des 33 tours aux mélodies sucrées, a enchaîné les shootings photos et les bains de foule. Son visage est devenu par la suite une influence pour un grand nombre de personnages de mangas ou d’animes comme « Lady Oscar » de Riyoko Ikeda.
Dans la dernière lettre du roman, Björn, devenu un vieil homme, dit venir de découvrir un film de Visconti dont il lui avait parlé lors de la préparation de Mort à Venise, mais qu’il n’avait pas regardé à l’époque, Bellissima. Un film dans lequel Anna Magnani incarne une mère italienne prête à tout pour faire de sa petite fille une star. Forcément un miroir pour Björn, qui avait été poussé à participer au casting par sa grand-mère, désireuse d’en faire une vedette de cinéma. Bellissima ou la seule création artistique de Visconti qui a finalement réussi à parler un jour à Björn et à le toucher, des années après avoir connu le cinéaste.
Tout le monde a rêvé et idolâtré l’image d’un jeune homme qui aurait préféré ne jamais être cette image, afin de devenir vraiment quelqu’un. Comme l’écrit le personnage de Björn Andrésen dans le roman : « C’est clair : j’ai raté ma vie (…) Certains sont meilleurs que d’autres pour créer leur vie, moi je suis un passif de l’existence ». Cependant, une lueur d’espoir point à la toute fin du livre à travers la citation d’un poème de Victor Hugo que fait l’acteur, désormais au crépuscule de sa vie : « Mais dans l’œil du vieillard, on voit de la lumière ».
Axel Würsten
La Couronne du serpent, Éditions de l’Observatoire, 2024, 224 pages
