Pour la vidéo de sa campagne de promotion de Noël, Coca Cola n’a pas fait appel à des comédiens mais a utilisé l’Intelligence Artificielle (IA) générique qui a produit une publicité plus vite et pour moins cher. Disent-ils. Les artistes protestent, de nombreux clients aussi. Ces derniers iront-ils jusqu’à cesser d’acheter leur boisson préférée ? C’est moins sûr. L’événement n’est pas nouveau : le film documentaire « IA et cinéma : la vie rêvée des machines » de Mario Sixtus (2024) montre comment à Hollywood on produit des clones d’artistes qu’on utilise comme figurants. À la suite de grèves, un accord a interdit une telle utilisation pour les rôles vedettes. L’évocation de la grève et de l’accord obtenu montre bien qu’au-delà de la dimension technologique il s’agit d’un véritable problème de société.
Tout d’abord, un peu d’histoire
L’IA n’a pas surgi brusquement au cours des dix ou vingt dernières années sous une forme définitive. Ses prodromes remontent à presque cent ans. Dès 1936, les travaux fondamentalement nouveaux d’Alan Turing [mathématicien et cryptologie britannique, NDLR] lui avaient permis d’établir la théorie d’une machine universelle à traiter l’information. Allait suivre rapidement l’élaboration de systèmes que Luce Langevin dans un article de 1968, Les machines à penser et la pensée, caractérisait ainsi : il s’agit « d’un progrès qualitatif, un bond en avant capital, fruit des acquisitions révolutionnaires dans le domaine des sciences et des techniques au cours de la première moitié du XXe siècle ». Après Turing, on peut citer les travaux de Shannon (1937) puis ceux du scientifique hongrois Von Neumann (1951), complétés par les conquêtes de l’électronique, la naissance et le développement de la cybernétique — étude des mécanismes de contrôle dans les organismes vivants et les machines — et le recours aux algorithmes. Ce qui rendait possible, grâce aux ordinateurs apparus vers 1950, la création de systèmes techniques intégrés.
Au début, les réalisations eurent lieu dans l’industrie. Ce fut le temps de l’automation que j’ai étudiée au CNRS durant une trentaine d’années. Il s’agissait alors de transformer les processus industriels en créant des lignes matérielles continues, des systèmes techniques dont on retirait les ouvriers. Ceux-ci, devenus « opérateurs », étaient regroupés dans des salles de contrôle où ils recevaient de l’ordinateur des informations et lui en donnaient en retour. Ceci engendrait deux types de systèmes apparaissant soit en substitution l’un de l’autre soit en complémentarité. Le plus avancé des deux était le système productif indéterminé à auto-commande et auto perfectionnement, où le sujet transmet aux facteurs objectifs de la production toute une série d’opérations logiques, y compris l’analyse de la situation et la prise des décisions qui sont programmées dans la mémoire du bloc de commande. Ce système est dit rétroactif. S’ajouta, avec Paul Boccara, la « révolution informationnelle » qui touchait le travail de bureau et tous types de traitement de l’information en situation de travail, soit encore plus de fonctions mentales. Sachant que, contrairement à la matière, l’information ne se détruit pas et peut être indéfiniment réutilisée.
À cette période, on pensa beaucoup aux gains possibles en temps de travail. On parlait d’usines sans ouvriers. Un auteur vers 1980 titrait Travailler deux heures par jour. En France, Pierre Naville, sociologue marxiste, écrivait en 1963 : « Plus personne ne conteste aujourd’hui que l’automation révolutionne l’industrie. Comment penser les transformations du rapport au travail, et aussi une réorganisation de la société, grâce à des régulations d’un genre nouveau où systèmes techniques et systèmes sociaux fonctionneraient à la fois en autonomie et en coopération. (…) C’est le socialisme de l’avenir. L’automation ne devrait pas être un épouvantail, mais un levier. L’industrie nouvelle doit devenir une technique vivante, autonome, débarrassée de l’exploitation, et par conséquent des exploiteurs. » Luce Langevin avait un point de vue comparable et pensait que le capitalisme ne s’intéresserait pas à ce qu’elle avait désigné comme un bond en avant transformateur.
Et maintenant ? L’IA, où, par qui, comment ?
Depuis un an ou deux l’appellation IA englobe tout. Avec comme idée centrale l’opposition de l’intelligence « artificielle » à notre intelligence « naturelle ». Elle serait, pour certains, bien plus assurée de répondre à nos besoins que notre raisonnement, soit-il neuronal.
Pendant longtemps, la quantité de données qu’on pouvait, ou savait, fournir aux ordinateurs était limitée relativement à leur immense puissance de calcul. Arrive alors, après 2000, l’explosion des données, en anglais les « data », que l’on désigna par l’expression Big Data. Avec l’accroissement infini des data, il devenait possible et nécessaire de créer de nouveaux logiciels pour fournir aux ordinateurs et à leur incroyable puissance de calcul toutes les données disponibles dans quelque domaine que ce soit. Avec les Big Data, les technologies de « business analytics and Optimization » (BAO) permettent de gérer des bases massivement parallèles. Et qui va gérer cela ? « MapReduce », créé par Google, l’éditeur Microsoft et les puissants GAFA. Car les « acteurs du marché », bien décidés à utiliser cette puissance, s’appuient sur des systèmes à forte évolutivité horizontale, beaucoup plus efficaces que les bases de données relationnelles classiques.
Voici bien le terme clé : le marché. Et voici la liste affichée de ceux qui administrent les Big Data : Apple, Microsoft, Amazon, Nvidia, Meta, Tesla. Et sans doute la Chine, mais là nous n’avons pas toutes les données. Le capitalisme, en crise systémique qui plus est, profite à plein de la manne que lui ont fournie les Big Data et la financiarisation à outrance. Utilisant à la fois sa puissance financière, sa très grande maîtrise des techniques et sa propension à maintenir une domination économique et politique sur quasiment l’ensemble des pays et lieux, il a mis en place, en faisant pour cela une part vaste mais inégalitaire aux moyens techniques et technologiques, une nouvelle division du travail, allant même jusqu’à faire naître de nouvelles catégories de prolétaires, voire de sous-prolétaires. Il ne choisit pas de supprimer en priorité les travaux les plus pénibles. Il en crée même parfois d’autres.
Car les data ne sont pas, comme certains le croient, directement utilisées par les ordinateurs. Des milliers, peut-être même plusieurs millions, d’annotateurs contrôlent les data avant qu’elles leur soient livrées. Tout ceci grâce à de longues journées et/ou nuits de travail. Sachant en outre qu’ils sont très mal payés, car ils appartiennent le plus souvent à des pays comme les Philippines, Madagascar, le Kenya, le Venezuela, le Pakistan… On chuchote depuis quelques jours qu’ils ont envie de se révolter. Il est utile, en tout cas, pour ceux que cela fascine, de savoir comment, avec quoi, fonctionne notamment ce fameux ChatGPT, à propos duquel la linguiste Emily Bender, qui connaît son sujet, nous dit : « les chatbots sont comme des perroquets, ils répètent sans comprendre ».
Un débat ouvert et animé
Mais toute situation est complexe et les forces sociales, même déséquilibrées, s’expriment et se confrontent. Depuis quelques années le débat s’amplifie. Et si l’on en juge par les échos recueillis, il a même explosé depuis l’automne 2024. Des centaines d’articles de presse passent en revue aussi bien les principes de base que les applications (bénéfiques ou non), le fonctionnement (vie et mort) des start-up, souvent liées aux grands commanditaires, les points plus accessibles au contraire comme les Open Source que chacun peut utiliser, et qui permettent, face à celles qui s’avèrent dangereuses, des applications bénéfiques. Celles-ci sont nombreuses en médecine. Et les Sauveteurs en mer nous disent que l’IA permet, entre autres, de mieux gérer la conduite des bateaux.
Tout est extrêmement mouvant, et même pour les plus puissants, des obstacles surgissent, à cause du coût extrêmement élevé de l’énergie, utilisée en abondance et des risques d’épuisement des ressources naturelles beaucoup trop largement exploitées. Si bien que, confrontés à cela et bien décidés à maintenir leur puissance, les GAFA et alii jouent la concurrence et multiplient les interdictions ou les contraintes.
Face à cela les réactions et débats pour gérer mieux, voire utiliser et maîtriser aussi bien que possible l’intelligence artificielle, se développent et s’affirment.
Contre l’usage qu’en font les puissants, la défense des travailleurs dont les emplois se modifient s’est exprimée. En France, la CGT, dans un article de L’Humanité des 11 et 12 mars 2017, déclarait, par la voix de Marie-José Kotlicki, secrétaire générale de l’UGICT-CGT : « Cette révolution industrielle va se faire en trente ans. Ça peut être brutal. » Pour autant, la CGT disait ne pas avoir peur de l’innovation, considérant que ces mutations technologiques doivent être anticipées et servir en priorité le progrès social : « Déléguer aux robots les tâches physiquement pénibles (…) pour faire monter en compétence les salariés sans déshumaniser le travail ni casser les liens sociaux et les garanties collectives. Passer le temps de travail à 32 heures hebdomadaires et délivrer une formation professionnelle d’ampleur. » Au même moment les communistes avançaient la proposition d’une sécurité d’emploi et de formation pour tous à la faveur de la révolution numérique.
Le Parti communiste français, dans une déclaration du 14 juin 2023 répondant à une suggestion d’Emmanuel Macron de développer l’intelligence artificielle en France, se donne pour objectif : « L’intelligence artificielle au service de l’humain. La France doit construire son propre modèle… » Pour le PCF, l’intelligence artificielle, comme toute technologie, n’est pas un problème en elle-même. Ce qui constitue une menace, ce sont les logiques de prédation capitalistes qui s’en saisissent au mépris de la réponse aux besoins humains. « L’IA peut représenter un immense atout pour contribuer à résoudre les défis sociaux et environnementaux de plus en plus complexes. » Ceci suppose d’une part de maîtriser les grandes transformations de l’emploi, d’autre part de construire un modèle éthique en respectant l’humain sur la planète.
Bien d’autres voix s’expriment, d’une façon variable mais ferme. Le risque de diminution, ou d’augmentation, des emplois est très différemment apprécié. Les conséquences sur les contenus du travail aussi : le 31 juillet 2019, Stefano Scarpetta, directeur à l’OCDE, écrivait : « L’essor des machines met les sociétés au défi de développer la formation tout au long de la vie » et insistait : « Il faut que l’automatisation des métiers favorise l’émancipation. » Les scientifiques, de leur côté, disent les difficultés qu’ils ont à faire progresser la recherche fondamentale, pourtant indispensable, étant donné la modicité des financements qu’on leur alloue. Mais ils affirment aussi leurs prérogatives et alertent contre les abus, pour que les humains gardent la maîtrise. Le prix Nobel de Physique est attribué en 2024 à deux chercheurs spécialistes en I.A. et apprentissage automatique : l’américain John Hopfield et le britanno-canadien Geoffrey Hinton. Ce dernier, dont les travaux ont permis de créer ChatGPT, alerte sur les dangers de l’IA. Il craint qu’elle n’induise de profonds risques pour la société et l’humanité.
Le débat s’étend aussi dans des secteurs où l’IA risque de modifier profondément l’emploi, sa physionomie, ses contenus. Ceci touche un vaste domaine qui commence à s’agiter et dont nous devrons reparler. En attendant, la question est bien posée : les êtres humains doivent garder la maîtrise. Alors que ce sont eux qui ont fait naître l’intelligence artificielle, lui permettront-ils de « penser et d’agir » à leur place sans qu’ils puissent la contrôler ? Qui doit décider et penser pour les autres ? Qui doit promouvoir et comment conserver la maîtrise sur le puissant ensemble de technologies que constitue l’Intelligence Artificielle ? C’est bien un problème de société.
Yvette Lucas
