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Little Palestine : « Palestiniens et Syriens ne font qu’un ! »

Le documentaire Little Palestine, réalisé par Abdallah Al-Khatib, est sorti en salle en 2022 et il est maintenant disponible sur arte.tv. Le film nous renvoie une décennie plus tôt, lorsque le peuple de Syrie s‘est révolté contre la dictature de Bachar Al-Assad, a massivement manifesté, organisé la grève générale et mis en place des Conseils locaux pour garantir la continuité des services à la population.

Puis, contre les snipers qui abattaient les manifestants, face aux enlèvements et à la torture, les opposants furent contraints de s’armer. La majorité des brigades, rejointes par des déserteurs de l’armée du régime, se regroupaient dans l’Armée Syrienne Libre. En quête d’armes et de financements, elles acceptaient le soutien de la Turquie et, pour certaines, d’Etats du Golfe. S’en suivra une guerre civile d’une décennie et plus de 500 000 morts, très majoritairement du fait de la répression menée par le régime syrien, aidé de ses alliés russe, iranien, et du Hezbollah libanais.

Dans Little Palestine, de 2013 à 2015, une partie de cette histoire est racontée dans le huis clos de Yarmouk, plus grand camp de réfugiés palestiniens de Syrie, situé aux portes de Damas. De vieilles femmes y témoignent de leur expulsion par les milices sionistes en 1948, de leur accueil par les Syriens, puis dénoncent la dictature du clan Assad, les conditions dans lesquelles elles survivent et la faiblesse des pressions internationales sur le régime.

En documentant de l’intérieur la révolte du camp et les effets du siège imposé par la dictature, les conséquences de la famine et les réactions aux bombardements, Abdallah Al-Khatib, ancien employé de l’ONU dont la démission ouvre le documentaire, poursuit le geste de l’un de ses amis. Peu avant, celui-ci avait filmé la vie à Yarmouk avant de tenter de s’enfuir, d’être arrêté et torturé à mort.

Dans Little Palestine, les enfants rêvent de liberté, de démocratie et d’un poulet rôti. Face à la pénurie de médicaments, les soignants se rassemblent pour en appeler à la Croix et au Croissant rouge. En attendant que l’UNRWA, l’agence des Nations Unies dédiée aux réfugiés palestiniens, puisse entrer dans Yarmouk, des vieillards raclent le fond d’une écuelle, des enfants mangent les herbes qu’ils trouvent et des cortèges massifs accompagnent bientôt les corps des habitants morts de faim.

Abdallah Al-Khatib a ensuite obtenu l’asile politique en Allemagne. La voix off, ajoutée a posteriori, est constituée d’un long texte en vers, plaquée sur les images prises durant le blocus, collage à mi-chemin entre le commentaire et la mise en abîme. Dans ce poème, intitulé les 40 Règles du siège, nous entendons notamment. : « En état de siège la vraie prison de l’assiégé c’est le temps. Méfie-toi, si tu suis le temps il te tuera. Laisse-le filer. Remplis le vide avec du sens, tant que tu peux. Cherche du sens dans une route qu’on déblaie après le passage destructeur d’un avion de chasse. Prends un balai. Cherche du sens chez un enfant dont le sourire résiste au siège. Fais un avion en papier. Cherche du sens dans les détails que tu crains de voir disparaître. Prends une caméra. » Autre mise en abîme, à peine troublée par le bruit des détonations, une chorale de jeunes hommes accompagnés d’un piano chante face caméra un texte qui affirme que « Yarmouk n’est plus que du papier et des images ».

Comme le montre le documentaire, parmi les Palestiniens opposés à Bachar Al-Assad, les débats furent nombreux. Fallait-il se fondre dans le combat des Syriens contre la dictature ou s’en tenir à la situation spécifique des Palestiniens ? Lutter pour l’application du droit au retour dans la Palestine historique ou demander l’asile en Europe ? Au fur et à mesure de la lutte contre la dictature et de la répression subie, les slogans se politisent. « Palestiniens et Syriens ne font qu’un », scandent-ils face à un pouvoir qui a plus souvent tenté d’instrumentaliser la cause palestinienne qu’il ne l’a soutenue [1]. Puis, avec l’accord tacite du régime, l’Etat islamique prendra le contrôle de Yarmouk. En 2018, cela servira de prétexte à l’armée russe pour raser le camp. Little Palestine est entre autres dédié aux 181 personnes mortes de faim pendant le siège, aux détenus des prisons du régime ainsi qu’aux anciens habitants du camp désormais dispersés dans le monde.

Aujourd’hui, ce sont les camps de réfugiés de Cisjordanie qui sont attaqués par Israël, et c’est à Jabaliya, dans le nord de la bande de Gaza, que des Palestiniens sont assiégés et soumis à la famine. Aussi, le Parlement israélien vient d’interdire d’une très large majorité toutes les activités humanitaires menées par l’UNRWA. Parallèlement, la situation en Syrie fait de nouveau la une des médias. Profitant de l’affaiblissement du régime syrien, de l’Iran et du Hezbollah par Israël, ainsi que de la mobilisation massive de l’armée russe contre l’Ukraine, plusieurs brigades issues de l’insurrection syrienne, majoritairement des islamistes plus ou moins radicaux, ont mené une offensive d’ampleur qui leur a notamment permis de reprendre Alep, deuxième ville la plus importante du pays, et de se diriger vers Hama. De nombreux opposants à Assad s’en sont réjouis et des milliers de Syriens qui avaient fui la répression ont pu retourner dans leur ville d’origine. Parallèlement, d’autres Syriens ont fui, par peur des groupes armés ou des bombardements d’Assad et Poutine. Dans la province de Hama, les combats risquent de durer, tandis que des manifestations contre la dictature ont de nouveau lieu dans plusieurs villes de Syrie. Après une décennie de guerre civile et d’interventions étrangères multiples, la situation est incertaine, tant en ce qui concerne l’issue des combats que la capacité du mouvement populaire à éviter qu’un changement de régime ne débouche sur une nouvelle dictature, militaire ou religieuse. Evidemment, Bachar Al-Assad décrit encore une fois cette insurrection comme une entreprise de déstabilisation ourdie par les Etats-Unis et Israël. Little Palestine permettra de démontrer à ceux qui en doutent encore que le dictateur syrien et le Premier ministre israélien n’ont rien à envier l’un à l’autre dans leur traitement des populations.

Vivian Petit


[1] Notons que Bachar Al-Assad a préféré utiliser l’armée et les milices à son service contre les Syriens et les Palestiniens de Syrie plutôt que de tenter de récupérer le plateau du Golan illégalement occupé par Israël. Rappelons aussi que l’ALP, qui constituait initialement la branche armée de l’Organisation de Libération de la Palestine, est depuis plusieurs décennies en Syrie une milice dont le seul but est de protéger le régime. Il en est de même du FPLP-Commandement Général.