Renaud Camus, le créateur du concept de « grand remplacement », considéré comme particulièrement extrémiste au sein de la droite radicale française, a d’abord été un écrivain expérimental stimulant aux prises de position antiracistes. Vivian Petit revient ici sur sa trajectoire politique.
Il y a quelques jours, Renaud Camus, qui réside à l’année à Plieux (dans le Gers) dans son château du XIVe siècle, donnait une conférence à Paris à l’invitation de la Nouvelle droite, qui édite une partie de ses ouvrages. Sans surprise, ce fut pour lui l’occasion de disserter du « grand remplacement » et de la « colonisation » actuellement subie par le peuple français. Sur Radio Courtoisie, l’écrivain put aussi regretter les quelques mouvements de danse entrepris par Donald Trump lors de chacun de ses meetings, signe pour lui d’une « africanisation du corps ».
Quand, il y a deux décennies, Renaud Camus, à l’époque essentiellement connu pour son journal, entamait l’évolution qui devait mener cette figure de la littérature homosexuelle, membre du Parti socialiste dans les années 1980, jusqu’aux marges de l’extrême-droite droite la plus radicale, une part de ces lecteurs fut surprise et lui laissa le bénéfice du doute. Il fut en effet une époque où Renaud Camus aimait répéter que son expérience de l’homophobie le rendait particulièrement sensible à la situation de toute personne qui subit le racisme. En 1980, dans son ouvrage Buena Vista Park, étude des niveaux de sens inspirée des travaux de Roland Barthes, il disséquait la bêtise qui consiste à se borner aux apparences. Puisqu’il était établi que les positions et les actes ne sont interprétables qu’à l’aune d’un contexte social, il appelait à prendre avec recul les sondages qui, aux États-Unis, prétendaient quantifier les degrés d’homophobie en fonction de la couleur de peau. À la même époque, dans l’une de ses chroniques pour le magazine homosexuel Le Gai pied, reprise dans le volume Chroniques achriennes, il réagissait aux propos d’un évêque stigmatisant les homosexuels comme « infirmes ». Camus analysait « le mécanisme rigoureux de tous les racismes, qui veulent toujours faire passer leurs conséquences pour leurs causes, et qui condamnent, dans un groupe donné, les caractères dont ils sont eux-mêmes responsables (…) Les homosexuels ne sont pas des infirmes, mais l’homophobie en a rendu infirmes, et continue d’en rendre infirmes, des millions. »
Aujourd’hui, l’écrivain se plaît à sélectionner et commenter les faits divers qui impliqueraient des réfugiés, afin de les décrire comme les membres d’une armée d’occupation en train de réaliser un génocide. Dans Cancer, journal de l’année 2023 paru en septembre dernier, quand Renaud Camus ne se lamente pas du manque de courtoisie de ses contemporains, de ses problèmes de voisinage ou des erreurs de syntaxe entendues sur France Culture, il dénonce jusqu’à l’obsession la présence, trop massive à son goût, de Noirs et d’Arabes dans les œuvres contemporaines. Il s’indigne de l’origine pakistanaise ou indienne de ministres britanniques, puis regrette le caractère trop modéré de la xénophobie exprimée sur Cnews. À plusieurs endroits du texte, la présence d’immigrés ou de descendants d’immigrés en France est mise en équivalence avec l’occupation nazie. L’antiracisme y est défini comme « la doctrine qui préside à la destruction des Européens d’Europe et de leur civilisation ». Alors que Cancer s’ouvre sur les problèmes de santé de l’auteur, il se clôt sur la stabilisation de son état. Cependant, écrit-il dans une envolée proto-génocidaire, « le mot [Cancer] est toujours pertinent, au temps des métastases proliférantes de l’occupation étrangère imposée ». Renaud Camus envisage le bain de sang, tout en le trouvant « peu désirable », essentiellement parce que, selon lui, « pour l’adversaire les massacres les plus sauvages, nécessairement sauvages, barbares, sans retenue, sont autant d’actes vertueux dès lors qu’ils sont accomplis en conformité avec sa loi suprême, et pour la plus grande gloire de son dieu ».
Aujourd’hui, Renaud Camus souhaite que la totalité de la « terre d’Israël » appartienne aux Israéliens, avec pour seul argument la fidélité au nom. Il dénonce tout projet de partage ou de coexistence comme « anti-essentialiste ». À l’inverse, en 1989, dans la poétique et subtile Élégie de Chamalières, du nom de son village natal, il exprimait le fait que l’origine est toujours mythique, le sens dispersé, construit sur les vides et les absences.
Le naufrage de l’auteur connut plusieurs étapes. Dans La campagne de France, journal de l’année 1994, publié en 2000, Renaud Camus commençait par compter les journalistes juifs dans une émission de France Culture, d’abord sur le ton de l’amusement, du détail qu’on relève. Après avoir concédé qu’il éprouvait parfois des difficultés à considérer ses concitoyens musulmans comme pleinement français, il admettait un préjugé à remettre en cause, un fait auquel il allait devoir s’habituer. Plus loin, il insistait sur la nécessité de débattre du droit d’asile, et s’indignait de nouveau que parmi les protagonistes d’une discussion à ce sujet, le nombre de Juifs soit trop élevé à son goût.
Ces affirmations suscitaient une vive polémique médiatique mais Renaud Camus gardait des soutiens. L’homme n’avait rien à voir avec l’extrême-droite, et le pacte de lecture entre un diariste et ses lecteurs devait lui permettre d’exprimer des affects ou des préjugés dont il n’était pas fier, de se questionner, d’expérimenter et se contredire. En 2002, en guise de réponse à ses détracteurs, il publiait Du sens. Pour avancer d’un pas sans tomber dans la vulgarité, l’écrivain faisait montre d’érudition. Il situait ses pas dans ceux du Cratyle de Platon, affirmant face à Hermogène la correspondance de la chose et du signe. Ainsi, pour Renaud Camus, la miss remportant un concours de beauté devait être blanche afin de représenter au mieux les habitants de sa région (puisqu’il est bien sûr établi que les concours de beauté élisent les physiques qui correspondent à la moyenne…). À l’époque, l’écrivain concédait encore quelques nuances. Il assumait des paradoxes et des hésitations. Dans un entretien, il reconnaissait que sa volonté de faire coïncider la chose et le signe relevait d’une forme de « bêtise » nécessaire à la création. Dix ans plus tard, quelques années après avoir cessé de douter, il appelait à voter Marine Le Pen en vue des présidentielles de 2012. Signe d’une autre époque, Renaud Camus était alors débarqué de chez Fayard, jusque-là éditeur de son journal. Emmanuel Carrère prenait ses distances après l’avoir défendu.
Aujourd’hui, tout en soutenant fanatiquement Israël dans sa guerre contre les Arabes, Renaud Camus va plus loin dans les propos qu’il tient à l’encontre des Juifs. Lorsque dans Cancer, il revient sur ce qui fut nommé « l’affaire Camus » en 2000, il assume avoir dissocié les Juifs de l’« expérience française » qui daterait d’une quinzaine de siècles, et avoir déploré leur surreprésentation supposée dans les médias. En associant les Juifs à la défense de l’immigration dans son journal, l’antisémitisme du propos se mêle à la xénophobie.
Les évolutions de l’écrivain sont manifestes et doivent être notées. Pour autant, des éléments de sa pensée réactionnaire étaient déjà en germe dans certains des ouvrages publiés dans les années 1970-1980. Comme l’a remarqué la revue queer Trou noir, Camus a toujours défendu une vision conservatrice et intégrationniste de l’homosexualité. En 1985-1986, dans son Journal romain, contre le goût de certains homosexuels pour le travestissement, il marquait une rupture claire avec toute forme de trouble dans le genre. Il regrettait l’attrait pour la marge qui jalonne la vie et l’œuvre de Jean Genet. Aussi, s’il a pu coucher avec des hommes arabes, Renaud Camus a toujours refusé, contrairement à Guy Hocquenghem, figure de proue du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, de donner à ces proximités un caractère politique. Didier Lestrade, l’un des fondateurs d’Act-Up, écrira que « le fait d’être gay nous rapprochait naturellement, à travers le sexe, des gays qui n’étaient pas comme nous : les Arabes, les Noirs, les prolos, les hommes différents, sourds ou muets, Parisiens ou provinciaux, Français ou étrangers. (…) Le sexe n’était pas la fin en soi, c’était un début pour entamer une amitié avec ces hommes différents de moi. » Renaud Camus, au contraire, a fantasmé et décrit dans son journal une sexualité nordique, intégrée à la culture française, qu’il opposait aux comportements des Maghrébins et des Européens du sud.
Aussi, au sein de la culture homosexuelle, Camus s’est toujours distingué par un certain snobisme et un mépris de classe. Dans Tricks, publié en 1979, récit des aventures qui le menaient souvent des clubs de Paris à sa chambre à coucher, le dédain envers ceux qui connaissaient mieux « les variétés » que la musique classique faisait office de fil rouge. Dans son Journal romain, il insistait sur la nécessité de sauvegarder les bonnes manières, désignait les lecteurs du Gai pied comme vulgaires et peu cultivés. Plus troublant, lorsqu’au milieu des années 1980 il imaginait l’an 2000, il souhaitait y voir maintenus les mêmes expositions, les mêmes petits musées, les mêmes hommes moustachus, et aussi la même distinction, les mêmes raffinements dans certains usages de la langue. Puis, celui qui se présentait comme un homme de gauche ajoutait qu’il souhaitait aussi voir perdurer les « inégalités » et les « races ». Progressivement, Renaud Camus s’est enfoncé dans ce que Didier Lestrade décrira comme une « croisade pour une langue française purgée de toutes les influences de la banlieue et de la jeunesse (…) Derrière lui grandissait la grossièreté de ces hommes sur les réseaux de drague, qui insultaient les jeunes qui faisaient des fautes d’orthographe. »
Comme il le raconte lui-même, Renaud Camus est un écrivain bourgeois, issu d’une famille conservatrice, déshérité par ses parents du fait de son homosexualité après qu’ils l’eurent forcé à consulter un psychiatre. Son homosexualité lui a permis d’être associé à une certaine contre-culture, et elle explique au moins partiellement l’originalité de ses Eglogues, plurielles et éparses, collages de morceaux de récits et de réflexions sur le sens. Cet ensemble comprend six tomes, parus entre 1975 et 2012.
Renaud Camus a su, durant une période, étudier les niveaux de sens et inscrire la pluralité du réel dans ses récits. Peu à peu, alors que la tolérance envers l’homosexualité augmentait dans la société, le commentaire dédaigneux des mœurs des autres a pris une importance croissante dans son œuvre. Une étape fut franchie lorsque des erreurs de syntaxe commises par Jacques Delors et Martine Aubry sont devenues le prétexte de son « adieu à la gauche ». Plus tard, en 2018 et 2019, commentant de loin le développement du mouvement des Gilets jaunes, il regrettait évidemment que les manifestants ne combattent pas le « changement de peuple », mais il insistait aussi sur le fait que la revendication d’une augmentation des impôts des plus riches relevait d’un manque de courtoisie. Le moralisme et l’obsession de la politesse s’étaient définitivement substitués à toute analyse.
Pendant longtemps, dans son journal, Renaud Camus a su s’amuser de ses propres contradictions. À l’inverse, dans nombre de ses textes récents, dont Cancer il prétend n’avoir pas changé depuis quarante ans. Alors que Malraux affirmait « Je suis une guerre civile », on peut se demander si Renaud Camus ne fantasme pas une France à feu et à sang à cause du « changement de peuple » pour ne pas voir ses propres changements et les luttes internes à sa personne. Il y a plusieurs décennies, son journal, à l’écriture technique, constituait le récit original des déambulations de son corps et de sa pensée. Le ton adopté est aujourd’hui celui de la chronique. Chaque volume du journal est dorénavant plus proche du recueil de notes ou de commentaires. Parfois, les pages sont remplies par les copier-coller d’interviews ou de mails de lecteurs. Dans le dernier volume de son journal, l’auteur admet lui-même qu’il tourne en rond dans ses écrits comme dans ses photos. Il y a quelques années, il y racontait s’être demandé s’il était devenu fou, en voyant une confirmation de tous ses présupposés à chaque visionnage du journal télévisé. Il est dommage qu’il ne se soit pas plus attardé sur cette hypothèse.
Vivian Petit
