Ce qui met en danger la société,
ce n’est pas la grande corruption
chez quelques-uns, c’est le relâchement de tous
Tocqueville.
Dénonciation d’une démocratie locale pervertie, réquisitoire contre les méthodes d’un maire, révolte contre les atermoiements de la justice et le relâchement des institutions, autobiographie d’une femme tenace, cri de douleur devant la mort d’un époux, ancien Préfet, honteusement humilié, Clac de fin d’Isabelle Jouandet 1 est un livre bousculé, en bataille, empruntant toutes les voies du récit pour clamer sa colère. C’est surtout le récit d’un combat permanent contre l’effondrement, celui de la douleur et celui des âmes pusillanimes, contre les compromissions, individuelles et politiques, contre l’abaissement de la république et de ses valeurs.
Soudain, une claque résonne. Le maire d’une commune du midi, à l’issue d’un conseil municipal, vient d’asséner une gifle au chef de file de son opposition. Ce soufflet est un camouflet, un acte de violence, une humiliation. L’algarade publique est au cœur du livre Clac de fin que signe Isabelle Jouandet. C’est aussi la raison même de l’écriture de ce récit qui répond précisément à la définition de l’autofiction. Serge Doubrovsky, l’inventeur du terme et de ce genre littéraire la définit comme « une fiction d’évènements et de faits réels qui donne à un auteur la liberté de romancer sa vie ou de lui donner un prolongement, un élargissement fictionnel ou poétique. ». Les faits racontés, les personnages sont ici en effet bien réels, la date de l’événement dûment attestée – le 8 juillet 2016 – mais l’écrivain a choisi pour des raisons qu’il nous revient d’analyser, de dissimuler sous un pseudonyme le nom de l’auteur des faits incriminés, de modifier celui de la commune dont l’agresseur est l’édile, et de la préfecture proche.
Le conseiller municipal frappé est l’époux de l’auteur. Quelques mois après les faits, il décède et le lecteur s’interrogera à bon droit sur la relation qu’entretiennent l’affront et cette mort rapide. La victime depuis des années mène contre le maire et ses méthodes une lutte méthodique et dénonce dans un livre Le Mairisme2 les anomalies – euphémisme prudent – dont est entachée sa gestion municipale. L’homme sait de quoi il parle. Jean Jouandet en effet a servi l’Etat en qualité de sous-préfet, puis de préfet et, ironie cruelle du sort, c’est pour sa connaissance de la chose publique et singulièrement des finances que le Maire dans un premier temps l’a appelé à ses côtés. Le préfet honoraire a vite senti l’imposture et dans un blog créé pour informer largement les administrés il s’est fait le procureur rigoureux d’une déviance de la démocratie locale. Isabelle Jouandet dans un chapitre prestement intitulé « Le tour est joué ! », établit un décalogue des commandements qu’impose le maire de San Panem, pervertissant les règles du Bon Gouvernement. On songe en effet devant cette liste alarmante à la fresque célèbre visible au Palazzo Publico de Sienne Allégorie et effets du Bon et du Mauvais Gouvernement3. L’absence de débat, le vote soumis, les contrevérités, le jeu continu de la carotte et du bâton, la permanence du flou, du flottement, le bâillonnement des oppositions, l’absence de projet, l’opacité, la manipulation tous azimuts, les dissimulations en tous genres : telles sont les nouvelles lois que met en œuvre Monsieur le Maire « sorti des urnes », comme il se qualifie. Il est temps de nommer ce personnage de comédie : Téo Del Pulcino. De l’Arlequin il arbore métaphoriquement l’habit bigarré, le masque noir et le sabre de bois ; de Pulcinella – Polichinelle – il a la faconde bouffonne et la ruse grossière. C’est lui l’auteur de la gifle.
Mais parallèlement à la dénonciation des méthodes de Téo Del Pulcino, l’ouvrage d’Isabelle Jouandet évoque la vie d’une femme. De chapitre en chapitre, se tisse une autobiographie, à la fois récit d’apprentissage et journal des combats menés pour défendre une certaine idée de la république et de l’Etat de droit. On suit « l’itinéraire d’une sauvageonne », l’enfance africaine au Congo, puis au Maroc et la découverte sensorielle des odeurs, des goûts, des sons, des couleurs, surtout le rouge, de la violence aussi, l’adolescence parisienne, la demande en mariage – rejetée – d’un milliardaire saoudien, l’engagement dans la police à 21 ans, et dans ce cadre la découverte horrifiée des sévices infligés à des enfants, véritables actes de torture, l’orientation vers la DTS puis vers les renseignements généraux. Cette expérience nous vaut une savoureuse définition de la fameuse note blanche, « véritable document ésotérique qui se classe entre le non-être administratif et le papier autodégradable ». Et on apprend sans trop s’en étonner que cette mission de RG, service où règne par ailleurs une misogynie d’un autre âge, est dépourvue de cadre juridique : cette absence nécessairement « favorise la suspicion à l’égard des Grandes oreilles ». On découvre d’autres combats, plus intimes, celui contre une maladie insidieuse, que l’auteur nomme tantôt, « ma despote », tantôt « ma Cruella » et que la médecine parviendra à identifier sans proposer de traitement efficace. La rencontre avec Jean, le mariage, la maternité, la difficile conciliation entre une vie dans les RG et le rôle de « préfète » – ainsi nomme-t-on l’épouse du Préfet – font l’objet de pages attendries dont on admire la pudeur et la profondeur. La vie à la Préfecture donne à voir des tableaux de la vie provinciale, souvent drôles, qui culmine avec la description sans chichi de l’habit officiel du « représentant officiel et exclusif » de l’Etat, à la fois costume d’opérette, tenue de dandy et uniforme connotant la gravité de la fonction. Moins anecdotiquement, Isabelle Jouandet analyse avec lucidité les rapports complexes entre le Préfet et les autres autorités locales, les transformations de la fonction préfectorale, dont les compétences s’avèrent grignotées peu à peu par les présidents régionaux et départementaux et leurs égos parfois démesurés et dérisoires. Les drames humains marquent aussi le préfet au cœur. Ainsi pour Jean Jouandet la catastrophe du Grand Bornand du 14 juillet 1987. L’intérêt le plus vif est suscité par l’évocation du Préfet aux champs, plus précisément dans tel département agricole, la description des manifestations paysannes, mais vues de l’autre côté de la fenêtre, arrosée de lisier ou enfumée par l’incendie âcre des pneus de la révolte. L’expérience acquise par la Préfète dans un département d’Outre-Mer très prisée par les Ministres et secrétaires d’état, plus soucieux de tourisme et de chère exotique que de prises en compte des problèmes locaux, offre des politiques une vision… nuancée. On pourrait en sourire si l’amertume, voire l’indignation n’affleuraient dans cette évocation. Quant à l’épisode de l’avion détourné du Président devant l’émeute grondante, il vaut, malgré son issue administrative – la mise hors cadre du Préfet -, son pesant d’or. Plus tard, Jean devient Trésorier payeur général des Pyrénées Orientales et Isabelle Jouandet, toujours aux RG explore des dossiers liés au terrorisme, à la montée de la grande pauvreté, à l’intégration des gens du voyage… Un tel parcours, professionnel et personnel, forge un caractère et des valeurs sur lesquelles on ne transige pas. Il consolide aussi un amour de la vie
Mais la mort frappe et arrache un homme aux siens. « Le grand clac sonne le glas ». Pour évoquer la souffrance et l’irruption des souvenirs heureux, l’auteure décline toutes les formes de l’exploration intime : poèmes en prose ou en vers écrits par Jean, récits de rêves, surgissement de comptines enfantines, métaphores filées, bribes de souvenirs, citations, tableaux des nuits noires. « Voici venu le temps incompressible du deuil de l’être cher ; comme celui de la perte de nous. Un gouffre sans fond. Hors temps, hors tout, repliée dans ma bulle, je déroule inlassablement en boucle le fil de mon existence ». Et brusquement, à l’improviste, l’élan vital renait. Jean disparu, faut-il poursuivre le combat, aller « sur les traces de Jean » ? L’outrecuidance de Téo Del Pulcino, les mensonges assénés ont raison de la prudence, de la fatigue, de la résignation. « A l’aube de la vieillesse, me voici donc en quête de justice, tenue de reprendre mon bâton de pèlerin ». Il faut lire la scène théâtrale avec ses didascalies de la première audition entre « La Juge » et « La Veuve », un moment de la Comédie humaine où Molière et Beaumarchais préfigureraient Ionesco et Beckett. Elle précède une analyse redoutable du fonctionnement de la Justice et de l’inlassable combat pour la voir triompher. « Si je n’attends rien des coupables et complices d’aujourd’hui, ni regrets ni remords, si je doute de la vérité judiciaire, je sais que mes écrits resteront ; ils continueront à stigmatiser des actes, des lâchetés, des complaisances, jusqu’à devenir, pourquoi pas, des cas d’école un jour ».4

Si nous faisons nôtre cette conclusion, elle n’éclaire pas le choix de l’autofiction pour raconter la lutte conjointe de Jean et Isabelle Jouandet. Cette question poursuit le lecteur au long de son parcours. L’auteur esquisse quelques pistes. Mais elles restent en deçà du ressenti. Une représentation concomitante du Cid de Corneille éclaire notre perception. Les passions convoquées dans ce récit sont toutes nobles : la fidélité à un être aimé, à un itinéraire de vie, à des valeurs républicaines, à la loyauté, à l’honnêteté, à l’honneur. Se découvre un vif attachement à un sentiment rare, jamais nommé, exalté par les héros cornéliens, telle Chimène, et qu’on nomme le souci de sa gloire. Que les détracteurs d’Isabelle Jouandet ne se gaussent pas. Il n’y a dans ce terme ni gloriole, ni orgueil intempestif, ni arrogance. Rien n’est plus intransigeant et exigeant que la gloire. Elle est le refus obstiné, têtu, vaillant, de tomber, de s’abaisser, de s’avilir, de déchoir. Un Téo Del Pulcino ne mérite pas mieux que ce nom de commedia dell’arte et c’eût été s’abaisser que le désigner de son vrai nom. Le masque ici dévoile une vérité bien plus rude. Il permet de « dénoncer non pas un homme et sa ville mais un prototype d’élus et de lieux où la démocratie est dénaturée ». Il permet à une femme meurtrie d’afficher l’obsession d’un humanisme de la dignité.
Jean Jordy
Notes
- Isabelle Jouandet, Clac de fin. Editions Société des écrivains, 2024.
↩︎ - Jean Jouandet, Le mairisme ou La démocratie locale en trompe-l’œil. Editions Auteurs d’aujourd’hui, 2013. ↩︎
- Allégorie et effets du Bon et du Mauvais Gouvernement (1338), série de fresques d’Ambrogio Lorenzetti sur les murs du Palazzo Pubblico de Sienne. ↩︎
- Le maire était appelé à comparaître le 02 décembre 2024 devant le Tribunal correctionnel de Perpignan pour être jugé des faits de violences aggravées à l’encontre de Jean Jouandet. Ce procès n’a pas eu lieu, Isabelle Jouandet ayant déposé auparavant une requête de délocalisation de l’affaire « pour bonne administration de la justice ». Si cette requête aboutit, le procès se tiendra au Tribunal correctionnel de Toulouse. Dans le cas contraire, le Tribunal de Perpignan a retenu une nouvelle date : avril…2026 ! ↩︎
