Saint Exupéry et la critique du marxisme

Comme tous les intellectuels de son temps, Antoine de Saint Exupéry vit l’opposition entre fascisme et communisme et observe le stalinisme triompher. Laurent de Galembert, docteur ès lettres et vice-président de l’Association des Amis d’Antoine de Saint Exupéry (sans trait d’union !) revient sur la critique du marxisme formulée par l’auteur de Vol de nuit au cœur des années 1930.

Antoine de Saint Exupéry [1] n’est pas un écrivain engagé. Par écrivain engagé, on a l’habitude de désigner celui qui met son autorité d’écrivain au service d’une cause politique. Émile Zola est considéré comme le premier intellectuel engagé avec l’affaire Dreyfus : il intervient dans la vie publique en tant qu’écrivain reconnu ; suivront Albert Camus, André Malraux, Louis Aragon ou encore Jean-Paul Sartre dans l’après-guerre. Mais Victor Hugo n’est traditionnellement pas considéré comme un écrivain engagé : s’il adopte une écriture de combat au sujet des causes qui lui sont chères, ce n’est pas en tant qu’écrivain qu’il mène ses combats politiques, c’est en tant que parlementaire. L’écriture engagée ne fait pas pour autant un écrivain engagé.

Le comte de Saint Exupéry évolue au sein d’un milieu bourgeois cultivé et aristocratique : il fréquente le salon tenu par sa cousine Yvonne de Lestrange, duchesse de Trévise, où il rencontre notamment Gaston Gallimard et André Gide, qui deviendra son ami, qui dirige la NRF et qui est le grand manitou du monde des lettres dans l’entre-deux-guerres.

S’il développe une méditation humaniste dans Terre des hommes et encore plus dans le Credo final de Pilote de guerre, on ne trouve pas chez lui de prises de position publiques et il n’intervient pas dans la vie politique. Son propos concerne la grande aventure de l’aviation et de l’aéropostale, ses héros, ses exploits et ses prouesses qui permettent à l’homme de se réaliser.

Mais il reste toutefois perçu partout comme un intrus : d’un côté, ses collègues pilotes ne lui pardonnent pas d’avoir révélé aux profanes les mystères et les secrets de l’aviation ; de l’autre, le milieu littéraire et la critique le snobent, le considérant comme un transfuge et André Beucler, croyant lui rendre hommage dans la Préface de Courrier Sud, déclare ainsi « qu’il nous livre des impressions peu communes, mais authentiques » car… « Saint Exupéry n’est pas un écrivain » [2] (sic !), réduisant, sans s’en rendre compte, sa prose à un simple documentaire et l’auteur à un reporter, selon le terme en usage à l’époque. L’obtention du prix Femina en 1931 pour Vol de nuit offrira un démenti flagrant à cette présentation tout à fait injuste.

Si son œuvre littéraire ne comporte aucune référence à l’actualité politique, Saint Exupéry ne se tient pas pour autant à l’écart des débats intellectuels de son temps. C’est à ses Carnets, qui n’étaient pas destinés à la publication, qu’il convient de se référer. Entre 1935 et 1940, Saint Exupéry griffonne à la hâte ses réflexions prises sur le vif dans un des cinq cahiers qu’il remplira. L’ensemble est éclectique, il s’agit d’un vide-poche intellectuel où Saint Exupéry aborde tous les domaines qui lui sont chers, aussi bien la poétique que les principes économiques, en passant par la critique de la psychanalyse ou des remarques d’ordre mathématique, des réflexions sur la religion ou encore la biologie. Ce dernier domaine est par exemple assez révélateur de sa démarche : il s’interroge sur la validité du déterminisme et du finalisme, sans chercher à trancher. Il n’a pas d’opinion arrêtée, c’est une réflexion en cours à laquelle nous assistons, une pensée en mouvement, exactement comme dans le domaine politique.

Depuis la révolution russe de 1917, le débat politique se structure autour de deux grandes orientations : le capitalisme bourgeois d’un côté et les soviets de l’autre. Le fascisme italien et le nazisme allemand se présentent d’ailleurs comme des antidotes au communisme, se définissant ainsi par rapport à celui-ci. Saint Exupéry ne manifeste en France aucune sympathie pour les Croix-de-Feu et le colonel de la Rocque, tout comme il ne partage pas les positions d’extrême-droite de son ami Jean Mermoz. Mais Saint Exupéry perçoit également le marxisme comme une menace : « Je sais trop bien que les civilisations peuvent mourir et qu’avant la synthèse le contraire puisse être une perte irréparable pour ne pas m’inquiéter grandement de la naissance du marxisme » [3]. Il développe alors une triple critique.

Le marxisme comme fin de la civilisation

Saint Exupéry oppose ce qu’il appelle « les activités de production et de civilisation » [4]. Les biens de consommation relèvent de la production industrielle et standardisée, tandis qu’il définit les biens de civilisation comme des « objet[s] de qualité » [5] (produits artisanaux) ou des « objets de luxe » qui apportent un surcroît de raffinement, tels qu’une tasse chinoise peinte, une nappe d’autel brodée ou encore une mosaïque [6]. La production artistique pour Saint Exupéry est intrinsèquement liée au capitalisme, qui seul dégage des marges la rendant possible :

« Dans l’ordre du standard de vie lui-même, […] quand [le capitaliste] s’est habillé, logé et nourri, quand il a acheté une voiture […], il achète alors des tableaux, c’est-à-dire entretient l’armée des peintres, comme d’ailleurs celle des ébénistes, des céramistes, des artisans du livre de luxe, de tous ceux dont le fruit du travail ne peut être réparti entre tous. Car si je peux distribuer à tous le pain, je ne puis distribuer le caviar ni le Claude Monet. Il faut que les privilégiés l’achètent » [7]. Il s’agit ici d’une vision élitiste et aristocratique de la société où la sauvegarde de la production artistique justifie que la plus-value soit accaparée par quelques-uns. Qu’adviendrait-il de cette production artistique – que Saint Exupéry qualifie opportunément de « fleur de [la] civilisation »… – si la classe bourgeoise disparaissait ?

Ces objets d’art ou ces produits de luxe ne sont pas divisibles et ne peuvent être répartis : « Ceux-là qui travaillaient pour le capital, s’ils travaillent maintenant pour la masse, ils n’accroitraient pas son standard de vie, car il s’agit d’objets qui ne font point partie d’un standard moyen et la demi-misère des manœuvres n’est point guérie par une pendule meilleure. Mais bien plus ils ne pourraient pas travailler puisque le fruit de leur travail n’est point partageable entre tous. La masse devrait se cotiser pour l’acquérir. Il y a bien des objets au sujet desquels on se cotise (la mairie au lieu du château), mais ce qui est tel que la pendule dont on ne voit point quelles démarches la feraient acquérir en commun, ou la cuillère d’argent, ou le châle brodé » [8]. C’est pourquoi la conclusion est sans appel : « On conçoit assez bien la science en URSS, le théâtre, la musique même. On conçoit le livre peut-être, mais non l’objet de qualité » [9].

Le refus du triomphe des masses

Saint Exupéry remet également en cause la grille d’analyse de la société telle qu’elle est présentée par Karl Marx et ses épigones qui la divisent en différentes classes sociales et qui font de la lutte des classes le moteur de l’histoire. Les marxistes distinguent la classe en soi (de nature objective) de la classe pour soi (ressenti subjectif d’appartenance). Même s’il n’emploie pas ces termes, Saint Exupéry va critiquer la notion de classe sociale sous ses deux aspects.

Il explique d’abord le caractère obsolète de la grille marxiste et de la classe en soi : « Une des raisons qui font que le concept de classe est périmé, c’est qu’au point de vue économique le prolétariat lui-même joue le rôle d’un capitalisme [sic] », comprendre des capitalistes.

Il développe plus loin : « En 1840 les grands propriétaires s’opposaient à leurs salariés qui bâtissaient pour eux les premiers châteaux, les premiers produits et les premières machines. Mais, de plus en plus, avec les progrès du machinisme, leur prospérité a coïncidé avec celle de leurs salariés car désormais les grands propriétaires bâtissent des voitures pour les vendre à leurs salariés. […] Le concept de classe pour la raison qui précède a perdu son efficacité » [10]. Si la notion de classe a pu être valide à un moment de l’histoire, quand Karl Marx décrit la société telle qu’elle est à son époque, celle-ci a depuis évolué et sa division en classes sociales ne s’avère plus pertinente, voire devient mensongère : « cette fiction de la classe moyenne » [11].

Il s’agit pour lui d’une simplification abusive et réductrice, qui n’est pas conforme à la réalité : « « J’ai décompliqué« , disait Hitler. C’est vrai. Le concept Aryen décomplique. Mais cependant aussi mal que le concept de classe qui décomplique aussi » [12]. La comparaison avec le nazisme est intéressante car elle permet de saisir ce qui préoccupe réellement Saint Exupéry, à savoir la division de la société en différents groupes au lieu de la rassembler. Il vise ici la classe pour soi : « Absurde notion de classe […] et d’exploiteur. Il n’est que des hommes » [13].

La division de la société en groupes sociaux antagonistes heurte sa vision de la communion entre tous, par-delà les particularités de chacun et leurs positions sociales. C’est ce qu’il appelle l’universalité de l’homme qui s’oppose à l’individu : « Connerie des marxistes quand ils considèrent que la religion est inutile pour l’individu « tel qu’il existe », croyant à l’universalité essentielle de l’individu » [14]. Il n’y a pas d’essence de l’individu, de caractéristiques universelles de l’individu, mais des hommes qu’on ne peut fondre dans une masse uniforme.

Le marxisme refuse le concept d’universalité qui serait un concept bourgeois, provisoire et destiné à être dépassé : « Le concept de classe est la première brèche à cette universalité. […] Refusez, dit Lénine, cette pauvre communauté. On vous dit frères pour vous exploiter. […] Et l’universalité soudain n’est plus permise que dans la classe » [15]. C’est cette assignation sociale à résidence qui transforme l’universalité en instrument d’oppression qu’il rejette.

Qu’est-ce que l’universel ? La réponse fuse sous la forme brève et définitive d’un aphorisme : « En fin de compte et exclusivement la qualité des relations humaines » [16].

La critique de l’efficacité économique du marxisme

Saint Exupéry entend faire preuve de rigueur conceptuelle et distingue ainsi « le problème de l’organisation de la production et celui de la distribution » [17]. Nous pourrions qualifier aujourd’hui la première de politique industrielle. La seconde relève de l’économie qu’il définit comme la « science de la distribution ». L’économie ne consiste qu’à répartir les fruits de la production qui déterminent seuls en conséquence « le standard de vie permis à une époque »17.

Si le marxisme vise à mieux répartir les richesses, il doit donc d’abord résoudre les problèmes d’organisation de la production. C’est par la collectivisation des moyens de production, par la planification et les plans quinquennaux – qui datent de 1928 – que la société doit être transformée, afin de rattraper puis dépasser le niveau de vie des sociétés occidentales.

Saint Exupéry doute des bienfaits de la planification qui relève d’une pensée abstraite et risque donc d’être déconnectée des réalités : « Je compte plus sur la vie pour diriger l’extension de l’usine que sur la pensée abstraite d’un fonctionnaire » [18]. Il lui préfère la vie, c’est-à-dire l’initiative individuelle plus à même de s’adapter sans plan préconçu. Ce vitalisme le conduit également à rejeter le déterminisme qui veut que le développement suive des lois immuables : « Que signifie mission historique du prolétariat : je n’admets point ce finalisme » [19].

Mais, en ces temps de stalinisme triomphant, Saint Exupéry n’hésite pas à emprunter ses critiques à son plus féroce détracteur et opposant, Léon Trotsky. Ce dernier entend montrer que le camarade Staline a trahi la révolution et pointe ses échecs, notamment le centralisme administratif : « Trotsky démontre que l’administration unifiée est onéreuse quand on eût pu penser qu’elle était bénéficiaire. Rationnellement la fusion […] est un gain de temps disponible. Mais j’observe en fait le contraire » [20]. Saint Exupéry s’interroge alors : « La critique de Trotsky n’est-elle point une critique non de Staline mais de la révolution elle-même ? » [21], avant de passer un peu plus loin de l’interrogation à l’affirmation : « Il reste que les reproches de Trotsky sont des reproches adressés non à Staline mais à la révolution » [22]. Pour Saint Exupéry, le règne de la bureaucratie que dénonce Trotski est en réalité congénital au communisme.

La critique du capitalisme

Si le marxisme est voué à l’échec, Saint Exupéry reste toutefois lucide vis-à-vis du capitalisme et de ses défauts, notamment le capitalisme tel qu’il se développe en Amérique.

Ainsi, s’il critique l’efficacité du communisme : « Ce n’est point par voie simple que la révolution prépare l’accroissement du standard de vie. Celui-ci n’est, en gros, lié qu’à la valeur de la technique, de la richesse naturelle et de l’équipement du territoire. […] (Amérique capitaliste plus « prospère » qu’une Russie marxiste) » [23], il ajoute aussitôt : « Mais le capitalisme aboutit à des impasses qui limitent cette production. […] De plus [il] n’offre point, en contrepartie, l’exaltation des activités de civilisation. […]. Enfin [il] fonde une morale et une échelle de valeurs qui nuit à la spiritualité. […] Le socialisme réel peut y ramener l’homme » [24].

Le balancement qu’opère Saint Exupéry est révélateur : si le marxisme est un échec dans ses modalités pratiques et sa réalisation, son but reste noble et n’est jamais remis en cause ; en revanche, si le capitalisme est une réussite économique, il conduit à une faillite morale.

« Le marxisme propose une économie qui, pendant deux cent mille ans, a régi le monde, et permis la distribution. Ce n’est, sur un certain plan, que la renonciation au mythe provisoire de l’enrichissement » [25] proposé par le capitalisme, qu’il associe ici à l’adoration du veau d’or (« l’enrichissement ») et dont il souligne les promesses mensongères (« mythe provisoire »).

Le capitalisme n’est donc pas préférable au marxisme, il condamne tout autant l’un que l’autre : « Affreuse création de l’homme 1926 et de ses relations avec la ferraille. Affreux businessman américain […] et en U.R.S.S. aussi affreux distributeurs et consommateurs d’objets laids » [26]. Il ne s’agit pas ici d’une simple sensibilité esthétique, mais Saint Exupéry estime que c’est aux fruits qu’il porte qu’on juge la vigueur un arbre et non à ses racines théoriques :

« Si la structure capitaliste favorise l’homme […] je ne vois aucun inconvénient à ce qu’il [sic] règne plus visiblement et instruise […]. Si l’intérêt du capital n’est pas celui de la nation – c’est-à-dire de l’homme – alors qu’il cède la place à une autre structure » [27].

Il développera cette analogie avec la parabole des orangers dans Terre des hommes.

Assurément, Saint Exupéry n’est pas un homme de gauche, comme en témoigne son rejet du marxisme, mais peut-on pour autant dire que c’est un homme de droite quand on examine les réticences dont il fait preuve envers le capitalisme ?

La droite et la gauche sont naturellement relatives au positionnement politique d’une époque et ne veulent rien dire dans l’absolu. Toutefois Saint Exupéry se positionne lui-même vis-à-vis des catégories de son temps : « Je ne puis tout de même pas me rejeter vers la gauche parce que les droites refusent de comprendre » [28]. Il semble donc être conservateur par défaut.

Mais, quand il déclare : « Si quelque chose me tente encore dans la droite, c’est que malgré tout cette universalité elle la sauve » (nous soulignons) [29], on note immédiatement la présence de modalisateurs tels que « encore » et « malgré tout ». C’est à regret qu’il se considère comme de droite : nous suggérons de parler à son égard de « droite réticente ».

Une certaine complaisance pour le stalinisme

À la suite de la crise de 1929, l’Aéropostale fait faillite et Saint Exupéry est licencié. Air France reprend les actifs, Saint Exupéry postule à la fonction de pilote et, à son grand désarroi, sa candidature n’est pas couronnée de succès. On lui propose à la place d’entrer au service de la propagande de la nouvelle compagnie, ce qu’il accepte, en dépit d’un salaire modique.

Saint Exupéry doit se lancer dans le journalisme et devient grand reporter pour compléter ses revenus et subvenir à ses besoins. Il s’agit d’un travail alimentaire qui génère chez lui une profonde souffrance : « Je sais pourquoi j’ai tant de mal à me mettre en train pour les articles. Le cinéma et le journalisme sont des vampires qui m’empêchent d’écrire ce que j’aimerais. Chaque scénario que j’écris, chaque article est une chance de moins d’écrire un livre ».

C’est ainsi que, pour le journal Paris-Soir, qui n’a pas de ligne précise en matière politique, Saint Exupéry est amené en mai 1935 à faire un grand reportage à Moscou qui s’inscrit dans le cadre du rapprochement franco-soviétique de l’époque. Son reportage s’organise en six volets : si les deux derniers sont d’ordre anecdotique, les premiers cherchent à décrire et à non à juger le fonctionnement de la société soviétique et du régime stalinien, qui fête la révolution et dont « les draperies rouges accrochées aux maisons » ont un « goût […] d’horizon libre » [30].

Saint Exupéry est bien conscient de l’effet Potemkine, ce village destiné à abuser les visiteurs. Arrivé dans une gare de province, il remarque : « Quelle prévention m’a donc fait chercher des signes de délabrement ? Cette salle de douane eût pu servir de salle des fêtes. Vaste, aérée, dorée. Le buffet de la gare est plus inattendu encore. […] Je rajuste mal la réalité à mon attente et je deviens méfiant. Ceci est bâti pour les étrangers. Oui, peut-être. Mais la douane de Bellegarde aussi, et la douane de Bellegarde ressemble à la cour du Dépôt » [31]. S’il n’est pas dupe de la mise en scène théâtrale qui lui est réservée, il est également conscient des préjugés qui étaient les siens et qui ne correspondent pas à la réalité effective ; les choses sont plus compliquées et nuancées que les présentations partisanes ne le laissent souvent penser : « Si l’on veut juger l’U.R.S.S. on passe, selon le point de vue, de l’admiration à l’hostilité » [32].

Ce qui frappe à la lecture des différents articles, c’est sa grande complaisance vis-à-vis du régime : « Il trouve excuses et justifications à toutes les pratiques de Staline et fait preuve d’une « volonté de compréhension » »[33] qui déroute un peu aujourd’hui.

Ainsi déclare-t-il : « Il [Staline] apparut d’abord, me semble-t-il, au peuple russe comme une sorte d’oppresseur aux méthodes impitoyables. […] Il conduisit ainsi ce peuple vers une terre promise » [34]. Le caractère « impitoyable » de Staline ainsi que ses méthodes « d’oppresseur » sont présentés sur le mode du ressenti (« il apparut »), forcément subjectif et peut-être même inexact, affirmation d’ailleurs mise à distance par le modalisateur « me semble-t-il », tandis que le pays est assimilé sans ambages au paradis sur terre. Staline est le nouveau Moïse.

Dans le quatrième article de sa série, intitulé « Crimes et châtiments devant la justice soviétique » (clin d’œil à Dostoïevski), Saint Exupéry aborde le caractère policier et répressif du système, notamment dans le cadre de ses fameux procès. La structure de l’article est révélatrice. Il comporte trois intertitres qui composent une phrase : « Un principe : rallier le coupable à la communauté / mais s’il s’agit d’enrayer une épidémie / on fait un exemple et on fusille » [35], tandis que l’incipit affirme : « Il ne s’agit pas de punir, dit-il, mais de corriger » [36].

C’est le sens qu’il trouve aux travaux forcés qu’a substitué en 1929 une décision du Conseil des commissaires du peuple aux peines d’emprisonnement et la plume de Saint Exupéry se fait ici épique pour célébrer un travail collectif, « en équipes », qui recrée des solidarités et qui serait presque exaltant : « Là ils retrouvent l’aventure, et quelle aventure ! Les voilà chargés de tracer, laboureurs géants, d’une mer à l’autre un sillon profond comme un navire, un sillon à l’échelle des navires » [37]. On note l’amplification et la métaphore maritime qui mettent en valeur le courage et les réalisations de ces bannis et de ces bagnards, « ce peuple qui campe à la proue de son œuvre, face aux terres encore inentamées » [38].

Saint Exupéry fait aussi mine de s’insurger face à la limitation des libertés publiques : « La surveillance, le passeport intérieur, l’asservissement au collectif, voilà qui nous paraît intolérable » [39] (un passeport intérieur avait effectivement mis en place en 1932 pour limiter l’instabilité de la main d’œuvre). Mais c’est pour aussitôt désamorcer la critique qu’il vient de formuler : c’est nécessaire, car « une partie du peuple russe a une âme de nomade. […] Il est hanté par ce vieux désir asiatique de se mettre en marche, en caravane, sous les étoiles » [40]. Cette fois, la justification se fait franchement lyrique à l’aide d’un rythme ternaire et d’une métaphore florale : « Et l’on crée ainsi peut-être un homme nouveau, stable, amoureux de son usine et de son groupe humain, comme sait l’être de son jardin un jardinier en France » [41].

En réalité, c’est ce but de forger un homme nouveau qui fascine Saint Exupéry et lui fait admettre toutes les dérives, que l’on accepte ou pas « selon que l’on place au premier rang la création de l’homme ou le respect de l’individu » [42]. Ce but justifie tous les sacrifices : « Et je devine déjà qu’il y a là un grand irrespect pour l’individu, mais un grand respect pour l’homme, pour celui qui se perpétue à travers les individus et dont il s’agit de bâtir la grandeur » [43].

En définitive, ce à quoi est attaché Saint Exupéry, c’est cette élévation qui doit arracher l’individu à ses contingences et lui permettre de grandir pour atteindre plus grand que soi : « le parti communiste a peut-être plus que le parti socialiste l’idée de grandeur » [44], dans le sens où « c’est le communisme seul qui permet l’accession à la haute dignité humaine… » [45].

En 1936 paraît Retour de l’U.R.S.S. d’André Gide : c’est le récit d’une désillusion et d’un désenchantement, d’autant plus amers que la critique vient d’un ancien militant déçu. Saint Exupéry fut écœuré par la vindicte qui poursuivit celui qui était désormais taxé de fasciste et on sait par Curtis Cate qu’il aida son cousin germain, André de Fonscolombe, qui trouvait les critiques de Gide encore trop modérées, à la rédaction d’une réfutation que celui-ci préparait.

Ni le modèle soviétique, ni le modèle américain ne trouvent donc grâce à ses yeux : le communisme poursuit peut-être un but noble, comme le suggèrent ses articles de 1935, mais le marxisme consacre le règne des masses et son inefficacité bureaucratique le voue à l’échec. Le prix à payer est trop lourd : « S’il y a le choix entre gouvernement par l’individu et gouvernement par la masse […], je pense […] que le gouvernement par la masse est le plus écrasant et le plus injuste qui soit » [46], note-t-il dans ses Carnets. Dans le même temps, la réussite économique du capitalisme n’évite pas l’avidité et « l’opulence ventrue », à l’image du businessman du Petit Prince qui collectionne les étoiles, mais passe à côté du seul luxe valable : « il n’est qu’un luxe véritable et c’est celui des relations humaines » [47].

Laurent de Bodin de Galembert


[1] Nous écrivons le patronyme sans trait d’union, conformément à la volonté de son détenteur qui signait ainsi. Le trait d’union a été ajouté par ses éditeurs américains et cette mauvaise habitude a perduré depuis.

[2] Courrier Sud (Préface à la première édition), in Œuvres complètes I, pp. 905-906.

[3] Carnet I – 121, in Œuvres complètes I, p. 581.

[4] Carnet III – 98, in Œuvres complètes I, p. 575.

[5] Carnet III – 60, in Œuvres complètes I, p. 565.

[6] Carnet III – 41, in Œuvres complètes I, p. 561.

[7] Carnet II – 6, in Œuvres complètes I, pp. 524 sq.

[8] Carnet III – 59, in Œuvres complètes I, p. 564.

[9] Carnet III – 60, in Œuvres complètes I, p. 565.

[10] Carnet I – 50, in Œuvres complètes I, p. 467.

[11] Carnet I – 113, in Œuvres complètes I, p. 480.

[12] Carnet I – 18, in Œuvres complètes I, p. 462.

[13] Carnet I – 85, in Œuvres complètes I, p. 475.

[14] Agenda, in Œuvres complètes I, p. 445.

[15] Agenda, in Œuvres complètes I, p. 443.

[16] Carnet I – 35, in Œuvres complètes I, p. 461.

[17] Carnet I – 6, in Œuvres complètes I, p. 460.

[18] Carnet IV – 5, in Œuvres complètes I, p. 585.

[19] Carnet I – 277, in Œuvres complètes I, p. 510.

[20] Carnet III – 23, in Œuvres complètes I, p. 555.

[21] Carnet II – 6, in Œuvres complètes I, p. 526.

[22] Carnet III – 23, in Œuvres complètes I, p. 555.

[23] Carnet II – 13, in Œuvres complètes I, p. 528.

[24] Carnet II – 13, in Œuvres complètes I, p. 529.

[25] Carnet I – 303, in Œuvres complètes I, p. 516.

[26] Carnet III – 47, in Œuvres complètes I, p. 562.

[27] Carnet II – 2, in Œuvres complètes I, p. 522.

[28] Carnet I – 110, in Œuvres complètes I, p. 480.

[29] Agenda, in Œuvres complètes I, p. 444.

[30] « Moscou tout entière a célébré la fête de la révolution », in Œuvres complètes I, p. 365.

[31] « Moscou ! Mais où est la révolution ? », in Œuvres complètes I, p. 375.

[32] « Moscou ! Mais où est la révolution ? », in Œuvres complètes I, p. 375.

[33] Notice, in Œuvres complètes I, p. 1079.

[34] « Moscou tout entière a célébré la fête de la révolution », in Œuvres complètes I, p. 365.

[35] Notice, in Œuvres complètes I, p. 1082.

[36] « Crimes et châtiments devant la justice soviétique », in Œuvres complètes I, p. 377.

[37] « Crimes et châtiments devant la justice soviétique », in Œuvres complètes I, p. 379.

[38] « Crimes et châtiments devant la justice soviétique », in Œuvres complètes I, p. 379.

[39] « Crimes et châtiments devant la justice soviétique », in Œuvres complètes I, p. 379.

[40] « Crimes et châtiments devant la justice soviétique », in Œuvres complètes I, p. 380.

[41] « Crimes et châtiments devant la justice soviétique », in Œuvres complètes I, p. 380.

[42] « Moscou ! Mais où est la révolution ? », in Œuvres complètes I, p. 375.

[43] « Crimes et châtiments devant la justice soviétique », in Œuvres complètes I, p. 377.

[44]Carnet I – 111, in Œuvres complètes I, p. 480.

[45] Carnet I – 200, in Œuvres complètes I, p. 496.

[46] Cité par Curtis Cate, in Saint Exupéry, Grasset, 1994, p. 398.

[47] Terre des hommes (chapitre II-1), in Œuvres complètes I, p. 189.