René Char, poète et résistant, incarne l’alliance de la fureur et du mystère, deux forces qui façonnent son œuvre et sa lutte face à l’absurdité du monde. Pour Commune, Paul Klotz explore comment, dans un XXe siècle marqué par la barbarie, la poésie de Char devient un acte de résistance, où l’élan vital refuse le cynisme et s’élève vers une quête d’humanité.
Chaque grand écrivain fait preuve de fureur et de mystère. Cette idée, nous la tirons du titre du recueil au sein duquel, en 1948, René Char publia ses feuillets d’Hypnos, écrits poétiques de résistance, rédigés pour l’essentiel dans le maquis de Céreste. Fureur et mystère : ces deux qualificatifs décrivent parfaitement l’œuvre de Char et de tous ceux qui, pris dans le vertige de la condition absurde de l’homme révélée par les tourments du XXème siècle, ont cherché à bâtir une éthique humaine échappant aux écueils du cynisme et du nihilisme.
Qu’entendre par fureur ? Sans la dégrossir, la fureur peut être une colère ; une colère de méchant de cinéma, prêt à déverser cruellement sur le monde des torrents de peine et de misère. Bon, cette fureur-là ne dit pas grand-chose, si ce n’est qu’elle traduit une puissance explosive et dangereuse. Avec un peu plus de finesse, la fureur peut être définie comme un sentiment qui monte en soi, non sans risque, prêt à jaillir quand la vexation devient trop grande, l’humiliation trop forte. De là, reprenons notre gouge et continuons à tailler la notion : la fureur apparaît comme un moment de vérité ; elle est l’instant où l’individu, perdant le contrôle, s’affranchit des contingences du réel pour extérioriser une vérité. La fureur est-elle cette vérité ? Pas vraiment, elle l’exalte plutôt grâce à elle.
Qu’importe au furieux d’être compris, ce qui lui compte est d’exister, dans un complet dénuement, au point le plus incompressible de son essence, dépouillé des formalités du réel. La fureur est la manifestation de l’être dans sa forme la plus intense. Elle dessine un pont entre la vie et la mort. Elle n’est légitime qu’en raison de l’impossibilité à résoudre l’absurdité de la condition humaine (« Les rares moments de liberté sont ceux durant lesquels l’inconscient se fait conscient et le conscient néant (ou verger fou) », p.131). Un monde avec Dieu serait un monde sans fureur, ou bien la seule fureur qui y existerait serait celle des hommes voulant surpasser Dieu. En choisissant de nommer son recueil Fureur et Mystère, René Char affine cette dernière définition et fait un travail salutaire en retirant tous les préjugés péjoratifs qui collent à la fureur. Il nous parle d’un monde vide qu’il faut habiter ; un monde mécanique et froid, sous la férule de l’ignorance et de la violence nazies, qu’il faudrait réchauffer avec fureur.
« Ne souriez pas. Écartez le scepticisme et la résignation, et préparez votre âme mortelle en vue d’affronter intra-muros des démons glacés analogues aux génies microbiens. » (Fureur et mystère, p. 87).
Lui, le maquisard, le jeune poète ami des forestiers et des pêcheurs, entend donner à sa résistance, ses sabotages, et ses assassinats parfois, le souffle vivant de la Nature, l’élévation supplémentaire de l’humanisme. Char ne philosophe pas quand il combat ; il ne s’appuie pas sur Erasme, ni sur Voltaire, pour défendre l’humanité ; il laisse jaillir en lui la conviction profonde et bienveillante que l’Homme est la seule mesure d’un monde absurde, et qu’il a par là une responsabilité dans le Bien.
Cette responsabilité ne lui pèse pas, elle lui est consubstantielle ; mais elle justifie parfois qu’on prenne tous les risques, dont la mort, lorsque l’empire de la haine et du ressentiment dominent. C’est dans cet engagement, dans ce courage (« Tu ne peux pas te relire mais tu peux signer », p. 111), que réside la seule possibilité d’exister sans simplement passer (« On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même et avec lesquelles on se brûle en s’identifiant. », p. 99) ; c’est dans la possibilité de s’éprouver comme étant la mesure bienveillante de toute chose que l’existence trouve un sens. Nous disons bienveillante, car l’Homme a cette caractéristique unique et salutaire de ne pas s’aimer lorsqu’il fait le mal, ou lorsqu’il n’habite pas ses actions de sens.

Ainsi, pour vivre et supporter la vie, René Char nous invite à résister. Dans cet ensemble, la fureur est le langage de la résistance. Elle est, d’une part, la langue que se parlent les hommes au moment des plus hautes crises, lorsque le bien et le mal, essentialisés, réduits aux plus simples valeurs, se confrontent en leurs points paroxystiques (il faut ainsi « Agir en primitif et prévoir en stratège. », p. 104) ; mais comme toute langue, elle est, d’autre part, le point de départ d’un apprentissage : la fureur appelle la fureur, on ne retourne pas dormir après avoir éprouvé le vertige de l’existence. Tout au contraire, on cherche à parler le plus souvent possible au cœur des choses, là où tout est plus intense et plus véridique.
Comment vivre cette vérité autrement que par le mystère ? Et d’ailleurs, de quoi le mystère est-il le nom ? L’écrit mystérieux est celui qui tente d’approcher l’indicible. Dans son poème Evadné, René Char se remémore les moments de transe amoureuse vécus aux côtés d’une femme aimée, avant la guerre. Mais le recours aux mots suffit-il à décrire l’énergie inexplicable du sentiment amoureux ? Comment formuler la plénitude, la conscience aigüe aux choses et au monde, que rencontre celui qui sait enfin une vérité ? Il lui faut dire « L’été et notre vie étions d’un seul tenant / La campagne mangeait la couleur de ta jupe odorante », et par là ajouter des couches de mystère aux yeux du lecteur. Le mystère est une conséquence, la condition nécessaire de la poésie. S’il provoque l’hermétisme et donne aux poèmes des allures d’objet élitaire, c’est en réalité pour mieux approcher des vérités qui se dessinent sans contours fixes.
Si le mystère est une conséquence de la vérité, il est également le préalable d’une réflexion. Pour René Char, comme pour Albert Camus, la révolte est le seul recours face à l’absurdité de l’existence. Cette révolte ne peut être que le fruit de l’exploitation du mystère ; confronté à l’absurde, l’Homme ne peut se satisfaire de la finitude des réponses claires et précises ; il lui faut exploiter le mystère, aller toujours plus loin dans l’inconnu : tel est le sens de sa quête existentielle. Camus écrit ainsi, dans ses Lettres à un ami allemand (publiées en 1944) : « Je continue à croire que ce monde n’a pas de sens supérieur. Mais je sais que quelque chose en lui a du sens, et c’est l’homme parce qu’il est le seul être à exiger d’en avoir. » De même, dans ses feuillets d’Hypnos, Char écrit : « L’homme est capable de faire ce qu’il est incapable d’imaginer. Sa tête sillonne la galaxie de l’absurde. »
Fureur et mystère. La fureur, langage brut de la résistance, est un cri d’intensité vitale, une exaltation de l’être qui refuse le silence face à l’inhumanité. Le mystère, quant à lui, ouvre chez l’auteur les portes d’une quête existentielle, d’un dialogue constant avec l’inconnu et l’indicible. Il est impossible d’exprimer sa fureur sans recourir au mystère, tout comme il est impossible de destiner le mystère au prosaïque : tel est l’enseignement de René Char sur la poésie et le courage. Lire René Char, poète et résistant, c’est chercher en soi la voie d’un nouvel humanisme, ferme et bienveillant. Il est plus que jamais tant de (re)découvrir Fureur et mystère.
Paul Klotz
