Bill François l’affirme : « Nous avons tous une rivière dans notre vie. » Mais nous ne savons plus la voir, en déceler les mystères, surprendre les êtres qui l’animent, invisibles désormais à nos regards paresseux. Après avoir analysé L’Eloquence de la Sardine (Fayard 2019), l’auteur nous invite à nouveau à tendre l’oreille pour écouter les « confidences du peuple des rivières », sous-titre de sa nouvelle fable La Truite et le perroquet.
Fable ? Non pas. Comme dans tous ses précédents livres dont le rabelaisien Plus grand menu du monde (Fayard, 2023), l’auteur nourrit ses histoires naturelles des connaissances actualisées les plus rigoureuses, des faits que recensent, analysent et approfondissent les sciences de la vie et de la terre1. Ce biophysicien est aussi un conteur. De retour pour un autre voyage, il suit les pas de La Fontaine, dans le courant d’une onde pure (La Fontaine, Le Loup et l’Agneau). Notre fabuliste national, maître particulier des eaux et forêts, côtoyait des lieux semblables et les avait peuplés pour notre délectation : « L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;/ Ma commère la Carpe y faisait mille tours/ Avec le Brochet son compère » (Le Héron). La Fontaine était doté à l’évidence de la capacité à « lire l’eau », tels les pêcheurs à la mouche : la limpide expression désigne « l’art d’interpréter les signes que nous offre la surface pour deviner la vie dissimulée en dessous ». Bill François qui a appris à lire l’eau « entre les lignes » plonge son regard dans ces ondes plus troubles qu’autrefois et révèle, après la mer et les océans de La Sardine, un nouveau monde subaquatique. La qualité première de notre explorateur est sa faculté à vulgariser les connaissances. À les présenter avec rigueur et avec légèreté, avec minutie et avec humour, narrant une affable leçon de biologie. Elèves étourdis des écoles et des collèges, étudiants incurieux, lecteurs rétifs à la science, découvrez ce professeur à l’oreille si fine et au langage si imagé.
La première leçon de son cours porte sur l’évolution : « Comme celle des truites, notre histoire a commencé dans un œuf, au fond d’une rivière. […] En regardant loin en arrière, on s’aperçoit que presque tout notre passé s’est en fait déroulé sous l’eau. Depuis 3,8 milliards d’années que la vie existe, nos ancêtres n’ont mis le pied sur la terre ferme qu’il y a 350 millions d’année : […] Si l’évolution humaine, du premier être vivant à aujourd’hui était un film de 2 heures, la caméra n’émergerait à l’air libre que pour les 12 dernières minutes. ». Nous sommes bel et bien tous des poissons, au sens le plus large du terme. Un indice, que dis-je ? Une preuve ! Un humain sur cent possède un petit trou devant l’oreille, près de la tempe. C’est un « sinus préauriculaire », particularité anatomique bénigne, reste du premier « arc branchial », visible encore chez les requins ou les raies. Nous découvrons qu’originellement nous avions trois yeux comme les lamproies et les thons. Ce troisième œil, recouvert par le crâne, fonctionne bien toujours pour réguler « nos rythmes circadiens de veille et de sommeil ». En accompagnant cette lente mais incontestable évolution multiséculaire, nous tombons sur une relation de cause à effet, dont nous vous laissons percer le secret : « [S]i vous aimez la tarte au citron, c’est parce que vous fûtes un jour un redoutable poisson carnassier ». Car, « notre corps est rempli de souvenirs de notre vie aquatique », tels le dessin ou dessein hasardeux de notre aorte, véritable « tuyautage alambiqué » ou l’imbroglio de nos nerfs faciaux ou le trajet sinueux du nerf phrénique qui connecte au cerveau le diaphragme, apothéose du muscle qui ventilait naguère les branchies. Quid de ce nerf ? Notre hoquet !

Plus loin, nous découvrons le monde des amphibiens qui vivent à la lettre deux modes de vie : « On dirait que l’évolution a testé sur eux toutes les manières de vivre sur cette planète, soit l’intégralité des combinaisons possibles entre la vie terrestre et la vie aquatique ». Entre autres étrangetés, une grenouille « s’enterre six mois par an en attendant les pluies ». Gonflée comme une outre, elle offre aux Aborigènes australiens égarés une ressource d’eau qu’ils se gardent bien d’épuiser « afin de ne pas tuer l’animal ». Nous croisons aussi les dipneustes, dotés d’écailles, queue de sirène, ouïes, mais aux « nageoires emmanchées sur des moignons de pattes qui leur permettent de grimper dans les racines […] ». Nous parcourons le monde enchanté des éphémères, mal nommés puisqu’ils vivent plus d’un jour, plusieurs adolescences même, à danser lors d’une nuit des amours d’un érotisme effréné. « Une soirée entière de voltiges amoureuses, à l’issue de laquelle la femelle lâchera ses œufs à l’emplacement adéquat pour qu’avec la dérive, ceux-ci tombent sur le fond exactement au même endroit que le sien, des mois ou des années plus tôt ». De ce rendez-vous aérien auquel, « montant à la lune », participent dans des envolées chorégraphiques éphémères puis trichoptètes en myriades, demeure au bord des rivières une « manne céleste » riche en protéines dont ne restent aujourd’hui, pesticides aidant, que de maigres miettes. On prendra garde à ne pas se fier aux apparences. Admirant la libellule, nul ne peut pas croire qu’elle est « le plus redoutable prédateur au monde ». Des têtards et tritons, nous envions la faculté de retarder l’âge adulte, voire d’y renoncer. Et nous voyons l’axolotl d’un autre œil que Julio Cortázar. Rappelez-vous l’incipit de la nouvelle fantastique du même nom : « Il fut une époque où je pensais beaucoup aux axolotls. J’allais les voir à l’aquarium du Jardin des Plantes et je passais des heures à les regarder, à observer leur immobilité, leurs mouvements obscurs. Et maintenant je suis un axolotl. Le hasard me conduisit vers eux un matin de printemps où Paris déployait sa queue de paon après le lent hiver. […]. Je tombai par hasard sur les axolotls. Je passai une heure à les regarder, puis je partis, incapable de penser à autre chose. A la bibliothèque Sainte-Geneviève je consultai un dictionnaire et j’appris que les axolotls étaient les formes larvaires, pourvues de branchies, de batraciens du genre ambystome. » Il va de soi que Bill François fait référence au texte fameux de Cortázar qu’on s’est plus à citer, comme précédemment telle fable de La Fontaine. Tout lecture fait advenir les lectures antérieures. Ainsi de rivière en cours d’eau, remontent ici à la surface les souvenirs des rêveries de Bachelard (« Je suis né dans un pays de ruisseaux et de rivières »), des déambulations de Maurice Genevoix (Routes de l’aventure), des sensations de Colette et sa « bondissante ou tranquille perception de l’univers vivant » (Journal à rebours).
C’est au tiers du livre que le perroquet du titre apparait, lié… aux amphibies, et surgit le verbe « tapirer ». Tapirer c’est modifier les couleurs des plumes d’un oiseau. Le venin d’une catégorie de grenouilles permettait aux Amérindiens de réinventer les couleurs des perroquets. On trouve déjà chez Buffon la définition de cette étrange pratique : « Ils [les sauvages] frottent du sang de cette grenouille [la rainette] le perroquet à demi plumé ; les plumes qui renaissent après cette opération, au lieu de vertes qu’elles étaient, deviennent d’un beau jaune ou d’un trés-beau rouge ; c’est ce qu’on appelle en France perroquets tapirés » (Dictionnaire Le Littré). Etrangement, « les expériences pour reproduire le tapirage en laboratoire ont échoué. […] J’étais alors bien loin d’imaginer jusqu’où cette histoire de tapirage allait un jour me conduire ». Efficace teasing.
Le livre suit le parcours de deux héroïnes, du frai à l’âge adulte. Ce sont des truites, que l’auteur a baptisées Fario (la sage, sédentaire) et Trutta (la téméraire, avide d’exploration). Les étapes de leur vie, évoquées avec intensité et poésie, s’intercalent entre les chapitres. Un jour, au fond de l’eau, une « chose » jette au nez de nos commères un nuage d’une poussière « épaisse et poisseuse » collant aux branchies. C’est ainsi qu’entre en scène « la doyenne de la rivière, une créature hors du commun, grâce à qui l’eau des ruisseaux est limpide et les tableaux des musées sont colorés… La mulette ». Qu’a craché la mulette à la face des deux sœurs ? Ses larves (plusieurs millions), seul moyen qu’a ce coquillage tapi sous le gravier de les sauvegarder en les confiant aux branchies des truites et autres poissons. Neuf cents espèces de moules choisissent ainsi leurs baby-sitters. Par ailleurs, que font les mulettes ? Elles filtrent. Près de 50 litres d’eau par jour. Le rapport avec l’art pictural parait plus lointain ? Nullement, leur coquille de nacre de tous temps a servi de récipient idéal pour mélanger les couleurs.
On réserve au lecteur la pêche de dizaines d’autres merveilles. Pas un chapitre sans son lot de descriptions surprenantes, de correspondances inattendues, d’anecdotes plaisantes, d’« homothéties » animal/homme captivantes. On apprend comment la bouvière pendant longtemps a servi pour tester l’urine des femmes enceintes. Vrais parasites, « mulettes, bouvières, carassins et grenouilles vertes ont un point commun : toutes se multiplient en bernant d’autres créatures à leurs dépens ». L’absorption gourmande des gamarres donne à la truite sa couleur saumonée, et « la folie de la sangsue » dans l’Angleterre victorienne a failli anéantir cette espèce de ver, dégoutant mais salvateur. Vous saurez tout sur la truite, « le vertébré le plus varié de la planète » dans le chapitre Partage des eaux « où un roman(de) fleuve se lit sur le dos » d’icelle. « Les éclaircies entre les averses normandes donnent des truites aux robes constellées d’impacts de gouttes de pluie ; quant à l’ombre des chênes-lièges sous les soleils varois, elle les tavèle d’ocres fauvistes ». La palette picturale et graphique épouse les variations des lieux et des climats, et même des âges, à l’infini. Et on suivra le chassé-croisé de la truite et de l’anguille, dont le cycle de vie demeure « une des plus grandes énigmes scientifiques de tous les temps », même pour un certain Sigmund Freud qui les étudia à 20 ans.

Gustave Courbet, La Truite, 1873
La cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques sur la Seine – quelle aubaine pour l’auteur ! – nous régale des exploits comparés de l’homme et des créatures subaquatiques. « Catégorie sprint, le brochet, à l’affût derrière l’île aux Cygnes, fond sur sa proie avec une accélération de 25 g. Il en suffit de 9 pour faire perdre la tête à un pilote de chasse. Catégorie marathon, la grande alose […] nage d’une traite des confins de la Manche aux sources de la Seine. 700 kilomètres sans s’alimenter ». Et « le cabaret des eaux » qui joue sous les péniches s’avère avec les cnidaires bourgeonnants, les écrevisses dévorant leurs squelettes et les étranges Spongilla bien plus inventif que le spectacle sur berges et ponts offert éphémèrement à l’ébahissement planétaire.
Il faut attendre la seconde partie du livre pour connaitre les péripéties d’une double odyssée tropicale dans la forêt amazonienne victime de la déforestation, à la recherche entre autres du mystère des perroquets tapirés. Laissons au lecteur pleine licence pour les suivre. Qu’il sache seulement qu’un chapitre donne à écouter dans une vaste symphonie au sens le plus étymologique du terme, une « parole de perroquet » : « Où les esprits parlent aux oiseaux. Où les oiseaux chantent aux poissons. Où les poissons répondent aux esprits ». Le séjour chez les Kalapalo dans le parc indigène de Xingu dont les peuples sont en lien direct avec les plantes et les animaux conduit l’auteur à admirer les poissons-chats – « l’une des familles de poissons les plus variées du monde » – et à confirmer une théorie du grand mathématicien Alan Thuring sur l’origine des dessins qui ornent la peau des animaux. Sur les traces du tapirage, Bill François chez le peuple très isolé des Enawenê-Nawê s’émerveille devant la splendeur de leurs rituels que magnifient les parures de plumes multicolores. Il y suit les pas de Vicente Cañas (1939-1987), missionnaire converti à la culture de ce peuple : le frère jésuite espagnol mourra assassiné pour avoir avec détermination et courage alerté les autorités sur les désastres de la destruction du milieu naturel. Dix ans après sa mort, l’UNESCO classera la culture des Enawenê-Nawê au patrimoine mondial. Mais cette victoire n’est qu’un leurre. D’autres dangers menacent, et notamment les grands barrages en amont qui tarissent les fleuves et bouleversent les fragiles équilibres. En Amazonie. Et chez nous, les parkings bétonnés de nos villes ont enfoui rivières et ruisseaux. Naguère, « l’eau soignait, nourrissait, fascinait ». Aujourd’hui, on ne croit plus aux rivières. Les dissicateurs patentés poursuivent leur tâche d’assèchement des zones humides. Ici et là, cependant des résistances s’organisent… Vendons la mèche, le sauvetage final de Trutta, qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, autorise quelque espoir.
Pour Bill François, écrire c’est partager. Des connaissances, des expériences, des sensations. Des inquiétudes. C’est aussi proposer une façon nouvelle – mais de fait ancestrale – d’être-au-monde, de vivre en symbiose avec ce qui nous entoure, de « participer à l ‘ordre du monde ». On peut lire La Truite et le perroquet comme une modeste leçon de vie, ou de « savoir vivre ». Sans atteindre l’harmonie vécue chez les peuples amazoniens rencontrés, le lecteur entrevoit son épiphanie latente. Deux anecdotes se font écho. « Aux Etats Unis, certains « moucheurs » [entendez pêcheurs à la mouche] pêchent même sans hameçon. […] Un poisson était apparu. Tant mieux s’il avait disparu aussitôt : ça laissait place au rêve ». Plus tôt dans le livre : « Les Japonais, qui aiment tout ce qui est petit et raffiné, ont même développé un art zen autour des bouvières de leur archipel, qui consiste à contempler les plus minuscules possibles. […] La plus petite d’entre elles, ils l’observeront alors quelques instants dans une sorte d’épuisette aquarium, puis la regarderont repartir. C’est une quête philosophique qui date de l’ère Edo : une recherche de beauté dans la patience et l’inutile ». Dans cet apprentissage stimulant pour mieux « lire l’eau », Bill François nous invite à l’ouverture : observer, contempler, goûter la beauté du vivant, vivre l’enchantement du monde.
Jean Jordy
- Un QR Code permet de prolonger le voyage. Le lien dévoile « images et vidéos de toutes les créatures mentionnées, mais aussi des détails insolites, points de vue et références scientifiques, ainsi que quelques extraits » des carnets de voyage de l’auteur. ↩︎
