Quelques mois avant la disparition d’Annie Le Brun, survenue en juillet dernier, les Éditions Gallimard accueillaient l’écrivaine surréaliste au sein de leur prestigieuse collection Poésie/Gallimard avec son recueil Ombre pour ombre. Ce dernier réunit des textes écrits sur une trentaine d’années, à partir de la fin des années 1960. À travers ces poèmes, Annie Le Brun explore le désir, la relation amoureuse, la liberté, mais aussi le rire et le noir. Les thèmes abordés ouvrent la porte à une poésie qui invite le lecteur à y trouver une résonance personnelle et intime. Isabelle Goncalves nous en donne à lire les fragments les plus significatifs, offrant ainsi un éclairage nécessaire sur l’œuvre de l’écrivaine.
Consentir
Certes, « passionnément consentante » est un oxymore : Annie Le Brun est tout sauf consentante. Elle s’arc-boute. Si elle ne déplaît pas, si certains l’adulent, nul ne la courtise. On ne l’approche, approchait, que de loin.
Pour qui connaît l’autrice comme essayiste, pour qui connaît Sade, entrer dans sa poésie est à la fois une terra cognita où le lecteur sadien se sent en terrain familier et à la fois une libération, particulièrement pour les femmes. C’est en ce sens-là aussi qu’il faut en recommander la lecture. Compagne de marche des surréalistes, entrée en activisme littéraire avec Breton en 1963, Annie Le Brun est cependant bien davantage, bien autre, qu’une figure de plus lors de la commémoration du mouvement intellectuel célébré en 2024, où, notons-le, elle n’apparaît pas ou si peu, notamment dans l’exposition Surréalisme au Centre Pompidou. D’ailleurs qu’en aurait-elle pensé, elle qui n’aimait guère ces étalages, ces enterrements ?
Disparaître
« Je n’ai rien à dire et encore moins quelque chose à dire » écrit-elle dans le texte liminaire au recueil, reprenant un propos qu’elle tenait déjà quelques trente ans auparavant dans « De la mode ». Pourtant, « Sur le champ », ouverture du premier chapitre de ce recueil, signale un sentiment d’urgence, repris par « Ouverture-éclair » (1987). Suivant le principe fondateur du contraste, du choc des pensées et du langage, mis en place par les surréalistes, tous ses textes s’articulent entre le déliquescent et la vitesse, le foudroiement bruyant et l’évanouissement invisible.
Le thème de l’évanouissement traverse d’ailleurs tout le beau recueil intitulé Saisons (1989) : « Juste une buée furtive/Sur les fenêtres des lèvres/Avant de disparaître » (Mars ) ; « Le cœur inquiet/ Et bondissant/De tous les membres fantômes/Qui ne reviendront plus » (Juin ) ; « L’après-midi disparaît/Au fond de lui-même/En cercles concentriques. » (Juillet) ; « Comme un œil immense/Le Fond de la mer/ A disparu » (Août).
Annie le Brun disparaît fin juillet 2024. Depuis elle nous hante. Elle erre comme un fantôme, tenace. Le terme, qui relève de la thématique de l’imaginaire et du rêve chère à ses amis surréalistes est récurrent : « Evidemment les fantômes/Mais les fantômes d’une neige » (« Perdre entre chair et langage »).
Grandeur femelle
On sait depuis Lâchez-tout (1977) et Vagit-prop (1988) sa radicalité vis-à-vis de la vulgate féministe à laquelle elle s’opposa. Elle écrit d’ailleurs dans un nota bene : « J’ignore tout (…) de la chasse en général et de la sensibilité féminine en particulier. » (« Cernes ») Comment les aime-t-elles, alors, les femmes : « Cette année, les femmes sont encore belles, mais jamais assez farouchement voulantes au fond de la forêt, jamais assez lointaines au bord des lèvres, jamais assez souveraines au creux du lit. » Se devine le portrait d’une amoureuse libre, et intense : « Une femme prend feu »

Humour surréaliste et administratif
Parmi les nombreuses formes d’humour déployées par Annie Le Brun, on est emporté, voire lassé par ces constants jeux de mots, « biographie scandaleuse exemplaire ou un exemplaire de biographie scandaleuse » mais on trouve surtout cet esprit de dérision bienvenu face au « devoir-être », ce qu’elle refusera toujours farouchement : « elle s’entêta à signer tous les documents officiels d’un nom propre toujours différent mais toujours annoncé par l’une ou l’autre des formules suivantes : « l’homme qui rit » ou « la vipère lubrique ». Aucune administration ne devrait y trouver à redire.
Le rire dégonde
Le rire convoqué ici se révèle sexuel. Celui des femmes dérange souvent. L’historienne Arlette Farge en parle très bien, évoquant la bouche fardée de rouge et largement ouverte des Lorettes qui rient leur plaisir aux oreilles des gens de bien que le plaisir féminin offusque. Quant à Annie, la poésie mue le rire en autre chose : un révélateur qui permet de dégonfler la baudruche du sérieux, « J’arrivais enfin à votre slip, petit bateau qui voilait ce que je n’attendais pas de vous. J’éclatai de rire et sous vos yeux, du plus profond de la fourmilière des mots, je sortis un miroir de poche, puis regardai mon sexe : immobile et trop intelligent, vous attendiez que j’y découvre la condition de la femme, l’éternel féminin, le rouge appel du vide, la blessure métaphysiquement ouverte… » (« Deuxième cerne »). On comprend ici cette volonté de dépasser l’attendu, le banal et, au plus profond du trivial, de retrouver l’essentiel, l’existentiel. S’il encourage notre humilité, le rire ici n’est pas castrateur. L’homme ne fuit pas, mais contemple. On retrouve cette alliance du risible, du ridicule et du magnifique : « Il se barbouilla de mes fards, entra en moi en gardant ses chaussettes et m’imposa une seule chose : il me pria, un matin, de jouer le rôle de témoin au mariage de deux loques, rencontrées ivres, quelques heures plus tôt dans la nuit. Il se conduisit en prince avec les jeunes mariés, trop décrépits pour jamais procréer. Je compris que ce spectacle était le grand cadeau qu’il avait voulu me faire. Nous partîmes sans un mot, chacun de notre côté. » (« Troisième cerne »). Le grotesque et le grandiloquent peuvent ne pas demeurer longtemps éloignés d’une certaine forme de pudeur.
Comment devient-on philosophe ?
« Un doigt perpendiculairement enfoui dans mon sexe, il m’apprend la transe en danse. Ma tête est prompte à s’échauffer, je devins philosophe. » Telle Juliette de Sade qui conjugue les plaisirs et déplaisirs de la chair et l’initiation philosophique. Car il faut souffrir pour devenir philosophe. L’autrice a reçu, elle aussi précocement, comme Juliette, initiée au couvent durant l’enfance, « la panoplie du jeune philosophe pour (s)on deuxième anniversaire. »
Sade
L’auteur maudit, qu’elle affectionne et comprend mieux que personne, apparaît de manière diffuse dans Ombre pour ombre, à la fois infusé dans sa poésie, à la fois évoqué, voire revendiqué. Dans « Pour ne pas en finir avec la représentation » (2002), très beau poème sur le noir, la poétesse convoque Sade : « Soudain l’aveuglante lumière/De la violence sans corps/Styrsky comme Sade /N’a pas trente ans ». Elle parle des cinq photographies des ruines de Lacoste par le photographe, par ailleurs auteur d’une biographie de Sade. Les Cent vingt Journées sont précisément évoquées. Elle cite également de son amie Toyen, à laquelle elle consacra une grande exposition en 2023 au musée d’Art moderne, son tableau Au château de Lacoste (1946) Au château de Silling (1969). Il s’agit d’une « Dette lyrique ». Mais l’esprit et la matière sadienne se retrouvent également dans une sorte de sous-conversation sarrautienne, d’un palimpseste, ainsi dans l’alliage douleur-plaisir ou même dans ce joli « Collier de lèvres » qui rappelle le collier de seins ô combien plus cruel de Juliette en Italie. On pense également à Sade, prisonnier donnant son linge sale à laver à Mme de Sade et ironisant sur la délicatesse, avec cette jolie définition d’Annie Le Brun : « La délicatesse est sauvage ou n’est pas » (« Cernes »)
Antisocial
« Violez les mères de famille, les vierges à la rigueur. » On reconnaît ici chez elle l’humour noir de Sade et on croit entendre un écho de « La mère en prescrira la lecture à sa fille » en exergue d’un ouvrage, La Philosophie dans le boudoir, où, si les filles s’émancipent, les mères finissent cousues et vérolées… Certes, il faut goûter cette érotique ironique, essentiellement ironique mais également satirique. On retrouve en outre chez elle le type de jeu de mots que les surréalistes ont pu affectionner, dans un humour quasiment potache qu’elle partage avec un Sade, drôle comme on le sait peu : « En toute femme, il y a une mère qui signor », digne d’un TRES MAL EN BAS SADE, ainsi écrit en formule de clôture d’une lettre du Marquis. On note que la formule, chez Annie, est double. Il y a réciprocité, circularité, vie et mouvement, même absurde : En toute femme, il y a une mère qui signor/En toute mère, il y a une femme qui s’ignor. On remarque également que l’auteur maudit et son exégète, herméneute, pythie, signalent, chacun à leur manière, l’asservissement de la femme à sa fonction matricielle et l’obsession de la propagation (terme sadien) chez le genre humain. Et le premier chapitre du recueil, d’Annie, « De la cave des yeux », nous explique « l’erreur d’avoir fait des enfants dans un monde où donner la vie a quelque chose de criminel »
« Les frondaisons de ses folies rieuses »
Le rire, « Un rire très éclatant, vraiment éclatant », « Un rire de bientôt », traverse tout le recueil, fait notable pour un recueil de poésie. Obstacle au sérieux et au grandiose, le rire et le vers se marient mal, hors œuvres comiques versifiées. Existe ici a contrario une naturalité du rire. Le rire s’adopte comme une posture naturelle, une attitude dans la vie, « Rire en faisant l’amour », « C’est en riant que je suis entrée dans le magasin des présences », « Y a-t-il des rires que nous entendrons encore avec le même plaisir ? »
Ce rire omniprésent et positif se fait envahissant : « Mes dents ont arraché des cubes de rire, des sorties de rire, ds camions de rire, des parallélépipèdes de rire, des ascenseurs de rire, des caisses de rire, des cônes de rire, des meules de rire, des valises de rire, des coques de, des volières de, des boîtes de, des boules de… » Un rire noir par ailleurs, développé en antiphrases, occupe le recueil « De l’habitat » (Tout près les Nomades, 1969) : « La hache du monde plantée dans le nœud ferroviaire du cœur, à l’intersection du cri et du rire, du oui et du non… » Rarement rire a été aussi poétique : « On ne rit d’ailleurs que pour manger le morceau d’espace qui nous manque », « L’immense fou rire des pneus », « Le centre de la terre hoquette de rire » (« Et la morsure des signes »), « Vos rires roulent encore dans les paniers de verre de la brume » (« Entre les crocs du silence »). La vie est chaos, le langage rend compte de ce chaos par les figures de l’antiphrase et de l’oxymore et de l’hyperbole. Tout est choc et contraste : « Je ris et je frisonne » (« Ici j’ai éventré le matelas des années »), voire souffrance : « Je riais parfois, des graviers dans les genoux » (« Collier de lèvres »).
La nature profonde de ce rire suscite l’intérêt. Il s’agit d’un rire qui incarne la puissance. Une trilogie rire-sexualité-énergie se déploie de manière sinueuse : « les rires écarlates des jambes pour avaler le sillage pirate de nos ventres déployés. » (« Pâles et fièvreux après-midis des villes »)
« Mon amant, mon frère », « perverse polymorphe ».
Ombre pour ombre parle d’amour, de la nature érotique de l’amour plus précisément. Tous les Cernes en particulier sont sexuels. Cette série de onze chapitres courts traitent, entre autres, de sexualité et de la souffrance liée au plaisir. Annie le Brun dresse au cours du recueil le portrait d’une femme libre et amoureuse. La figure féminine entre en résistance. On sent sa force, sa puissance, son désir qui surpasse la douleur, son mépris des tentatives de domination : « Il y a longtemps que j’ai appris à mépriser le fouet comme une herbe que le vent ramène ; pour avoir cru me posséder, on montra mon plaisir sous les traits d’une tête sanglante, à la pointe de pénis chromés » (« De la cave des yeux »). Elle y campe les rapports amoureux homme-femme sous le signe de l’affrontement, mais d’un affrontement salutaire, propice au désir : « Je soutenais vos regards, résolument ouverte à un plaisir qui montait avec l’intensité croissante de votre observation. Le feu de nos pensées, trop vives pour l’air libre, devint pâle à côté du désir. » (« Dixième cerne ») La fragilité du désir est acceptée : « Tu me fis admirer ton sexe et ses couleurs d’aurore boréale avec un sourire si insolemment amusé que ma vie en trembla. » L’amour, pour l’autrice, est un cri, une douleur, on est loin du doucereux. Il y a une intégrité qui peut se muer en souffrance : « L’immense blessure de l’amour ».
L’érotisme, comme le rire, s’inscrit dans l’énergie : « Et l’énergie/La folle énergie/jaillissant/de la masturbation floconneuse/de milliers de jeunes singes » (« L’avenir à répétition », 1977), énergie dans laquelle s’inscrit une vision positive du phallus : « Mon amour qui bande comme une table en plein soleil », « Bander avec l’aplomb de la couleur » (« Ouverture-éclair »). Une sentence résume bien sa position : « L’amour vise toujours contre nature » (« Ouverture-éclair », 1987)
Il va de soi que la poésie d’Annie Le Brun peut par endroits sembler obscure, comme le sont de nombreuses formules surréalistes. Mais, n’est-ce pas la volonté de l’auteur, si on en croit cet art poétique bref et péremptoire ? « La poésie se doit d’être incompréhensible ». Il semble par ailleurs important aujourd’hui de plonger dans ses écrits, poétiques ou pas, pour se revivifier au contact de l’énergie d’une pensée radicale, refusant le compromis et prônant la liberté : « aimer comme l’ombre hurle en plein été ».
Isabelle Gonçalves
