Les vingt-et-un membres du Chœur permanent de l’Opéra de Toulon vont faire l’objet d’un licenciement pour raisons économiques. Prise sans concertation, la décision « abrupte » ne surprend pas, mais inquiète. En solidarité avec les Chœurs de l’Opéra de Toulon sacrifiés, la mobilisation des artistes lyriques s’étend. Dans les théâtres, la lecture de communiqués, souvent accompagnée du « Va pensiero » extrait de Nabucco de Verdi, alerte le public sur la coupe claire des effectifs, présentée comme inéluctable. Écrite dans un autre contexte, la phrase de Camus n’a rien perdu de son actualité : « Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude ».
C’est une institution vieille de plus de 150 ans qui est brisée. Le Chœur de l’Opéra de Toulon a été créé comme la maison qui l’abrite en 1862. Le Conseil d’administration du 23 janvier a acté brutalement sa condamnation. « On ne pouvait pas faire autrement » ou « Nous y sommes contraints par la situation budgétaire », arguent les décideurs. Mais comme pour nombre de licenciements, il s’agit bel et bien de choix. Pourquoi a-t-on choisi des productions coûteuses, prestigieuses, bien au-delà des moyens propres à la Maison ? Pourquoi a-t-on choisi de rénover pour un coût estimé à 38 millions le monument historique de cet opéra, pour ensuite le vider de ses forces vives ? Comme l’écrivent dans un communiqué les intéressés sacrifiés, « le “souci de conservation du patrimoine” d’une ville ne peut se réduire à rénover ses bâtiments. Une maison d’opéra est un ensemble de corps de métier qui lui donnent son caractère, transmettent une tradition, un esprit. La décision du CA montre une fois de plus une logique où l’humain est la seule variable d’ajustement, où l’art est devenu un simple produit de consommation. »1
La presse spécialisée unanime s’est fait l’écho de ce licenciement et des mouvements de solidarité rapides et spontanés d’artistes des chœurs d’autres maisons. Ceux de l’Opéra de Bordeaux, ou du Capitole de Toulouse2 en ouverture des représentations et avant la lecture de communiqués de soutien ont interprété le Chœur des esclaves extrait du Nabucco de Verdi, devenu hymne de résistance à toutes les formes d’abus de pouvoir et promesse de lutte.
Les difficultés économiques du secteur de la culture sont réelles. La hausse des coûts, les baisses de subvention rendent la situation économique de nombreuses institutions très fragiles. Mais des hommes et des femmes politiques assument leur choix de coupes budgétaires très ciblées.
Ainsi, la présidente de la région Pays de la Loire Christelle Morançais, vice-présidente du parti Horizons a annoncé 100 millions d’euros de coupes à l’horizon 2028 dans le budget régional. Mme Morençais vise en priorité la culture, le sport et le monde associatif.
« Je ne savais pas qu’un tel mépris envers le monde culturel et associatif pouvait s’assumer avec cet aplomb » a tancé le comédien Philippe Torreton dans une tribune au Monde en date du 15 décembre 2024. Un reportage de France 3 témoignait de l’onde de choc provoquée par cette annonce.
Sabrer les budgets de la culture ce n’est pas seulement priver le public d’échanges, de spectacles, de musique vivante, d’accès plus large à des bibliothèques, à des médiathèques. C’est aussi tuer l’économie locale : un opéra est par exemple la plus importante entreprise d’un centre-ville. C’est mettre au chômage des milliers d’artistes, de techniciens, de personnel administratif. Sait-on que l’Île-de-France, première région culturelle du pays, fait vivre 420 000 emplois relevant d’un secteur ou d’une profession liés à la culture ? Et qu’un grand nombre de ces emplois sont des emplois précaires, de non-salariés, d’intermittents ?
Il faut craindre que le rappel de ces évidences ne soit dans les mois à venir un devoir récurrent. Qu’on se rappelle comment dans la période du COVID la culture était pensée par les pouvoirs publics comme une activité « non essentielle ». Ce même préjugé prévaut aujourd’hui dans nombre de collectivités locales quand il s’agit de « faire des économies ».
Toulon n’est qu’un exemple de dispositions qui s’étendent partout sur le territoire. Le vote d’un budget austéritaire ne manquera pas d’aggraver encore la situation. Il faut partout rappeler que la diminution des moyens et la répartition des coupes constituent les étapes d’une politique déterminée d’affaissement et à terme d’effacement. La culture n’est pas un luxe, mais plus que jamais dans une période de crise, une absolue nécessité. Se mobiliser contre la suppression de chœurs d’Opéra, cette institution ringarde et élitiste ? Plusieurs articles ici même ont dénoncé l’inanité de ce point de vue. Et qui ne voit que hiérarchiser les formes d’art – selon quels critères ? – c’est encourager les pires dérives et ouvrir la voie à des censures, à des prohibitions dramatiques ?
Rayer d’un trait de plume les Chœurs de l’Opéra de Toulon c’est participer à un projet d’ampleur, assumé ou honteux. Se mobiliser pour s’y opposer, c’est affirmer lucidité et exigence.
Au moment même de l’envoi de cet article, on apprend que le Conseil d’Administration de l’Opéra de Toulon vient de suspendre le licenciement annoncé. Haut les Chœurs !
Jean Jordy
Photographie Mirco Magliocca. Il s’agit d’une photo de représentation de Nabucco à Toulouse en septembre 2024, mise en scène Stefano Poda. Chœur des Esclaves (Va pensiero) par le Chœur du Capitole de Toulouse.
- Suite au remous provoqués par la décision du CA, la Mairie de Toulon a réagi, le 5 février : « À la suite de l’annonce de l’examen d’un projet de suppression du chœur permanent par le Conseil d’Administration de l’Opéra de Toulon du 23 janvier 2025, madame Josée Massi, Maire de Toulon, a indiqué souhaiter octroyer à l’Opéra une subvention exceptionnelle. […] Dans l’attente de la prochaine réunion du Conseil d’Administration, la procédure en vue de la suppression du chœur permanent est suspendue. » ↩︎
- Voici le texte, publié avec son autorisation, lu par la déléguée du Chœur du Capitole de Toulouse lors de la dernière représentation d’Orphée aux Enfers le 2 février 2025. Il représente la position unanime du personnel du théâtre. Sa lecture a été chaleureusement applaudie par le public :
« Le 23 janvier à 20 h, nous avons appris avec consternation le projet de suppression du chœur permanent de l’Opéra de Toulon.
Les salariés des orchestres, chœurs, ballets et opéras de France s’unissent pour dénoncer le licenciement brutal des 21 artistes constituant le chœur de Toulon.
Aucun argument économique ou budgétaire ne peut justifier la violence de cette décision. En vidant leur maison d’opéra de ses artistes, les responsables politiques siégeant au Conseil d’Administration de l’Opéra de Toulon détruisent une partie du patrimoine immatériel de la culture qui fait vibrer leur propre cité.
La mission d’accueil de tous les publics, confiée par les financeurs, ne peut se maintenir sans les forces vives de l’Opéra.
Nous sommes réunis dans cette salle, portés par un même désir : ressentir ensemble des émotions fortes et inoubliables. Ces moments partagés sont précieux. Ils incarnent ce qu’il y a de plus beau dans notre société : le partage et la capacité unique qu’a l’art de nous transporter, de nous unir au-delà de nos différences.
Préservons-les, défendons-les. Menons ensemble le combat pour que le rideau ne tombe jamais et que demain encore, des générations puissent s’émerveiller.
Notre profession et ses syndicats ont déjà montré par le passé les capacités de mobilisation des artistes et de tous les personnels administratifs et techniques de nos maisons. Nous sommes aujourd’hui solidaires de nos collègues de l’Opéra de Toulon et si les funestes annonces sont confirmées, demain nous combattrons à leur côté.
Plus que jamais, nous vous souhaitons de profiter de ce beau spectacle afin que chaque note, chaque émotion reste à jamais gravée dans nos mémoires, et nous pousse à préserver l’essentiel : l’imagination, la paix, la beauté et la joie !
Merci d’être là, de nous écouter. Bon spectacle. » ↩︎
