Éditeurs au travail — Frédérich Rauch, Le Temps des Cerises
Face à la domination des écrans, l’avenir du livre est un des grands sujets de la décennie. Commune poursuit ici sa série d’entretiens « Éditeurs au travail » avec des hommes et des femmes qui animent des maisons d’édition indépendantes. Frédéric Rauch tient la barre, contre vents et marées, des éditions Le Temps des Cerises, maison engagée plus que trentenaire.
Économiste et marxiste, il porte un regard aiguisé sur le marché français de l’édition.
Vous dirigez Le Temps des Cerises depuis cinq ans. Pouvez-vous revenir sur l’identité et l’histoire de cette maison ?
Le Temps des Cerises est un peu la fille des éditions Messidor et des Éditions sociales. Lorsqu’en 1994, les éditions Messidor disparaissent, une trentaine de ses salariés et auteurs, après avoir mené la lutte contre la liquidation, décidèrent de poursuivre l’aventure éditoriale en continuant de labourer la même ligne idéologique. Une ligne marxiste ou marxisante, c’est selon, revendiquant un esprit critique et de combat, mettant en valeur tout un patrimoine littéraire et intellectuel progressiste.
Rien n’était gagné d’avance. Or il faut aujourd’hui reconnaître à l’équipe d’alors d’avoir su relever le défi et d’avoir fait de cette maison une institution reconnue dans le monde de l’édition. 33 ans après sa création, les éditions Le Temps des Cerises sont riches d’un catalogue de plus de 900 titres dans tous les domaines de la création littéraire. Et si la maison d’édition a rencontré beaucoup de difficultés tout au long de son histoire et a bénéficié d’apports financiers et militants conséquents pour continuer à vivre, chacun s’accorde à dire qu’elle est devenue un acteur éditorial indépendant de référence.
C’est cette identité-là que je m’efforce de poursuivre, dans un contexte éditorial, économique et financier compliqué. Car les grandes évolutions actuelles du monde du livre confortent ce diagnostic : sans Le Temps des Cerises, nombre d’auteurs, nombre de titres ne seraient pas accessibles au grand public. Or vous le savez comme moi, c’est cette diversité et notre capacité à la faire vivre qui constituent le terreau de l’esprit critique indispensable à l’évolution de nos sociétés. Tout particulièrement aujourd’hui.
Vous êtes économiste de formation et vous avez été rédacteur en chef d’une revue d’économie politique. Peut-on dire que vous n’étiez pas particulièrement destiné à devenir éditeur ?
Non c’est clair, le monde de l’édition n’était pas un objectif professionnel lors de mes études.
Mais mon parcours professionnel est celui d’un touche-à-tout dans des domaines très variés. De l’audit pour la direction du patrimoine du ministère de la culture au pilotage d’une revue d’économie et de politique, en passant par la Sécurité sociale et l’Éducation nationale, et le Parlement, tout cela montre avec le recul que la diversification est une clé de lecture de ma trajectoire et que ce qui me motive est la compréhension des situations et des environnements. Donc pourquoi pas une nouvelle corde à mon arc ?
De plus, il n’y a pas de compréhension possible sans cadre d’analyse, sans références, sans mise en cohérence du réel. Et, bien qu’il ne soit pas le seul, le livre, quel que soit son contenu et sa forme, est un support privilégié de cette mise en cohérence du réel. Ce qui en a toujours fait pour moi un compagnon de route.
Enfin, de manière plus prosaïque, je suis de ceux qui considèrent qu’une personne ne se résume pas à sa formation ni à son parcours professionnel. Que la richesse du potentiel de chacun et chacune est immense, et qu’elle peut se déployer dans n’importe quel domaine. Qu’il faut bien sûr apprendre, ce qui fait un peu à mon sens le sel d’une existence, mais que ce qui compte est la possibilité de le faire et le but que l’on donne à cet apprentissage. En bref, et contrairement à ce que j’entends souvent, pour moi ce qui compte est le but que l’on se donne et les moyens d’y parvenir, pas le chemin…
Au plan intellectuel, comment conciliez-vous votre vision de l’économie avec ce rôle de chef d’entreprise qui doit, malgré tout, maximiser son taux de profit ?
Et bien tout d’abord, je vous donnerais une position de principe que je fais mienne : il n’y a pas de contradiction entre le fait d’être chef d’entreprise et le fait de revendiquer une couleur marxisante. Parce qu’il ne faut pas confondre le statut ou le symbole d’un état avec la logique d’un système. Fort heureusement, dans l’histoire, des bourgeois, parfois même de grands bourgeois, ont su sans se renier critiquer avec force et pertinence la logique d’un système…
Ensuite je répondrais simplement qu’une maison d’édition est aussi, et peut-être même d’abord, une entreprise, quand bien même elle n’est pas une entreprise comme les autres. Parce qu’un livre n’est accessible au lecteur que si l’on est capable de le produire et de le vendre. Et ça, c’est une logique économique. Qu’il faut savoir respecter, sans quoi toute maison d’édition va dans le mur. C’est d’ailleurs une des difficultés récurrentes du monde éditorial, et croire que l’on peut y échapper est un leurre. Cela a été le cas plusieurs fois dans l’histoire du Temps des Cerises, qui s’est retrouvée en difficultés faute d’avoir su faire sienne avec rigueur cette évidence.
Néanmoins, vous utilisez une expression qui ne me semble pas appropriée. Car si je peux être considéré comme un chef d’entreprise, mon but n’est pas de maximiser le taux de profit de l’entreprise. Mon but est d’assurer la pérennité de l’entreprise, et pour cela de trouver un taux de profit qui le permette, c’est-à-dire un optimum, qui ne sera pas nécessairement un maximum et n’exigera pas nécessairement d’extorquer le maximum de plus-value du travail de mes collaborateurs. Parce que mon objectif principal n’est pas la rentabilité mais l’efficacité de l’entreprise. Je parlais tout à l’heure d’un but à donner à l’entreprise, et bien le taux de profit exigé doit s’accorder avec ce but. Et pour moi le but du Temps des Cerises n’est pas la rémunération maximale des actionnaires, comme un chef d’entreprise ordinaire en régime capitaliste, mais la capacité à nourrir au mieux l’esprit critique et de combat des lecteurs. Ce qui suppose d’être en capacité d’assurer au mieux le renouvellement des cycles de production de livres, mais pas de privilégier la rémunération du capital.
Je pense que la nuance a son importance tant au plan de la gestion de l’entreprise Le Temps des Cerises, que de la politique de la maison d’édition. Elle donne à voir la singularité de notre maison d’édition dans un monde éditorial où justement la logique devient de plus en plus celle de la maximisation du taux de profit, et qui se traduit par un resserrement de la diversité éditoriale, une hécatombe des éditeurs indépendants, une concentration capitalistique du secteur… Il y a un enjeu majeur à penser l’entreprise éditoriale différemment, son fonctionnement et ses critères de gestion, et cela dans l’intérêt du livre, des auteurs et de l’indépendance éditoriale. Mais cela ne peut se faire sans prendre la mesure du fait qu’une maison d’édition est aussi une entreprise agissant dans un marché. Peut-être que ma qualité d’économiste me facilite ici les choses…
Le catalogue du Temps des cerises est particulièrement riche et diversifié, de la poésie aux essais en passant par des romans, les livres dédiés à la jeunesse, les polars, les témoignages ou encore les pamphlets… Les grandes figures — Karl Marx, Paul Eluard, Gabriel Garcia Marquez… — voisinent des auteurs méconnus. Comment définiriez-vous votre ligne éditoriale ?
Je peux la définir par trois critères : un, elle est indépendante ; deux, elle se donne pour objectif de valoriser une pensée marxiste ou marxisante ; trois, elle cherche à nourrir la réflexion critique individuelle et collective afin de fortifier les combats d’émancipation de la vie réelle. Sans doute un peu en décalage avec la pratique courante dans le milieu, notre ligne éditoriale consiste donc à mettre en avant des auteurs connus ou méconnus, qui répondent à ces critères. En ce sens, c’est une ligne éditoriale à forte connotation politique.
À l’origine, Le Temps des cerises publiait beaucoup de poésie, vous êtes d’ailleurs chaque année présents au Marché de la poésie place Saint-Sulpice à Paris. C’est un domaine réputé difficile, avec un lectorat qu’on dit limité. Quelle place a la poésie dans votre catalogue, et comment faites-vous pour aller chercher les lecteurs ?
À l’origine, les publications du Temps des Cerises étaient très diversifiées. Il y avait une sorte d’équilibre tacite entre les différents genres littéraires. Progressivement, la poésie a pris une place considérable dans les publications de la maison d’édition. Pendant les vingt années de son mandat de directeur, Francis Combes, lui-même poète, a beaucoup mis en avant la poésie avec jusqu’à plus de 80 % des publications annuelles. Et d’une certaine manière, cela a réussi. Les éditions Le Temps des Cerises sont aujourd’hui connues pour leur catalogue de titres de poésie.
Mais comme vous le dites, la poésie est une niche, qui n’assure que très difficilement les revenus d’une maison d’édition. Il aura donc fallu rééquilibrer les publications. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Juliette Combes-Latour, la fille de Francis, lorsqu’elle lui a succédé à la direction de la maison d’édition au début des années 2010. Elle a lancé avec un certain succès des collections de romans, en particulier caraïbéens. Je poursuis aujourd’hui cette philosophie de diversification de nos productions éditoriales. La poésie y conserve une place essentielle, mais elle n’est plus majoritaire.
Comment procédons-nous pour aller chercher les lecteurs de poésies ou de nos livres en général ? En réalité, pour les deux nous procédons de la même manière. Nos publications sont diffusées en librairie par Harmonia Mundi Livre, nous sommes présents sur les salons du livre, nous intervenons sur les réseaux sociaux, nous informons de nos publications via notre site et via la presse, etc. Mais je suis preneur de toutes autres suggestions…
Quels sont les titres qui rencontrent le plus grand succès et qui « font vivre » la maison ? Est-ce le fonds ou les nouveautés qui se vendent le plus ?
Il n’y a pas de règles dans le domaine. Une nouveauté peut être une réussite commerciale ou un échec, et un livre du fonds peut ou pas assurer une rente plus ou moins importante à la maison d’édition, bien que rarement un revenu suffisant pour la faire vivre.
Ce que l’on peut dire d’une manière générale, c’est que les titres se vendent bien dans les trois à six mois après leur publication, puis les ventes chutent jusqu’à se réduire à un petit flux, voire s’éteignent. Et cela est valable pour tous les auteurs, même les plus connus. Il s’agit-là d’une tendance commerciale de plus en plus marquée sur un marché de plus en plus cadenassé par les grands groupes de l’édition qui trustent tous les canaux de promotion et influencent désormais énormément les choix de valorisation des libraires.
En fait, face à une évolution du secteur qui fragilise de plus en plus les positions des libraires, ces derniers pratiquent de moins en moins leur « cœur de métier », à savoir faire découvrir des livres et des auteurs à leurs clients, pour s’orienter de plus en plus vers une stricte réponse aux demandes de leurs clients, qui sont elles-mêmes de plus en plus profondément orientées par les opérations publicitaires des grands groupes de l’édition. Ce qui invisibilise les tentatives d’éditeurs indépendants comme Le Temps des Cerises de faire émerger des publications et des auteurs méconnus qui ont pourtant toute leur place sur les étagères des librairies.
Il y a bien évidemment des libraires qui se battent toujours contre cette évolution, rien n’est perdu, mais à leur décharge, leur situation est aussi très compliquée car ils doivent, eux aussi, répondre à des impératifs économiques. Les librairies aussi sont des entreprises.
Quels sont les deux ou trois livres que vous êtes le plus fier d’avoir réalisés ?
Au risque de paraître un peu fleur bleue, je n’ai pas de préférences. Je les trouve tous intéressants et utiles. Et puis, en ce qui me concerne, je ne place pas de fierté dans ce que je réalise, mais plutôt dans l’impact que peut avoir ce qui est réalisé. Et ça, je n’arrive pas encore à le mesurer.
Est-ce que vous recevez beaucoup de manuscrits ? Comment sélectionnez-vous ceux qui feront l’objet d’une publication ?
Oui, nous en recevons une centaine par an.
Et bien nous avons un petit Comité de lecture, qui fait un premier tri, puis un Conseil éditorial qui discute et décide des quelques propositions restantes. Enfin, ces propositions sont retenues ou pas en fonction des disponibilités de publications. La distribution-diffusion en librairie nécessitant entre 6 et 8 mois d’anticipation, les possibilités de publications s’étalent donc dans un temps long.
Est-ce que vous êtes amenés à intervenir beaucoup sur les textes ?
Cela arrive, la plupart du temps lorsque le texte mérite vraiment d’être publié malgré des faiblesses d’écriture, mais ce n’est pas la philosophie générale de la maison.
Pour fabriquer le livre, avez-vous recours à des prestataires extérieurs, maquettistes, graphistes, correctrices ?
Oui. Nous n’avons pas aujourd’hui les moyens d’avoir des emplois pérennes en internes. Nous prenons aussi des stagiaires faisant leurs études dans le domaine.
Comment avez-vous affronté la forte hausse des coûts du papier à la suite du Covid et de la guerre en Ukraine ?
Un peu comme tout le monde, pas bien.
Une de nos spécificités a toujours été de produire de beaux objets. Or avec une explosion des prix (multipliés par deux à quatre selon les papiers), la spéculation sur le marché du papier a fortement impacté nos choix d’impression. Comme nous ne sommes pas maîtres des volumes vendus, pour réduire nos coûts nous avons été obligés de réduire la qualité de nos papiers. Nous avons réagi de plusieurs façons pour cela, et nous avons aujourd’hui fini par retomber sur une qualité acceptable. Les imprimeurs eux-mêmes se sont adaptés en proposant des formules d’impression qui nous permettent de conjuguer nos besoins de qualité avec des prix « acceptables ». Mais il est clair qu’il sera très difficile de revenir en arrière. Ce qui interroge notre stratégie de développement.
Comment choisissez-vous les tirages ? Est-ce qu’il vous arrive de vous tromper, de sous-estimer ou de surestimer le succès d’un ouvrage ?
Bien sûr. Il n’y a pas de règles qui permettent de juger a priori d’un volume de tirage adapté. Les volumes tirés dépendent des auteurs et de l’expérience que l’on a des publications du même type. Mais en règle générale, nous choisissons de tirer des volumes qui nous permettent d’éviter le bouillon, et retirons ensuite si nécessaire. Plutôt que d’avoir des stocks d’invendus, nous préférons répondre par une production au juste-à-temps. Clin d’œil d’économiste…
Depuis 2018, le Temps des cerises travaille avec le diffuseur Harmonia Mundi. Qu’est-ce qu’une bonne mise en place pour vous ? Avez-vous des librairies « fétiche » avec lesquelles vous réalisez plus de ventes qu’ailleurs ?
Il n’y a pas de niveau type de bonne mise en place. Disons simplement que la bonne mise en place est celle qui assure une bonne vente, à savoir une marge suffisante sur les ventes, et qui permet une couverture large du territoire, sachant qu’une mise en place n’est pas une vente ferme.
Nous n’avons pas de « librairies fétiches ». Nous savons que certains libraires sont particulièrement sensibles à notre ligne éditoriale et à la couleur politique de cette ligne. Nous en avons identifié quelques-uns, une trentaine, mais l’information précise sur ces librairies n’est pas connue et reste relativement secrète. Ce sont des informations confidentielles qui ne sont pas accessibles librement. C’est dommage.
Après, la problématique des « librairies fétiches » est de moins en moins pertinente. D’abord parce que j’aime à croire que les librairies choisissent en premier lieu des textes et des auteurs, plus que des éditeurs, et que l’on peut être sollicité sur un ou plusieurs titres sans que cela soit généralisable à l’ensemble de nos publications. Ensuite, parce que le lien « fétichisé » entre un libraire et un éditeur est plus une relation de personnes qu’une relation bâtie sur une référence qualitative éditoriale. Vous me direz que les deux vont souvent ensemble, ce à quoi je vous répondrai que si l’amitié entre deux personnes peut durer dans le temps, rien ne garantit que la qualité des productions éditoriales soit elle aussi pérenne. Or cette garantie de qualité du livre, à savoir un livre qui transforme son lecteur, c’est quand même ça l’objectif.
Comment gérez-vous la promotion des ouvrages ? Faites-vous beaucoup d’envois presse ?
La promotion des livres est complexe car l’éditeur ne maîtrise pas toute la chaîne. Mais globalement je crois que nous travaillons un peu comme tout le monde.
Nous envoyons entre 30 et 50 exemplaires en service presse pour chaque nouvelle publication. Mais de manière générale, nous ne voyons pas réellement l’effet de ces envois, qui restent cependant nécessaires. Après, lorsque l’auteur est vivant, nous travaillons des événements en librairie ou lors de salons. Cela s’accompagne dans le même temps d’une sollicitation des réseaux sociaux et d’un ciblage de la presse spécialisée. Et lorsque l’auteur est partant, nous sollicitons ses réseaux de diffusion en sus. Et puis il y a les réseaux militants, qu’ils soient politiques ou syndicaux.
Bien évidemment, il serait très utile de passer par les services d’un ou d’une attaché(e) de presse, mais pour la maison d’édition indépendante que nous sommes, ce qui bloque est la question des moyens. Qui pourrait éventuellement être dépassée par une logique de coopération entre maisons d’édition indépendantes ; mais manifestement ce n’est pas l’état d’esprit ou du moins je n’ai pas encore rencontré d’éditeurs indépendants que cela intéresse. Et donc, c’est un peu le serpent qui se mord la queue. Mais je ne désespère pas.
Vous avez publié récemment la seule œuvre pour le théâtre de Gabriel Garcia Marquez. Il a fallu acheter les droits et réaliser la traduction, ce doit être un projet coûteux ?
Non pas particulièrement. Ou du moins, pas plus qu’un autre.

Est-ce qu’il vous arrive de vendre les droits de vos livres en poche ou à l’étranger ?
Non pas encore. Nous vendons des droits pour des opérations ponctuelles ou des événements temporaires, mais pas pour une publication en poche.
Le problème du livre de poche est que compte tenu de son prix, il faut assurer un volume de ventes très important. Sur un livre à 10 €, le chiffre d’affaires du Temps des Cerises est de 4 € (le solde est récupéré par notre diffuseur et les libraires), avec lequel il faut payer le maquettage, l’impression et les droits d’auteur, mais aussi le fonctionnement de la maison d’édition. Donc pour qu’une publication en poche devienne viable, il faut être assuré de pouvoir écouler plusieurs milliers d’exemplaires. Ce qui induit une publicité et une promo spécifique. Nous n’avons pas les reins pour cela.
Quant à la vente de droits à l’étranger, la question ne s’est jamais posée dans ce sens-là.
En tant qu’économiste et éditeur, quelle est votre vision de ce marché si particulier de l’édition, orienté par l’offre, et souvent décrit comme marqué par la surproduction et l’hyper-concentration ? Les fermetures de petites maison indépendantes et de librairies vous paraissent-elles inéluctables ?
La question contient sa réponse. Il y a clairement aujourd’hui une prise en main du secteur par les grands groupes du secteur, dont la conséquence est l’étouffement de la vitalité de l’édition indépendante.
Le SNE [Syndicat National de l’Édition] fournit quelques données utiles à ce sujet. Le chiffre d’affaires du secteur est de l’ordre de 3 milliards d’euros en moyenne par an. Le nombre de titres annuel croit depuis quelques années de manière exponentielle et passe la barre des 100 000. Le partage de cette production oscille entre 60 % de réimpressions et 40 % de nouveautés. Pourtant, le secteur dans son ensemble est mal en point. Hormis la BD avec 6,37 % de croissance du chiffre d’affaires et la littérature avec 2,47 %, le livre jeunesse stagne à 1 %, tous les autres champs de l’édition sont à la baisse. Or la littérature représente seulement 22,5 % des parts de marché, la BD 12,5 %. Conclusion : la concurrence s’exacerbe sur ces deux segments de la production, ce qui fragilise terriblement les maisons d’édition indépendantes dont la puissance de frappe commerciale est faible. D’ailleurs, la répartition du chiffre d’affaires du secteur de l’édition est édifiante. Le SNE ne fournit pas ces chiffres, mais il ressort que sur les 3 milliards, le groupe Hachette en absorbe presque les deux tiers, que les autres grandes maisons d’édition s’accaparent presque le tiers, et que les miettes restantes reviennent à toutes les autres maison d’édition du pays (au mieux entre 400 et 600 millions par an), dont les maisons d’édition indépendantes. Cet état de fait est mortifère pour l’ensemble du secteur. La création est noyée dans un flot éditorial, les auteurs « non bankables » sont jetés de leurs maisons d’édition et les maisons d’édition indépendantes ne réussissent plus à émerger.
Est-ce que ce mouvement condamne inéluctablement les petites maisons d’édition et les petites librairies ? Et bien je commencerais par dire en paraphrasant Brecht que les combats que l’on est sûrs de perdre sont ceux que l’on ne mène pas. Si aucune réaction sérieuse du monde de l’édition, et plus généralement de la création et du livre, ne voit le jour, cette disparition sera effectivement inéluctable. Elle est déjà bien avancée lorsqu’on regarde le rythme des disparitions de petites maisons d’édition. En revanche, et je poursuivrais avec ça, j’affirme que rien n’est inéluctable si l’on se donne les moyens de mener le combat, mais que c’est tout le modèle économique et de développement de l’édition indépendante qui doit alors bouger.
Je n’ai pas assez de place dans ces colonnes pour développer, alors je suggérerai juste une chose très succinctement. Aujourd’hui, le modèle éditorial imposé par les opérateurs financiers est un modèle monopolistique qui accentue l’hyper-concurrence entre petits éditeurs et met définitivement en cause le modèle historique de l’édition indépendante fondée sur des personnalités fortes opérant des choix éditoriaux et littéraires, valorisant la concurrence entre maisons d’édition pour l’accaparement des auteurs. Cette logique de « la couverture-pour-soi » est battue en brèche par l’arrivée du monde financier dans la gestion des affaires littéraires plus préoccupé, lui, par la maximisation du profit et par l’enfermement idéologique sur ses valeurs et ses normes. Dans ce nouveau modèle, l’auteur et le texte n’y ont plus véritablement de place, sauf lorsqu’ils sont identifiés comme des centres de profits.
« Dans le modèle de l’édition dominante, l’auteur et le texte n’ont plus véritablement de place. »
Frédéric Rauch
Or aucune maison d’édition indépendante n’est en mesure de rivaliser avec la puissance de frappe d’un groupe comme Hachette. Il y a donc besoin de changer de logique éditoriale pour faire face. Le monde éditorial indépendant doit faire sa révolution copernicienne et passer d’un modèle de rivalités à un modèle de coopérations. L’idée est sans aucun doute aujourd’hui en décalage avec ce que l’on peut observer sur le terrain, mais elle est loin de n’être qu’une vue de l’esprit. Je suis effectivement convaincu que tous les éditeurs indépendants sont très attachés à la mise en valeur de la création littéraire au sens large. Et ça, c’est ce qui peut nous rassembler. Nous y gagnerions tous, je crois, à mettre en commun nos capacités à aller dans ce sens et à cesser de nous opposer.
J’ai toujours été optimiste, et je le reste.
Que pensez-vous du concept « d’économie de l’attention », selon lequel les écrans seraient en train de grignoter de plus en plus de « temps de cerveau disponible », notamment au détriment du livre ?
Je ne sais pas si l’idée est pertinente. Prenons l’exemple de l’entrée de la télévision dans les foyers, a-t-elle remplacé la lecture ? Rien n’est moins certain. Car la question préalable à laquelle il faudrait répondre est : ceux qui se sont mis à la regarder assidûment lisaient-ils des livres avant lorsqu’ils étaient chez eux le soir ? Il en va de même pour les téléphones portables ou les ordinateurs et leurs usagers. Les adeptes du scrolling sont-ils de grands lecteurs ?
Je pense que nous ne sommes pas encore en mesure de porter une analyse définitive sur le sujet. En revanche, ce que je sais, c’est que chaque novation technologique a généré cette peur : la perte de l’ancien, la substitution d’un état par un autre et la perte des repères qui va avec, qui éliminerait y compris les bons aspects de l’ancien. Or le réel est toujours plus complexe que l’idée qu’on s’en fait. L’histoire nous a montré que chaque innovation élimine ce qui est devenu inutile, mais pas ce qui reste utile.
On en a d’ailleurs un bon exemple avec les liseuses. On nous avait prédit la fin du livre papier, plus cher et moins pratique que la liseuse. Pourtant les faits semblent montrer autre chose : les deux continuent de se développer en parallèle. La leçon de tout cela, c’est que, si certains ont pu effectivement passer de l’un à l’autre, d’une manière générale, la liseuse n’a pas remplacé le livre, elle a juste ouvert une autre façon de lire, qui ne s’oppose pas au livre papier.
Donc affirmer que les écrans seraient en train de grignoter les « temps de cerveaux disponibles » au détriment de la lecture n’est pas un argument convaincant. Quand bien même il est vrai que la puissance de l’image semble grignoter l’espace cognitif. Mais là encore, l’image se suffit-elle à elle-même, et d’autant plus pour parler du réel ? Et cela quelle que soit la façon dont elle en parle ? N’a-t-elle pas aussi besoin du texte ? Et donc du livre ? C’est une vraie question à laquelle je ne saurais répondre. Mais rien ne m’incite aujourd’hui à pencher vers la substitution de l’écran au livre.
Pour aller un peu plus loin, j’inviterais à lire un livre d’Alain Viala publié au Temps des Cerises et intitulé L’adhésion littéraire. Viala y traite d’une autre question : la mort de la littérature, annoncée par beaucoup à grands renforts de relais médiatiques, pour dire (très très rapidement) que la littérature ne meurt pas, qu’elle change de supports et de formes, ce qu’elle a toujours fait parce qu’elle est en phase avec le monde et ses évolutions. Mais ce faisant, il nous donne une grille d’analyse très utile pour répondre à votre question.

Quels sont vos projets d’avenir pour le Temps des cerises ?
Continuer à se donner les moyens de faire vivre cette maison d’édition sans laquelle de nombreux textes et de nombreux auteurs et autrices ne seraient pas accessibles aux lecteurs et lectrices de France (et d’ailleurs) !
Propos recueillis par Maxime Cochard
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