Vers un pays inconnu, premier long métrage de fiction de Mahdi Fleifel, réalisateur palestinien émigré au Danemark, est actuellement en salle. Le film fut sélectionné en 2024 à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des cinéastes.
Dès la première scène, le vol du sac d’une femme par deux jeunes adultes réfugiés en Grèce, nous sommes invités à refuser les jugements hâtifs à l’encontre de ceux dont nous ne partageons pas les conditions de vie. Les personnages, échoués en Grèce, pays connu pour la situation peu enviable qu’il réserve aux migrants, sont prêts à se faire voleur, trafiquant ou mercenaire pour obtenir les faux passeports qui les aideraient à rejoindre l’Allemagne. Pourtant, à l’ouverture du sac à main volé, ils sont rapidement gênés d’y découvrir, en plus d’une somme d’argent dérisoire, les médicaments de leur victime. À l’occasion d’une conversation téléphonique, Reda (joué par Aram Sabbah, acteur et skateboarder originaire de Cisjordanie) exprime sa gêne face au spectacle de ce qu’il est devenu, sa honte pour ce que les circonstances le conduisent à faire.

Les deux personnages sont cousins et ils ont comme le réalisateur grandi dans un camp de réfugiés au Liban. L’un d’eux, incarné par Mahmood Bakri (fils du célèbre acteur et réalisateur palestinien Mohammad Bakri), se prénomme d’ailleurs Chatila, référence au camp de la banlieue de Beyrouth où eut lieu le massacre commis en 1982 par les phalangistes libanais avec l’appui de l’armée israélienne. Telle que présentée par Mahdi Fleifel, Athènes n’a rien de touristique ou d’esthétique, elle possède peu d’épaisseur culturelle ou historique. Les personnages ne s’intéressent pas à la ville, ils la subissent et rêvent d’en partir. Les lieux montrés sont ceux des marges et de la survie. En contraste, dans cet entre-soi masculin, les corps sont particulièrement esthétisés. Torses nus dans un squat, bâillonnés dans l’appartement où a lieu une séquestration, tous les prétextes semblent bons pour la promiscuité et l’ambiguïté. On pense à la phrase de François Truffaut, « on ne filme que ce que l’on aime ».
Après avoir dépensé l’argent mis de côté pour le voyage dans l’achat de substances, Reda se prostitue dans un jardin public dans le but de rembourser Chatila, son cousin. En 2014, dans Xenos, court documentaire de Mahdi Fleifel réalisé à Athènes, Abu Eyad, exilé palestinien qui vivait clandestinement derrière un soupirail, y racontait l’usage de drogues et la prostitution. En 2016, dans le documentaire A Man Returned, Mahdi Fleifel suivait un homme, lui aussi prénommé Reda, renvoyé de Grèce au Liban, qui se noyait dans l’héroïne et espérait sortir de l’addiction grâce à son mariage. Après le tournage, il retournera finalement à Athènes, où il mourra d’une overdose. C’est cette histoire, croisée aux références de la littérature palestinienne (Mahmoud Darwich, Ghassan Kanafani et Edward Said) qui a inspiré Vers un pays inconnu.
Vivian Petit
