Mehdi Ouraoui, entre la détonation poétique et le chaos politique

Romain Lancrey-Javal a apprécié le dernier roman de Mehdi Ouraoui, Romance nationale (Fayard). Si, comme le dit Stendhal, « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet dans un concert », de quel concert s’agit-il ici ?

La politique semble tellement teintée de fiction que la fiction aujourd’hui en France a du mal à retrouver la politique. Le roman paraît avoir déserté ce champ, souvent laissé au moderne café du commerce, celui des débats de « chaînes d’information » en continu.

Tout se passe comme si l’incursion du roman dans les affaires publiques avait été laissée à quelques rares romanciers occupant le terrain sociologique et politique, de manière très problématique (avec Michel Houellebecq pour ne citer que lui). La politique serait désormais réservée aux essais sur la question et non aux romans, centrés sur les affaires plus privées.

Parmi les romans avec quelque audience récemment sur la question du pouvoir et de la direction du pays (et la période douloureuse après l’exercice du pouvoir), on a remarqué le succès fugitif de La Guerre par d’autres moyens de Karine Tuil  (Gallimard, 2025), qui ratissait large : le désaveu d’un ex-président prétendument de gauche et renié par les siens, les conséquences de l’ère post #MeToo, la duplicité des hommes de pouvoir mais aussi des prétendus hommes de culture… Un roman dans l’air du temps, et qui se terminait au festival de Cannes dans un final rocambolesque, et qu’on oubliera sans doute très vite.

Bref, tout semble donner raison, près de deux siècles plus tard, au célèbre mot de Stendhal : « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet dans un concert ». S’il y a un lieu où il vaudrait mieux ne pas entendre le bruit des armes politiques, c’est le roman en France aujourd’hui, qui offrirait une harmonie musicale non perturbée – et une sorte de refuge contre le bruit et la fureur d’une actualité politique désespérante.

Défiant cette méfiance, le jeune romancier Mehdi Ouaroui a écrit sa très étrange Romance nationale – dont le jeu de mots sur « Roman national » fait mouche très vite.

Mehdi Ouraoui, Romance nationale, Fayard, 2025, 187 pages, 19,90 – Photo © Polo Garat/Leextra

Comment montrer simultanément un désastre amoureux et un désastre politique. Certes, l’auteur n’a pas fait une nouvelle Education sentimentale à la façon de Flaubert pour montrer en surimpression la déception politique et la déception sentimentale. Il s’est contenté d’un fil narratif très simple dans la France d’aujourd’hui. Son brutal interlocuteur Franck le résume d’un trait à la fin du livre : « Il lâche comme une vérité molle : « C’était pas mal ton histoire de youtubeuse patriote qui baise un intello maghrébin. Un peu simpliste, branlé pour l’époque, mais pas mal… ».

Une histoire d’amour qui tourne mal entre un enseignant de Lettres issu de l’immigration et une jeune femme influenceuse au service de réseaux d’extrême-droite. L’interférence de l’amour impossible et du choc politique. Cela confronte le narrateur-personnage aux secrets d’un parti autrefois infréquentable (un rappel sans pitié du 21 avril 2002 et des manifestations surjouées de l’entre-deux-tours, aujourd’hui bien oubliées – « J’ai mal à ma France ») et la respectabilité acquise progressivement par ce parti rebaptisé qui sentait le soufre. Les militants au crâne rasé ont été relookés, les élites jusque-là réfractaires se sont ralliées. Franck résume le ralliement : « Quand on a commencé à gagner des élections, ça a chauffé la tête aux baronnets, et ça attiré des égarés du Rotary, des énarques, des polytechniciens, des mecs avec des CV à rallonge, mais qui n’avaient jamais collé une affiche du Président. Tu vois le genre ? Les mecs qui étaient avec nous dans les grandes écoles, qui sentaient le cuir de famille et ne levaient le bras qu’en classe… ».

La force ici du texte de Mehdi Ouraoui est dans son émotion personnelle et vécue, et ses fulgurances poétiques. Ce n’est pas une simple satire de la montée stratégique de l’extrême-droite en France et en Europe. C’est la relation d’un itinéraire initiatique dans toute sa complexité, l’attachement amoureux et honteux à une jeune femme qui entretient le renouveau caché de la violence et du racisme. D’où un texte chaotique, initialement diffusé à la radio en 2024 – et prolongé par les révélations de ce camarade Franck, incarnation de la force solide, séduisante de ces jeunes devenus lisses et d’autant plus redoutables dans leur action (il n’est rattrapé que par une vidéo montrant qu’il jouait le singe dans une mise en scène mondaine d’un racisme nauséabond).

Le texte fait ainsi se succéder des longs flux de vers libres, un journal amoureux, des dialogues épars, une chronique politique, qui manifestent la détresse du narrateur-récitant devant ce qui est en train de se produire sous ses yeux, et dont la cohérence se perd. De vraies étincelles d’écriture et de vie.

Des aphorismes qui claquent : « Vieillir, c’est faire des phrases définitives pour conjurer la trouille du point final ». « Jusqu’à l’adolescence, la honte, on appelle ça les parents ».

Des comparaisons qui sonnent juste. « J’hésite comme un ciel de printemps ». « Dans mon verre, le whisky brille comme une mauvaise idée. ». Il faut affronter « la lumière dure du matin ».

Romance nationale est une sorte de texte débridé, affolé, panique, et qui ressemble non au fameux « coup de pistolet » dans un concert mais à un cri étouffé devant l’état présent du pays – qui fait peur mais qu’on voudrait aimer encore (comment n’être pas « perdu » quand on vit en France aujourd’hui ?). Texte moderne et à lire dans la mesure où le désordre et l’urgence de l’écriture semblent dire le désordre de la situation et la nécessité urgente d’y faire face.

Romain Lancrey-Javal

Mehdi Ouraoui, Romance nationale, Fayard, 2025, 187 pages, 19,90 €.