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Kevin Boucaud-Victoire contre la confusion des antiracismes

Pour Commune, Olivier Barbarant met en lumière le dernier essai de Kévin Boucaud-Victoire, Mon antiracisme, comme une tentative salutaire de sortir l’antiracisme de l’ornière morale et identitaire où l’ont enfermé les discours dominants. Entre récit personnel et critique idéologique, l’auteur démonte les illusions jumelles du libéralisme et du décolonialisme, pour plaider un antiracisme universaliste, capable de retisser une conscience de classe sans renier la question des discriminations.

À la fin du siècle précédent, le long combat antiraciste a changé de socle théorique et de grille d’analyse. Il porte lui aussi la marque d’un renouvellement plus général des questions que des sociétés métamorphosées se posent à elles-mêmes. Le millénaire nouveau a confirmé ce changement d’époque, qui atteint les théories, les idées, les représentations et même les mots. C’est dans cette confusion que se réalisent la plupart de nos débats, lestés de querelles sémantiques qui ne sont pas toujours conscientes ou avouées : d’où l’actuelle cacophonie, française notamment, dont l’Assemblée nationale, mais aussi bien l’agora numérique que forment tant les médias que les réseaux sociaux, ne cessent de nous donner tant d’exemples. Un brouhaha de notions s’entrechoquent, dans une langue qui n’est plus commune si chaque groupe désigne les choses et les faits selon la terminologie de son camp ou de sa conviction. C’est alors qu’en effet il n’y a plus de théorie possible, mais des chocs d’idéologies. Et ce désordre amplifie les haines.

Le racisme désigne-t-il une réaction psychologique, inhérente à l’humanité, de peur et/ou de répulsion devant celui ou celle qui diffère, xéno-phobie au sens large, soit rejet non seulement de l’étranger au sens géographique ou national, mais de ce qui nous est étranger, de ce qui dissemble ? Il déclinerait sur la couleur des peaux la haine des différences, dont la liste serait hélas interminable. Faut-il au contraire réserver le mot non plus à la psychologie humaine, mais à un sens plus spécialisé, désignant l’ensemble des ségrégations produites par un système social ? Racisme psychologique ou racisme structurel, devenu vite dans certaines bouches excessives ou imprudentes « racisme d’État » ? C’est selon l’acception retenue qu’une formule comme « racisme anti-blanc », qui a fait polémique depuis que le secrétaire national du Parti communiste en a concédé l’existence, peut être estimée légitime ou insupportable Dans Mon antiracisme, que viennent de publier les éditions Desclée de Brouwer, Kévin Boucaud-Victoire plaide pour sa part que la « convergence » politique des deux classes populaires que tout tend à dissocier « passera obligatoirement par l’acceptation de l’idée que le racisme est pluriel, et peut également toucher les Blancs », en ce qu’ils peuvent vivre le rejet de leur différence dans un groupe où ils sont localement minoritaires, sans nier qu’en France, ils ne font pas l’objet de discriminations à l’embauche ou de contrôles policiers à répétition.

Kévin Boucaud-Victoire, Mon antiracisme, pourquoi je ne suis ni décolonial, ni libéral, Édition Desclée de Brouwer.

L’auteur de Mon antiracisme (dont la couverture s’accompagne d’un bandeau explicite : « Pourquoi je ne suis ni décolonial ni libéral ») poursuit par cet essai destiné à un large public le travail entamé avec son livre Frantz Fanon. L’antiracisme universaliste, publié chez Michalon en 2023, ainsi que son analyse de La guerre des gauches (éditions du Cerf, 2017), puisque l’on voit bien que ces questions déchirent le camp progressiste, et que les confusions notionnelles participent d’un bouillonnement lexical dans lequel nul ne se retrouve, au point que le plus évident libéralisme peut se targuer d’un combat antiraciste en promulguant des « quotas » de minorités à rendre visibles sur les écrans et dans les postes dits « à responsabilité » – sans rien changer à la répartition des richesses et à l’exclusion massive de pans de la population, toujours relégués si les tribunes se font stratégiquement multicolores.

S’il ne vise pas l’approfondissement théorique du travail sur ce même sujet de Florian Gulli (dont Commune a rendu compte récemment par un entretien) mais que Kévin Boucaud-Victoire cite d’ailleurs régulièrement, le journaliste accompagne les clarifications notionnelles d’une part de témoignage qui n’est pas la moins intéressante de son livre. Enfant de la charnière des siècles, Kevin Boucaud-Victoire, aujourd’hui rédacteur en chef des pages « débats/idées » de l’hebdomadaire Marianne, a été confronté dès son enfance à la discrimination en raison de sa couleur de peau. Il a vécu ses quatre premières années au fil des allers et retours entre la Martinique, la Seine-et-Marne et la Guadeloupe, avant de passer sa petite enfance, jusqu’à ses douze ans, dans le quartier dit de « Beauval », à Meaux, que Nicolas Sarkozy rendra célèbre en le plaçant sur la liste des pires « zones de non-droit » de France. Ce premier chapitre de Mon antiracisme a le grand intérêt de fonder la réflexion qui suivra sur le socle d’une dizaine de pages de bilan personnel, permettant ainsi d’envisager les idées qui suivront comme le fruit d’une expérience. Il mérite qu’on s’y attarde. À Beauval, « Les blancs » étaient minoritaires, les « Noirs, généralement originaires d’Afrique subsaharienne – formaient une courte majorité. Cela ne m’a pas empêché de me considérer comme une minorité, j’avais conscience que ma réalité n’était pas partagée de tous, loin de là ». En classe de CM1, le racisme parfaitement explicite à son endroit d’un camarade de classe (lui-même de mère algérienne et de père espagnol) le conduit à une bagarre qu’il gagnera, et qui fera les mères des deux enfants se disputer. Subtilement, la chronologie personnelle croise sous la plume de Kevin Boucaud-Victoire l’histoire collective, si bien qu’il ne manque pas de pointer que ce puéril combat fut livré en 1998, « peu de temps avant la Coupe du monde dans laquelle triompha – du moins dans les discours – la France ‘Black-Blanc –Beur’ ». Lorsque ses parents le scolarisent en collège dans un établissement privé, où il est le seul Noir dans sa classe de 6e, il constate que « ce n’est pas à cause de ma couleur que je me sens minoritaire, mais à cause de mes origines sociales. À quelques exceptions près, mes nouveaux camarades sont fils de médecin, d’avocats, d’employés de banque, de profs ». Les uns sont effrayés (« Tu vis à Beauval ? Mais comment tu fais ? »), les autres jouent depuis leur moyenne bourgeoisie avec les codes de la « racaille », « s’habillent en Lacoste et se plaisent à imiter les codes des cités. Ces derniers sont ravis de rencontrer un mec de Beauval ». « Celui qui adore les nègres est aussi malade que celui qui les exècre », conclut Kévin Boucaud-Victoire, citant Franz Fanon. 

Une expérience cependant n’est pas qu’une accumulation de vécu : elle ne devient effective qu’à la condition que les faits et les ressentis se pensent, et – comme on a pu dire jadis – se « conscientisent ». Enfant de son époque, Kévin Boucaud-Victoire versa malgré la contradiction que pouvaient apporter les faits sa première conscience politique dans l’idéologie dominante de sa génération. Il fut de ces adolescents qui ouvrirent les yeux sur la vie politique de leur pays en voyant l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002.  Il se représente alors, « malgré les plus de 80 % des votants » qui « choisissent de faire barrage au candidat de ce qui se nomme encore le Front national », malgré aussi bien son expérience enfantine avec un camarade raciste quoique à demi-maghrébin, une France binaire : « d’un côté, les Blancs bourgeois et souvent racistes ; de l’autre, les Noirs et les Arabes victimes du système ». De même, le passage au lycée par la Guyane, et la découverte « de voir des Noirs faire preuve de mépris à l’égard d’autres Noirs, notamment haïtiens » ne le fait pas « changer de logiciel » : « Je feins de croire que le racisme n’est que l’apanage des Blancs, des ex-colons, qui au fond le sont restés, et que la question migratoire ne se résume qu’à cela ». Bien évidemment, le parcours alors amorcé s’envisage depuis une tout autre perspective, fondée sur la réflexion du jeune adulte, qui le conduit désormais à contester l’antiracisme libéral comme l’idéologie décoloniale, et à analyser les ambiguïtés et les pièges des deux antiracismes autoproclamés « moral » et « politique ».

Cette rapide ego-histoire éclaire pour nous bien des trajectoires de la nouvelle génération. La domination idéologique, les modes intellectuelles conduisent systématiquement la majorité de la jeunesse (du moins celle, généreuse, qui aspire à changer le monde) à se jeter dans des idées qui courent les rues, en croyant les inventer simplement parce qu’elle les rencontre. Elle les découvre au sens où elles sont nouvelles pour elle, mais point du tout parce qu’elle les élaborerait. Ainsi l’hypokhâgneux que j’étais a-t-il pu se revendiquer quelques mois avec fierté de SOS racisme, sans voir ce que rappelle judicieusement Kévin Boucaud-Victoire, à savoir que la création de ce mouvement de jeunesse en 1984 par le Parti socialiste succède au tournant néo-libéral de l’année précédente. L’effacement de la perspective politique dans la réduction à des combats alors envisagés comme « moraux », dissociés de la logique de l’exploitation, la mise entre parenthèses de l’économie dans l’analyse sociale commençait pourtant son long chemin. Les gauchistes d’aujourd’hui récitent avec l’impression de l’élaborer par eux-mêmes un nouveau catéchisme, moins niais sans doute et plus analytique, mais qui essentialise à son tour les « minorités » et évacue autant qu’a pu le faire notre mièvrerie les questions économiques et sociales sous des considérations « ethnodifférentialistes ». Et comme ce fut le cas pour Kevin Boucaud-Victoire, le vécu pas plus que les avertissements d’esprits plus réfléchis n’ont su alors m’arracher à ces illusions. Le philosophe Michel Serres, lors d’un déjeuner, m’avait pourtant alerté : « Touche pas à mon pote…, tout de même, le méridional que je suis ne peut manquer de s’étonner… Tout cela est bien américain, pudibond… L’antiracisme, mon cher Olivier, ce doit être Touche mon pote ».

Il m’a cependant fallu, à moi aussi, quelques années pour saisir d’une part le leurre d’un militantisme moral qui ne touche pas aux causes et se perd (déjà) dans les représentations, d’autre part l’origine en effet très états-unienne d’une conception politique centrée sur les seules considérations ethniques. Kevin Boucaud-Victoire éclaire ainsi les déplacements et confusions qui favorisent le triomphe actuel des antiracismes, antagonistes mais jumeaux, ethnicistes ou néo-libéraux. Une grille d’analyse venue des Etats-Unis aveugle ainsi les différences historiques, empêche de penser les poids respectifs de l’histoire coloniale en France et de la ségrégation raciale aux USA, mais ancre dans les deux cas la réflexion dans le concept « catastrophique d’identité », comme le qualifie Jean-François Bayard dans Les études postcoloniales, un carnaval académique (éditions Karthala, 2010). La prétendue « radicalité » des antiracistes d’aujourd’hui néglige que les inégalités, la relégation géographique et culturelle résultent d’un système, « et empêche donc toute solution radicale » : « D’abord, comme le remarque Gulli, les deux antiracismes » (libéral d’un côté, décolonial de l’autre) « renvoient le racisme présent presque exclusivement à des causes passées : l’esclavage et la colonisation. Pourtant, réduire le racisme, qui est d’abord une idéologie, à une survivance plus ou moins forte du colonialisme n’est pas satisfaisant. Car cela revient à postuler que les idées ont une vie autonome, qu’elles se reproduisent à travers le temps, au-delà des structures matérielles qui les produisent ». L’antiracisme identitaire de l’extrême-gauche et l’antiracisme libéral, lequel plaide pour quelques quotas et des discours brandissant des « valeurs humanistes » qui font vibrer les tribunes des assemblées, s’allient donc pour un effacement des réalités socio-économiques qui favorisent l’idéologie et les comportements racistes, et ne comptent pas pour rien dans leur progression. « L’opposition des deux antiracismes repose sur le refoulement d’un troisième antiracisme : l’antiracisme socialiste ».

Le compartimentage des combats politiques, essentialisant chacune des entrées selon le degré de spécialité des militants (qu’il s’agisse de la cause sexuelle, féministe, antiraciste, etc.) pour s’interroger ensuite sur la « convergence des luttes » ignore ainsi qu’elle fonctionne à l’envers. Son analyse des « dominations », mot qui a servi à enterrer celui d’exploitation, son entrée par les essences plutôt que par l’analyse de classe (Kévin Boucaud-Victoire rappelant à juste titre que les contrôles au faciès le sont aussi au genre – les garçons plus contrôlés que les filles – et au costume – les statistiques prouvant qu’un Noir fortuné a beaucoup moins de chance d’être contrôlé qu’un garçon de banlieue « non-racisé ») favorisent la fragmentation du peuple, et toute possibilité de sortir du vis-à-vis entre un populisme raciste et un gauchisme aussi hargneux qu’inefficace. 

Certes, notre temps a perdu avec l’industrie l’occasion de compagnonnages qui favorisaient sur les lieux de travail les solidarités d’ouvriers venus de pays ou de cultures différentes. Certes, l’universalisme court toujours le risque de n’être « qu’un particularisme occidental qui se prétend universel » et l’universalisme du XXIe siècle est en ce sens à réinventer. Il reste qu’en dépit des difficultés que créent une société nouvelle et un capitalisme financiarisé à la conscience spontanée des exploitations et injustices, Kévin Boucaud-Victoire participe avec ce bel et clair essai à la critique, devenue urgente, d’un enfermement intellectuel qui n’a su produire que la situation dans laquelle se trouve la vie politique française. Citant des intellectuels états-uniens socialistes et antiracistes, il rappelle avec eux que « l’adoption de slogans, mantras de l’éthique de l’antiracisme » se fait « d’une façon qui ne menace pas le système d’exploitation en place », que « manier les catégories raciales risque de favoriser une société raciste ou racialiste », et qu’enfin « le tropisme identitaire pourrait cornériser les minorités et empêcher toute convergence avec les travailleurs blancs, majoritaires » : « Or, faire de la politique, c’est tenter de constituer un front majoritaire ». Il y a urgence.

Olivier Barbarant

Kévin Boucaud-Victoire, Mon antiracisme, pourquoi je ne suis ni décolonial, ni libéral, Édition Desclée de Brouwer. 180 pages. 17.9€